Epilogue
Une puanteur inextricable de sang, de fumée et de chair carbonisée imprégnait l'air de la cité. Chaque respiration était une lutte contre l'âcreté suffocante. Tout autour, des gémissements s'élevaient, des plaintes étouffées, ponctuées parfois par un cri strident qui lacérait les tympans. Kallian tenta de bouger. Ses muscles refusaient d'obéir, engourdis. Ses yeux ruisselaient, brouillés par la fumée.
Suis-je en train de pleurer ?
Il secoua la tête, ou du moins essaya. Mais la douleur... Par les dieux, elle le terrassait. Trop faible pour gémir, il abandonna ses membres flasques sur les draps et ferma les yeux. Était-il en train de mourir ?
Peu à peu, les contours de la pièce s'effacèrent. Kallian se retrouva hors des murs, errant dans un monde vidé de couleurs. Le ciel gris était sillonné par les ailes sombres des corbeaux, et à chaque pas, il dispersait des nuées furieuses de charognards, dérangeant leurs festins macabres. Sous ses yeux, les asticots blancs grouillaient sur les chairs putréfiées.
D'innombrables cadavres jonchaient le sol. Pas plus gros qu'une pièce d'or portée à incandescence, le soleil blanc brillait faiblement sur le fleuve Aether, qui s'écoulait en remous tumultueux parmi les carcasses calcinées des navires sombrés. Des bûchers funèbres élevaient de noires colonnes de fumée et de cendres chauffées à blanc.
Ils sont morts, songea Kallian Valerian. La ville. Aetherna.
Au premier abord, le monde semblait fait d'un bloc de silence, mais peu à peu, Kallian perçut la voix des morts : des murmures, des lamentations. Ils pleuraient et suppliaient que leurs tourments cessent, appelaient à l'aide, réclamaient leur mère. Sa mère, Kallian ne l'avait jamais connue. Lui réclamait Amarys, mais le dieu invisible l'en avait dépouillé. Les morts étaient dépouillés aussi : leurs armures fracassées, leurs vêtements aux mille teintures éclatantes étaient devenus de vagues nuances de gris. Leur sang, noir et croûté, marquait le sol comme une plaie ancienne. On les soulevait par un bras, une jambe, et on les traînait jusqu'aux bûchers. Des chars blancs tirés par de grands chevaux noirs s'emplissaient de métal brisé et de tissus maculés.
Tant de morts... Pourquoi ? Il avait su la raison, autrefois, mais l'avait oubliée. Une bizarrerie de plus.
Il aurait voulu interroger quelqu'un, mais chaque fois qu'il voulait parler, il découvrait qu'il n'avait pas de bouche. Comment vivre sans bouche ? La ville... Il fallait y retourner. Là-bas, il serait à l'abri. Les morts, il n'en faisait pas partie. Il ne pouvait pas parler, certes, mais il était encore en vie.
Mais la ville était morte. Amarys aussi. Cette réalité lui fendit tellement le cœur qu'il crut s'évanouir.
Quand il reprit conscience, il faisait sombre. Kallian ne distingua d'abord rien, mais peu à peu, les contours d'un lit lui apparurent. Les montants sculptés, le baldaquin dont les tentures pochaient au-dessus de lui, lui étaient familiers. Sous ses membres, il sentait la douceur d'un matelas de plumes.
Je suis dans le palais de l'Empereur.
Il faisait chaud sous l'amas de couvertures qui le couvraient. Il transpirait. La faiblesse était extrême, et une douleur sourde pulsait dans tout son corps. Quand il essaya de lever une main, un éclair de souffrance le cloua au lit. Sa tête semblait gigantesque, trop lourde pour quitter l'oreiller. Le reste de son corps... Il ne le sentait presque plus.
Comment suis-je arrivé ici ?
Les souvenirs lui revinrent par bribes : la bataille le long des remparts, les légionnaires... Et Kastor. Les iris obscurs et bleus, la main tendue, les miroitements de la cuirasse blanche. Une vague gelée de peur le submergea. Il voulut crier, mais il n'avait pas de bouche. Non : c'était un cauchemar, ça, songea-t-il, sa pensée écrasée sous un laminoir invisible.
— À l'aide ! Quelqu'un ! Ikarus, Bérène, Mère, quelqu'un...
Personne n'entendit. Personne ne vint.
— Amarys...
Seul dans le noir, il sombra de nouveau dans le sommeil. Et rêva de Dione de Philippos, penchée au-dessus de lui. Kastor était à ses côtés. Ça ne pouvait être qu'un rêve, puisque Kastor était à des milliers de kilomètres d'ici.
