76. Plan d'affaires (2/2)
Kallian.
— Cinquante ?
— Ne disposez-vous pas d'assez de fonds ?
Les fonds ne constituaient pas un problème, plutôt la raison d'une telle commande.
— Si Son Altesse Couronnée me le permet, puis-je demander pourquoi ?
Il connaissait la réponse, s'efforçait en dépit de cela de rester calme et maître de lui.
Trière rimait avec guerre.
— Maintenir la paix, répondit Damianos. Phillipos est agité depuis la mort de Nikanor, et oncle Kastor rencontre des difficultés au Sud.
— Shulam est en paix, remarqua Kallian.
— La bonne blague ! s'exclama Patrocle. Tant qu'il y aura un Shulamite en vie, adepte de ce dieu invisible, il y aura toujours une insurrection !
— La force d'Égée réside dans sa tolérance, lança froidement Kallian. Nous permettons à notre peuple de vénérer les divinités qu'ils choisissent.
— À condition qu'ils vénèrent également l'empereur, rétorqua le bonhomme. Mais ces mangeurs de chameau ? Une partie de ces problèmes a commencé parce qu'ils ont refusé d'ériger une stèle en l'honneur de Kratheus à l'intérieur de leur temple. Ils prétendaient que les sacrifices des étrangers souilleraient leur lieu saint. Eh bien, maintenant, ils n'ont plus de lieu saint.
Le gonze s'esclaffa avant d'enfourner un cube de miel au fond de sa bouche.
— Le temple de Tel-Sayaddin a été reconstruit, reprit le prince de sang, les sourcils froncés. Ils n'abandonneront pas leur foi.
— Les Fanatiques ? Je plussoie. Ces idiots se prosternent devant une déité venteuse et refusent jusqu'à la mort de ployer le genou, ne serait-ce qu'un peu, face au seul vrai dieu, Kratheus.
Patrocle déplaça son imposante masse sur un divan à proximité. Ses lèvres étaient gonflées et charnues comme un fruit pourri.
— Au moins, ils sont plus intéressants que ces chrétiens lâches, continua le boursouflé. Saviez-vous que ces deux branches refusaient d'être assimilées ? Comme si leur religion n'était pas déjà assez compliquée !
Il engouffra une énième friandise.
— Mettez un Fanatique face à n'importe qui et vous verrez à quel point il se bat avec férocité. Mais mettez un chrétien dans l'arène et il s'agenouillera, chantera à son dieu invisible, acceptant la sentence en ne bougeant guère d'un poil. Ils me dégoûtent.
Des hommes et des femmes qui mourraient sans se battre laissaient un vague sentiment de malaise. Patrocle les qualifiait de lâches ; Kallian n'était pas sûr de partager cet avis. Un lâche s'enfuirait devant un lion qui charge ; il ne resterait pas immobile.
Damianos se pencha vers son oncle.
— Sa Majesté requiert une centaine de galères immédiatement, tout en lui garantissant un excellent rapport qualité-prix. Pensez-vous que nous pourrons avoir la première dizaine en quatre mois ?
Les calculs s'effectuèrent rapidement.
— Dix bateaux au milieu de l'été à cinq cent mille aigles d'or, transport du matériel et main-d'œuvre inclus. Le lot suivant en automne.
— Parfait, s'extasia le futur empereur.
Le quatrième-né se souvint du moment où il avait réalisé son flair pour l'argent. C'était il y a trois ans, à l'âge de dix-neuf ans. Une dispute au sujet d'un nouvel investissement l'avait poussé à challenger Ikarus.
— Le sable génère plus de bénéfices que le grain, affirmait le cadet.
—La population a besoin de céréales, s'offusquait l'ancien.
— Ils désirent des jeux, et les jeux ne peuvent se dérouler sans le sable qui absorbe le sang de l'arène.
— Des milliers de personnes meurent de faim ! La subsistance de la plèbe est primordiale !
Le petit-frère persistait.
— Importe deux navires, défiait-il. Un rempli de grains, un rempli de sable. Observe quelle cargaison sera liquidée en premier. S'il s'agit du grain, je me conformerai à toutes tes exigences l'année prochaine. Si c'est du sable, tu me confieras le contrôle de six vaisseaux, que je pourrai utiliser à ma guise.
Ikarus était convaincu que la nécessité l'emporterait sur les loisirs. Lubie de naïfs. En fin de compte, Kallian obtint ses six navires.
La voix de Damianos le ramena au présent.
— Voici ma chère mère, chuchota-t-il.
Pandore entra, accompagnée de ses dames d'atours. Sa robe blanche drapait gracieusement sa silhouette élancée. Une large ceinture en or incrustée de rubis enserrait sa taille, et ses cheveux roux-cuivré s'enguirlandaient en tresses complexes qui encadraient son exquis visage. L'ex-amant esquissa un rictus. Combien d'hommes avaient été trompés par cette douce façade, ignorant ses désirs insatiables et parfois singuliers ? L'Impératrice se fendit d'un sourire qui n'atteignait pas ses pupilles. Jadis, ce regard émeraude provoquait en lui un feu capable de le déstabiliser. Là, la simple vue de la gourgandine le répugnait. Il sourit en retour par pure courtoisie.
L'assistance se tut à son approche, se redressa, murmura amabilités et salutations d'usage.
— Mon frère, miaula-t-elle, son ton doucereux suant l'hypocrisie. Nous avons ouï le changement de musique depuis les jardins. Voilà mon fils délivré des griffes de l'ennui.
La radasse tendit sa patte en vue de recevoir un baiser. Kallian s'y força. Les doigts impériaux étaient froids et tremblants, ses ongles pointus menaçaient de déchiqueter quiconque ne ferait pas gaffe.
— Je crains que la délivrance ne soit temporaire, Votre Grâce. Si je veux accomplir la tâche que mon Seigneur m'a confiée, je me dois de prendre congé.
Pandore se raidit.
— La brise nocturne est rafraîchissante. Pourquoi ne pas en profiter avec nous ?
— Oncle Kalliandros a beaucoup à faire, intervint son rejeton. Il est libre de partir.
Kallian ne demanda pas son reste. Il quitta le palais et chevaucha sous les étoiles.
Le silence chantait à ses oreilles, semblable à la mélopée d'une sirène. Il l'absorba, savourant la quiétude de la cité endormie. L'éclat des luminaires créait un contraste captivant avec le ciel nocturne.
Cependant, la tranquillité s'enfuit dès que les tonnes de décisions commerciales qu'il devait entreprendre au cours des semaines à venir l'envahirent. Les complications croissaient à la même vitesse que le succès. S'échapper pendant quelques jours demandait un effort monumental.
Le prince soupira, essayant de chasser les pensées dérangeantes qui l'assaillaient. Il avait hâte de rentrer à la maison, de dormir, et de laisser son subconscient se noyer de rêves où il enlacerait Amarys et la couvrirait de baisers.
À sa grande surprise, il découvrit qu'un songe s'avérait inutile pour retrouver la paisible serve.
Au seuil de son portique, se tenait l'esclave estanienne de Julia, agrippant nerveusement les rennes de sa charrette. Les bruits de sabots la firent se retourner. Sous l'éclairage orangé de la torche accrochée au véhicule, se distinguait la frêle silhouette de la Shulamite, allongée à l'arrière et visiblement épuisée.
Au fur et à mesure qu'il avançait, Son Altesse remarquait les larmes qui ruisselaient sur les joues de la blonde, ainsi que la bizarre immobilité de sa congénère.
Tout à coup, un mauvais pressentiment lui empoigna le cœur.
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