86. Amour et divergences
Rys.
Amarys contemplait le navire d'Ikarus, savourant la brise marine chargée d'embruns. En dessous de la proue sculptée, les vagues dansaient, apaisées. Les marins s'activaient aux cordages, leurs gestes habiles rappelant à la jeune femme ses souvenirs des rives du lac d'Addis-Alem, où Dan l'emmenait observer les pêcheurs.
Les paroles de son frère résonnaient encore :
- Les disciples du Messie étaient ainsi. Fils du Tonnerre, les appelait le Seigneur. Souvent impétueux, toujours ardents.
Dieu choisissait le commun, préférait l'ordinaire, et, par son Esprit en eux, il faisait naître l'extraordinaire.
Seigneur, je me sens faible. Parfois, ta présence m'émeut, d'autres fois, je peine à te percevoir. Et Kallian... Pourquoi m'attire-t-il ?
Quoique la beauté du cargo la ravisse, son intériorité restait tourmentée par le souvenir du baiser échangé avec le prince. Ses lèvres sur les siennes avaient réveillé des émotions qu'elle croyait réservées à l'Éternel seul. Depuis, le regarder sans ressentir la chaleur de leur étreinte semblait insurmontable.
Chassant ces pensées troublées, Rys ferma les yeux afin d'exprimer sa gratitude envers son Créateur.
Puissé-je rester près de Toi jusqu'à la fin de mes jours, me prosterner devant Toi en vue de t'adorer et dissiper les tourments qui m'assaillent.
Un bruit de pas la fit tressaillir. La source de ses tourments apparut, ravivant involontairement le trouble de la servante. Son expression reflétait la même ardeur qui l'avait saisi la nuit où ils perdirent le contrôle.
- Encore en prière ? demanda-t-il.
Rys demeura muette, perturbée par les regards tournés vers eux.
- Il s'avère que je prie trop, murmura-t-elle.
Kallian s'avança, son désir nullement contenu. Cherchant à s'éloigner, la serve recula jusqu'au bastingage.
- Votre Altesse, nous ne devrions pas, supplia-t-elle doucement.
Loin de se décourager, il saisit son poignet et y déposa un baiser. Rys frissonna à la tiédeur de son haleine, se rétractant à la façon d'une limace. Il explora davantage la texture de son avant-bras, indifférent aux éventuels témoins.
- Cesse de nier ce qui résonne en toi aussi fort qu'en moi.
- De grâce, n'en faites rien...
Des mines interrogatrices s'appesantissaient sur eux. Certains observateurs échangèrent des signes de surprise, tandis que d'autres esquivèrent pudiquement la scène, outrés par cette démonstration d'affection inattendue. Son Altesse n'y prêta aucun intérêt.
- Pourquoi agissez-vous de la sorte ? interrogea Amarys d'une voix ténue.
- Car je te veux, sortit-il de but en blanc.
Gênée, Rys détourna le visage.
- Je ne cherche pas à te blesser, tenta d'expliquer le prince. Mais je ne peux désavouer mes sentiments.
- Vous me blesseriez sans le savoir.
- Je saurais te traiter avec bienveillance, insista-t-il, relevant son menton en vue de capter son attention. Quelle est ta plus grande crainte, Rys ? Moi, ou ce dieu absent ?
- Ma propre faiblesse.
Interloqué, un afflux bouillonnant chatouilla les narines impériales.
- L'amour entre un homme et une femme doit être béni par Dieu, continua néanmoins Rys. Notre cas serait différent.
- Différent en quoi ? s'enquit-il, fronçant les sourcils.
- L'Éternel ne bénit pas la fornication.
- Ton dieu n'approuverait-il pas l'amour ?
- Dieu est amour, rectifia Rys.
Amusé, Kallian laissa entrevoir un sourire narquois. La malice dissimulée sous ce rictus la fit rougir. Elle appréhendait l'acidité de la prochaine raillerie, et à raison, car il lui cracha d'un œil méprisant :
- Une vierge ignare et inexpérimentée qui donne des leçons, quelle blague ! L'amour constitue le plaisir ultime. Comment ce dieu à toi peut-il le personnifier s'il édicte des lois contre l'instinct naturel le plus humain qui soit ? Qu'est-ce que l'amour, sinon cela ?
Le vent changea de direction et les marins se mirent à crier. Des serviteurs s'affairaient à transporter bagages et autres attirails, courbés du fait des fardeaux, pourtant d'une certaine manière, soulagés de suivre le maître et de quitter cette cité infernale. Rys regarda les flots ondulants, les éclats de lumière et de couleur, ne s'attendant pas à répondre.