Lorsqu'il se réveilla enfin, les rideaux étaient tirés, baignant la chambre d'une lumière tamisée. Une jeune fille se tenait près de lui, un candélabre à la main.
— Rys ! murmura-t-il avec exaltation.
Mais il se rendit vite compte de son erreur : elle était trop pâle, trop âgée, trop effrayée. Ses yeux s'élargirent en le voyant bouger, et elle recula brusquement, son jupon bruissant comme une voile sous le vent, avant de disparaître dans l'ombre du corridor.
Non ! Ne pars pas... Aide-moi...
Il tenta de parler, mais seuls des sons rauques et indistincts s'échappèrent de sa gorge desséchée. Une porte grinça dans le silence, brisant l'étreinte oppressante de son engourdissement.
— Qui... ? croassa-t-il.
La lumière d'une torche dansait au-delà de la porte ouverte, projetant des ombres mouvantes sur les murs. Une silhouette s'avança, d'abord floue, puis nette. L'homme qui pénétra dans le halo vacillant de la chandelle portait une tunique impeccablement ajustée, d'un vert clair, de la même teinte que ses prunelles. Ses cheveux châtains, lustrés et soigneusement coiffés, encadraient des traits juvéniles, presque enfantins.
— Eh bien, dit-il en s'amusant de la pâleur mortuaire du prince, le miracle a eu lieu. Le troisième jour, Kalliandros Valerian ressuscita des morts.
Puis, se retournant vers les esclaves présents, il ordonna :
— Un bain, et des vêtements. Faites vite, Sa Majesté ne doit pas attendre
Trois serviteurs s'affairèrent autour du prince. On le dévêtit, le baigna et le rasa. Ses yeux croisèrent son reflet dans l'eau trouble de la bassine : un homme méconnaissable le fixait. Sa barbe hirsute et ses joues creuses lui donnaient l'air d'un mendiant. Une vilaine cicatrice, rosâtre et boursouflée, administrée par un soldat lorsqu'il avait tenté de s'opposer au sac de la ville, serpentait depuis son aisselle jusqu'à ses côtes.
Un esclave lui enfila une tunique pendant qu'un autre ajustait ses sandales. L'homme aux cheveux châtains lui tendit une coupe de vin au miel. Le goût sucré masquait à peine l'amertume du pavot, mais Kallian le but sans protester. Il n'avait pas la force de refuser.
Appuyé sur une canne, le prince suivit docilement le groupe hors de la chambre. La montée des escaliers de marbre fit trembler ses jambes, et il dut s'agripper à l'épaule d'un serviteur pour ne pas vaciller. Ils ne l'emmenèrent pas vers les appartements impériaux, comme il l'avait d'abord supposé, mais à l'extérieur, dans la grande cour du palais. Les statues de Neptolemos gisaient par terre. Là, un groupe d'ouvriers s'affairait au bord d'une tranchée. Un homme, suspendu par des cordes, y descendait pour récupérer un corps empalé sur des piques de fer. Kallian détourna le regard, de peur de reconnaître le malheureux, de peur de poser des questions dont il redoutait déjà les réponses.
Dans le hall d'entrée, un légionnaire montait la garde devant la salle du trône. Sa seule main valide reposait sur le pommeau de son glaive. Son manteau blanc immaculé et sa cuirasse de nacre irisée d'or luisaient doucement sous la lumière des torches. Malgré son air superbe et sa crinière dorée, une étrange mélancolie hantait sa physionomie. À peine prêta-t-il attention à Kallian lorsque les portes massives de la salle s'ouvrirent.
Je le connais, pensa Kallian. Mais d'où ?
Contrairement aux fastes clinquants des années du règne de Kratheus, toute la salle semblait dépouillée, lavée de tout ornement superflu. L'austérité se renforçait par le silence oppressant des lieux. L'Empereur siégeait sur un trône dont la sobriété surprit le prince.
— Votre Majesté, annonça le châtain avec un geste théâtral, voici votre frère.
Kallian chercha instinctivement le visage familier d'Ikarus. Son cœur se serra quand il constata son absence. À la place, son regard croisa celui de Dione de Philippos, la fille de Nikanor avec qui il avait refusé de se marier.
Qui était à présent l'épouse de Kastor.
Et de ce fait la nouvelle impératrice d'Egée.
Elle se tenait à ses côtés, digne et immobile, vêtue de noir comme son mari. La vue de leurs vêtements de deuil lui dérangea l'échine.
— Alexandros, Oldric, daignez attendre dehors que nous en ayons terminé.
