79. Larmes de sable

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Oldric.

Le septième jour, le ciel était d'un bleu impeccable, aussi clair que ses iris, sans la moindre bouffée nuageuse en vue. J'espère que les briques du Grand Théâtron fondront au soleil, songea Oldric. Sur le sable, les combattants sentiraient la chaleur à travers les semelles de leurs sandales.

On lui apporta une esclave qui l'aida à entrer dans son bain. Les rayons solaires miroitaient à la surface de l'eau, brisés par l'ombre des colonnades. La serve lui lava les cheveux, les huila, les tressa, et bientôt le monomaque n'exsuda que la fragrance du savon et de l'eau parfumée.

Tandis qu'il enfilait une cuirasse et qu'un deuxième serf se chargeait d'ajuster sa jupe de cuir plissée, des licteurs bavardaient gaiement en discutant des combats de la journée. Personne ne faisait allusion à Bammon. Son apprenti serra les dents.

L'on avait repeint le Grand Théâtron en teintes multicolores pour l'occasion : noir, indigo, vert, blanc, jaune et orange, rouge qui contrastaient avec la nuance des sables en contrebas. Une paire de massifs guerriers de bronze s'affrontaient désormais au sommet d'une tribune. L'un d'eux maniait une épée, l'autre une lance ; le sculpteur les avait représentés au moment où ils se tuaient mutuellement, lames et corps formant une arche au-dessus des propylées.

Quand les badauds aperçurent sa silhouette qui émergeait du tunnel, des vivats s'élevèrent, puis se propagèrent à l'ensemble de l'arène.

C'est étrange, ils m'applaudissent, comme ils applaudissaient Céros.

De chaque côté, les nobles siégeaient accoutrés de robes flottantes bigarrées, groupées autour des Oracles, seuls autorisés à porter de l'or. Certaines femmes étaient voilées, d'autres avaient lustré leurs chevelures et semblaient affectionner les tuniques mauves, lilas, rose rayé de beige. Les commandants de légion, intégralement vêtus de bleu et or, remplissaient l'exèdre jouxtant celle du prince héritier, chacun d'eux accompagné de ses esclaves et de ses serviteurs. Les Égéens de basse naissance se pressaient sur les gradins supérieurs, loin du carnage. Sur les bancs les plus élevés, s'entassait le reste du petit peuple.

Du haut de l'exèdre, un jeune seigneur assis près de Damianos se mit debout et leva les bras.

— Au nom de Kratheus, premier du nom, fils de Théodon et fils de Dios. Voici les monomaques, debout sur le sable de Sa Majesté, prêts à apaiser la fureur du dieu Zagreus. Grâce à leur sacrifice, aucun des enfants de l'empire ne mourra par l'épée ou par la peste. Gloire soit rendue à Dios. Gloire soit rendue à son fils dans les cieux, Neptolemos ! Gloire soit rendue à son fils sur la terre, Kratheus !

Dix mille gorges rugirent en réponse, ensuite vingt mille ; enfin, toutes. Ils ne scandaient pas la formule d'usage, trop longue. En vérité, ils criaient « L'ours ! ». Ils tapèrent des pieds, se claquèrent le ventre et hurlèrent : « l'Ours, l'Ours, l'Ours » jusqu'à ce que l'arène tout entière semblât trembler. Oldric laissa le bruit déferler sur lui.

Je ne suis pas un ours, brûlait-il de rétorquer, je ne suis pas une bête sauvage. J'avais un père, une mère, une femme. J'avais un fils.

Un énorme tambour marqua le début de l'affrontement. La populace retint son souffle. Le champion se tint droit, ses muscles se contractant au rythme des battements, l'essence de son humanité se drainant par les pores, coup après coup.

Boum.

Le souvenir de Fadr s'effrita.

Boum.

L'image de Modr partit en fumée.

Boum.

Filavendra ne devint plus qu'un amas brumeux.

Boum.

Le tunnel opposé s'ouvrit, vomissant l'adversaire et révélant la rétribution de Damianos Valerian.

Devant lui se trouvait un gamin, à peine sorti de l'adolescence. Des picots de barbes lui gratouillaient le menton, un long crin blond platine balayait son dos. Il portait une peau de loup et tenait un javelot. Captif, avait dit le soldat, en l'avertissant autant qu'il le pouvait.

Un captif estanien.

— L'Ours ! L'Ours ! s'égosilla le public.

Les chants s'estompèrent au fur et à mesure que l'immobilité de la vedette se prolongeait.

Un groupe commença à cracher des insultes. Une seconde vague de contestation éclata parmi ceux qui, quelques instants au préalable, l'adulaient. La marée tournait si rapidement...

— Fouettez-les ! Brûlez-les !