Cependant, des mots lui vinrent, lus par Sinkristor maintes fois à l'assemblée des croyants, des mots écrits par l'apôtre Paul. Une copie de ses précieuses lettres avait trouvé son chemin à travers le monde. Rys pouvait les entendre clairement, comme si le Très-Haut les lui avait soufflés.
- L'amour est patient, Kallian, plein de bonté. Il n'est pas envieux, ne se vante pas, ne s'enfle pas d'orgueil, ne commet pas l'iniquité. Il ne vise pas son intérêt, ne s'irrite pas, ne soupçonne pas le mal. Il ne se réjouit guère de l'injustice, plutôt de la vérité ; il pardonne, croit, espère et supporte tout.
Le monologue provoqua une âcre risette.
- Un tel amour est impossible.
- Rien n'est impossible à Dieu, rétorqua Rys d'un ton semblable à celui qui lui avait valu une gifle.
Ses propos semblèrent éveiller en Kallian des échos troublants. Bien qu'il tentât de refouler leur véracité, Amarys avait touché un nerf sensible. Oppressé par leurs tumultes respectifs, personne n'entendit les pas derrière eux.
- Rys !
Julia remontait le pont à grandes enjambées, sa robe noire sertie de paillettes de cuivre balançant au rythme de l'air marin. Kallian se raidit. Il savait qu'il devait à présent faire preuve de retenue.
- Je tenais compagnie à père au sein de sa cabine et tu n'étais pas là, se plaignit Julia. Je me souvenais t'avoir vu dehors, or, je ne t'ai pas trouvée.
- Me voici, ma princesse.
La veuve Maximilian paraissait pâle et épuisée.
- J'ai soif, dit-elle en oubliant l'existence de son oncle. N'oublie pas de rapporter une cruche de vin à bord de ma litière, quand nous retournerons à la maison.
Julia tendit les mains à sa serve, qui s'agenouilla et posa son front contre les phalanges de sa maîtresse.
- Tu aurais dû te trouver près de moi à mon appel ! bouda-t-elle.
- Ne blâme pas Amarys pour quelque chose d'incontrôlable, intervint Kallian.
Sa nièce lui lança un regard appuyé, les traits glacials, emplis de suspicion. Sa bouche se plissa en une ligne mince et désapprobatrice. À contrecœur, dissimulant mal sa frustration, Kallian tourna les talons.
***
Bien qu'un léger tremblement perturbât son sourire, Son Altesse Bérène ne versa aucune larme pendant les adieux de sa fille et de son beau-frère. Des bénédictions ne manquèrent pas, suivis d'encouragements d'une bravoure mêlés à la dignité. Inévitablement, à l'heure de la séparation, Julia s'efforça de verser des larmes de crocodile, et sa mère la réconforta.
En un crissement de cordes et un grincement de bois patiné par les ans, la majestueuse galère d'Ikarus Valerian appareilla lentement du quai, ses voiles pourpres se déployant sous le souffle du delta de l'Aether. Rys contempla le sillage écumeux, le faciès empreint d'une tristesse résignée. Bérène et son époux naviguaient à destination d'une île lointaine et la Shulamite avait été à deux doigts de les implorer de l'emmener avec eux.
De retour à la demeure, la veuve se hâta de regagner ses quartiers, exténuée par la promenade. Sa domestique veilla à lui apporter un plateau d'œufs frits et de pain à grignoter.
- Dis-moi, Rys, que faisais-tu donc avec mon oncle sur la proue du bateau ? questionna-t-elle au moment où l'esclave s'apprêtait à disparaître.
Amarys sentit son cœur s'emballer.
- Rien de particulier, ma princesse, prétendit une intonation qu'elle espérait assurée.
Les paupières de Julia se rétrécirent, apparemment peu convaincues.
- Vraiment ? Car j'ai cru apercevoir une discussion particulièrement... Intime.
Le sang d'Amarys se glaça dans ses veines.
- Absolument pas. Son Altesse m'a simplement adressé des amabilités en passant.
Julia la considéra un instant. Le temps s'arrêta sous son collimateur, chaque mouvement analysé au point de déconcerter. Les secondes s'écoulèrent à l'infini, tandis que la poitrine de Rys battait de plus en plus fort.
La dénégation était-elle assez crédible ?
- D'accord, lâcha finalement sa maîtresse. N'oublie pas de préparer mon bain. Je souhaite me détendre avant le dîner.
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