Les désignés s'inclinèrent, s'éloignèrent. Un esclave sans collier s'avança, posant délicatement une cathèdre pour Kallian, juste devant le trône.
Kastor descendit les quelques marches qui le séparaient de son frère, une cape de soie noire constellée de saphirs drapée sur ses épaules. Rasé de près, les cheveux courts, l'aîné semblait plus émacié que dans les souvenirs du cadet. Non, ses traits avaient durci, s'avisa-t-il. À chaque mouvement, les gemmes scintillaient faiblement à la lueur des chandeliers, semblables à des larmes figées. Kastor lui adressa un sourire mélancolique.
— Kallian, mon brave, commença-t-il, je suis tellement heureux de te voir debout.
La voix de son frère, après tant d'années, éveilla en Kallian une tempête d'émotions contradictoires : soulagement, amertume, tristesse, et une peur qu'il ne parvenait à nommer.
— J'aurais souhaité te visiter plus souvent, continua Kastor en s'approchant. Mais le poids des responsabilités... Il y a tant à faire pour rétablir l'ordre. J'espère que mes gens ont pris grand soin de toi.
Dans ses mains, il tenait un parchemin roulé. Ses doigts nerveux jouaient distraitement avec le bord du papier. Dione s'avança à son tour, posant une main délicate sur le bras de son époux.
—Une nouvelle cruelle nous est parvenue, dit-elle d'un ton mesuré. Nous avons préféré attendre que vous soyez plus fort pour vous l'annoncer.
Se débarrassant de tout ambages supplémentaire, elle ajouta :
— Votre Altesse... Ikarus Valerian est mort.
Le souffle de Kallian se coupa. Il scruta Dione avec intensité, espérant y lire un doute ou un mensonge, mais la seule chose qu'il y perçut fut une peine sincère.
Ikarus... mort.
L'image de son frère s'imposa à lui : ses gestes pleins de force, ses réprimandes sévères, sa dévotion inébranlable envers les siens. Tout ce qu'il avait représenté s'était évanoui, laissant un vide impossible à combler. Tout cela n'était plus.
— Bérène...
— Notre altière belle-sœur se porte bien, affirma la souveraine. Malgré le deuil, elle a tenu à nous écrire de sa propre main. Le Vieux Prince aurait hélas succombé à la maladie qui le rongeait interminablement.
Bérène allait bien. Mais qui, désormais, partagerait avec elle la quiétude de ces jardins qu'elle aimait tant entretenir ? Un tableau surgit : Amarys, parcourant les allées fleuries, épanouie, absorbée par la sérénité de ces lieux qu'elle chérissait tout autant. Une douleur sourde envahit la poitrine de Kallian, mais une autre pensée, insidieuse, le traversa.
— Et Julia ? Où est Julia ?
— Notre nièce est en sécurité, répondit Kastor avec une assurance mesurée. Je l'ai soustraite aux griffes de Pandore avant qu'il ne soit trop tard.
— L'impéra... Je veux dire... Pandore est vivante ?
Kastor détourna légèrement la tête, ses traits se durcissant.
— Elle a préféré se donner la mort. Elle et sa fille. Du poison. Elle craignait mes représailles, bien que je lui aie promis qu'aucun mal ne lui serait fait si elle rendait la cité.
Il aurait dû éprouver un triomphe, mais la vengeance lui laissait un goût amer. Pourquoi se réjouir de la chute d'une ennemie quand tout ce qui comptait lui avait été arraché ? Ses pensées revinrent à Dione, assise près du trône. Elle semblait presque irréelle dans l'obscurité, une lueur vive dans la pénombre. Il se rappela l'époque où un jeune fou avait osé la traiter de femme sans éclat. Aujourd'hui, cette femme si décriée régnait là où la harpie avait failli.
— Pourquoi ? balbutia-t-il, la voix étranglée. Pourquoi suis-je ici ? Pourquoi suis-je vivant ?
Kastor se rapprocha.
— Parce que tu es mon sang, répondit-il. Et dans l'empire que je veux bâtir, j'ai besoin de toi.
— Kratheus, Damianos... notre famille... Pourquoi ?
Un éclat froid traversa les traits du nouvel empereur.
— Aussi chers qu'ils m'étaient, il fallait les sacrifier. La corruption de cette lignée devait être purgée. C'était ma mission.
Kallian serra les poings.
— Ta mission ? Aetherna... tout est en ruines. Les temples, les maisons, les rues... tout est mort.
— Oui. Tout est mort. Mais parfois, pour renaître, il faut d'abord détruire.
— Tu parles comme si c'était une victoire. C'est un carnage, Kastor. Une abomination.