Oldric vit un instructeur sortir armé d'un fer chaud et comprit son intention d'obliger le jeunot à combattre. De son côté, un licteur apparut fouet en main prêt à claquer. Un regard en direction du balcon d'honneur lui exposa le prince héritier et son ami, qui riaient à s'en décrocher la mâchoire.

Le gémissement de son compatriote consécutif à l'odeur de chair brûlée, le ramena sur les sables. Oldric déchaîna sa rage sur l'entraîneur égéen. Le halètement de la cohue s'harmonisa à celui de l'esclavagiste qui trépassait sous le tranchant du glaive.

Abasourdis, les spectateurs se turent.

Oldric fit face à son adversaire, adopta une position défensive.

— Tue-moi si tu peux ! ordonna-t-il en estanien.

— Tu es Skag ! s'étonna le garçon.

Les runes à l'encre noire qui tatouaient front, pommettes et omoplates témoignaient que lui, provenait de la tribu des Bructères.

— Bats-toi !

Le prisonnier abaissa son épieu.

— Je ne combattrai pas un frère. Pas pour faire plaisir aux envahisseurs !

Il détailla le Théatron, avant d'éructer un glaviot au sol.

Oldric se revit des années auparavant, à l'époque, persuadé que l'Empire plierait sous sa détermination. Folie. Naïveté. Égée avait façonné jusqu'à la façon dont il quitterait ce monde. Ses jointures blanchirent sur la poignée de l'épée. Il devait le forcer à se battre, sinon ils mourraient tous les deux ignoblement.

— Je savais que les Bructères ne valaient rien. Toujours terrifiés. Pas étonnant que vous ayez été les derniers à rejoindre Gunnar l'unificateur.

Le blesser. Se moquer de lui. Voilà la seule solution trouvée afin de le pousser à bout.

— Je parie que les Égéens vous ont capturés, coincés au fond de vos terriers, cachés entre les jupes de vos chèvres de femmes.

La colère violaça le gamin. La fougue de la jeunesse lui chauffait encore les veines.

— Nous nous sommes battus aussi bien que vous ! Et parle pour toi, tu es un esclave, autant que moi !

— Vraiment ? railla le champion. Tends les oreilles. La population m'adore. Je suis un dieu ici. Toi, tu n'es rien de plus qu'un sauvageon sauteur de chèvres. Bon, à présent, tu copules avec les porcs de l'Empire, ça chang-

Un sifflement l'obligea à décaler à gauche. La pointe du javelot lui dessina un trait écarlate sur la joue, atterrit en vibrant sur le sable.

Les pupilles marron du Bructère flamboyaient.

— Tu parles comme un égéen, tu pues comme un égéen. Tu es égéen !

L'injure entailla le monomaque au-delà de ce qu'il aurait pu imaginer.

Le captif se défendit correctement, mais l'expérience de la Grande École eut raison de lui. L'opposant était déjà rodé d'une centaine de victimes, d'innombrables journées d'entraînement au sein d'une caserne, dressé tel un cheval de guerre. Le favori essaya de prolonger le duel, malheureusement la plèbe ne fut pas dupe. Les tribunes grondèrent de mécontentement.

Oldric repéra une ouverture, donna l'assaut, fit virevolter l'acier. Lorsqu'il retira sa lame, le jeunot tomba à genoux, agrippant son abdomen. Du sang ruisselait entre ses doigts.

— Gunnar avait promis, geignit-il, que plus jamais les frères ne s'entretueraient...

Sa voix était si enfantine maintenant, sa désillusion palpable.

Un gosse. Quel âge a-t-il ?

— Il vaut mieux périr de ma main que d'être jeté aux lions, déclara un Oldric privé d'émotions.

Il se pencha et ramassa le javelot, le tendit au guerrier.

— Montre-leur qu'un Estanien sait mourir avec fierté !

Lorsque l'adolescent le dévisagea, il cria :

— Debout ! Montre-leur !

Le garçon s'appuya sur son arme, se redressa.

D'une estocade brève et précise, Oldric transperça le sternum, atteignit le cœur.

— Puisses-tu chevaucher les étoiles auprès d'Ingvar, murmura-t-il avant de poser délicatement la dépouille de son Brudr .

L'assistance se souleva tel un seul homme, jubila, enivrée d'allégresse. L'hymne fiévreux repartit :

— L'Ours ! L'Ours ! L'Ours !

La poitrine lourde, la vedette ne récupéra pas le glaive. Au lieu de cela, il saisit le javelot. La sueur lui brouillait les yeux. Se tournant vers Damianos, son hurlement retentit à travers les sables.

— Sois maudit, Valérian, aboya-t-il en estanien. Sois maudit, toi et toute ta famille !

Soudain, une ombre passa comme une onde sur son visage.

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