— Une abomination ? Non. Une purification. Aetherna n'était qu'un nid de corruption, une coupe débordante de vices. La colère de Dieu devait s'abattre par ma main
Kallian fronça les sourcils.
— La colère de qui ? De quel dieu parles-tu ?
— Du seul et unique.
Kastor posa une main ferme sur l'épaule de son frère. La pression était presque douloureuse, une poigne calleuse, rigide, dure comme la pierre.
— Toute notre vie, nous avons été trompés, dit-il. Nous avons vécu dans un simulacre. Mais à Tel-Sayadin, tout est devenu clair.
— Tel-Sayadin ?
— Lorsque je suis entré dans le temple, dans cette lumière pure, Sa voix s'est élevée. Ce qu'Il m'a montré, ce qu'Il m'a ordonné... tout menait ici, à Aetherna.
Kallian sentit une colère monter.
— Et Il t'a ordonné de massacrer une cité entière ?
Kastor soutint son regard, imperturbable.
— Il m'a révélé leurs péchés : leur idolâtrie, leurs rites souillés. Les sauver de leur aveuglement était un acte de miséricorde.
— Miséricorde ? Non, Kastor. C'était une condamnation.
— Ils étaient déjà condamnés. Leurs vies, construites sur un mensonge, ne valaient rien. Leur destruction incarnait une preuve d'amour.
Les paroles firent flancher Kallian sur ses accoudoirs. Les pupilles de son aîné brillaient, d'un faisceau étrange qui vous hérissait les poils de la nuque. Une phrase oubliée resurgit alors dans sa mémoire, un murmure de la shulamite de Tel-Sayadin, des mots qu'il n'avait jamais cru garder si ardents.
— Ce n'est pas ce Dieu qui parlait par toi. Ce n'était pas de l'amour. L'amour est patient, plein de bonté, et ne s'enfle pas d'orgueil.
Aussitôt, les épaules du souverain s'affaissèrent sous le poids d'un fardeau invisible. Il inspira profondément, un souffle lent et lourd qui trahissait une réflexion intense. Une réflexion qui dura, dura, avant que ne se brise le silence.
— Kallian, tu es encore jeune. Tu ne sais pas ce que cela signifie d'être choisi. Mais tu comprendras, avec le temps.
— Et si tu n'étais pas choisi ? Si tout cela n'était qu'une folie ?
— Si c'était une folie, pourquoi ai-je vécu ce que j'ai vécu ? Pourquoi ai-je été enveloppé par cette lumière ? Pourquoi Ses paroles résonnent-elles encore en moi, aussi vivantes qu'un battement de cœur ?
— Ce que tu prends pour une révélation divine... ce n'est peut-être qu'une illusion. Les horreurs que tu as traversées... Peut-être cherches-tu des réponses là où il n'y en a pas.
La pensée le frappa avec une clarté douloureuse. Ce qu'il reprochait à Kastor n'était-il pas un miroir de ses propres incertitudes, un reflet de ses failles ? Kallian se rendit compte que ses propres mots s'appliquaient à lui-même.
L'air bienveillant de Kastor se métamorphosa en une condescendance proche du mépris.
— Et toi, Kallian ? Que cherches-tu ? Où trouves-tu la force d'affronter les doutes qui te rongent ? Moi, j'ai choisi mon chemin. Mais toi, resteras-tu figé dans l'indécision, comme toujours ?
— Je suis encore ici, Kastor... malgré tout. Peut-être cela suffit-il à prouver que je ne suis pas resté passif. Mais je ne te suivrai pas. Pas quand chaque pas que tu fais est pavé du sang de ceux que tu prétends sauver.
Un ricanement s'échappa des lèvres de Kastor, chargé de stupéfaction.
— Tu as changé... Que s'est-il passé ?
— Il s'est passé que nous nous sommes éloignés l'un de l'autre bien trop longtemps.
Le prince cadet se leva, recula d'un pas, chancela légèrement, son timbre à peine audible.
— La justice divine que tu invoques n'est qu'un autre masque pour la destruction. À présent, Votre Majesté, j'aimerais partir, si cela vous agrée.
Il se détourna, le pas hésitant. Les spasmes de son corps trahissaient sa fatigue.
— Tu es encore fragile, l'interpella Kastor, un éclat d'inquiétude perçant malgré lui. Oldric te raccompagnera dans tes appartements.
— Je ne souhaite pas retourner dans mes appartements.
— Ah ? Et où veux-tu aller ?
— Loin de tout cela, répondit Kallian sans un regard en arrière. Loin de toi. Si cela vous convient, Votre Majesté, envoyez-moi à Shulam.
Fin
Annotations
Versions