Chapitre 1
A Deditac, la tradition d’un mariage de nobles voulait que la fiancée passe la nuit d’avant le mariage à broder le drap nuptial, des initiales des deux futurs mariés. Toutes les femmes issues de familles bourgeoises avaient été élevées dans l’apprentissage de la broderie, pour préparer cette fameuse nuit tant attendue.
Pourtant, Mera de Janver, qui devait se marier d’ici trois heures à peine, avait passé une nuit bien différente de celle que le protocole dictait. Une douce odeur salée émanait de l’immense lit qui trônait au milieu de la chambre. Sur un meuble à côté, un petit tas de draps immaculés attendait patiemment qu’on le brode de jolies initiales de la couleur des deux familles. L’attirail de broderie trainait dans un coin de l’armoire, sûrement ici depuis des années. La jeune marquise de Janver n’avait jamais eu l’occasion de respecter la tradition, ses plans pour la nuit étaient tout autres.
Sous la couette en désordre, deux paires de jambes s’entremêlaient encore. Un léger ronflement troublait le silence du matin. Alors que la jeune marquise enfouissait sa tête dans le cou de l’autre demoiselle, la porte s’ouvrit en grand, suivie d’un cri aigu.
- Mademoiselle Mera ! C’est… c’est absolument… vous êtes…
La gouvernante plaqua une main sur le cœur et l’autre devant ses yeux, adoptant un air théâtral. Elle ne put continuer sa phrase, trop abasourdie pour aligner deux mots, et se contenta de s’asseoir en fixant le vide et en se faisant du vent avec la main.
Mera, réveillée en sursaut, se délesta de la couverture, et sortit du lit, entièrement nue. Sans aucune pudeur, elle s’agenouilla devant sa gouvernante et, d’un ton mi- amusé, mi- inquiet, lui demande :
- Vous allez bien ? Vous voulez un verre d’eau ?
Quand la gouvernante la vit devant elle, nue comme un ver, elle poussa une exclamation et, à la manière d’une enfant naïve, cacha ses yeux de ses mains, en marmonnant quelque chose que Mera ne comprit pas. Quand elle voulut reprendre la parole, la vieille femme la lui coupa en articulant sèchement.
- Ne me parlez pas, dans cet accoutrement !
La vieille femme tourna la tête, visiblement gênée, ses mains tremblaient légèrement alors qu’elle tentait de se ressaisir. Mera n’en revenait pas. Jamais de sa vie, sa gouvernante n’avait fait un tel caprice et encore moins sur un ton aussi insolent. Si elle en avait touché deux mots à son père, il l’aurait très certainement renvoyée. Ici, au manoir de Janver, la politesse était un critère très important. Le personnel ne devait surtout pas manquer de respect à la famille. Mais Mera ne fonctionnait pas ainsi. Elle connaissait Madame Pourpoint depuis sa naissance, elle ne comptait pas se séparer d’elle de sitôt.
Mera ne bougea pas, elle la défia du regard et alla même jusqu’à poser une main tremblante sur celle de sa gouvernante avant de lui répondre d’une voix d’où perçait l’agacement :
Voyons, ne faites pas la prude. Vous me voyez nue depuis ma naissance, vous me lavez et m’habillez tous les jours. Pourquoi diable vous…
- Enfin, la coupa-t-elle avec hésitation, en se relevant, incertaine. Vous voyez bien que c’est différent de la… situation actuelle. Vous voir ainsi nue, alors que vous et cette demoiselle avez… Enfin ce n’est absolument pas correct !
La gouvernante, qui était définitivement en train de s’énerver plus que nécessaire, venait de se saisir du drap blanc qui devait être brodé, et, furieuse, le jeta lestement sur le visage encore endormi de la jeune femme. Cette dernière se réveilla en grognant.
- Mera… c’est quoi ce…
Elle se tut quand elle aperçut le visage rougit de madame Pourpoint qui se figea dans une expression de stupeur, et lança un regard de panique à son amante. Celle-ci eut un sourire contrit, et tenta d’alléger l’atmosphère.
- Madame Pourpoint, voici Adraïd d’Erelle, fille du…
- Je sais très bien qui est mademoiselle d’Erelle, merci bien ! Sa famille et la votre passent beaucoup de temps ensemble, la vicomtesse d’Erelle est une dame très respectable. Ce que je voudrais savoir, c’est pourquoi vous vous comportez comme une enfant capricieuse la veille de votre mariage ! Il est d’usage de broder les draps nuptiaux, et vous étiez censée vous préserver pour le mariage, pour votre fiancé. Pratiquer l’adultère avant même la cérémonie est hautement interdite, ce que vous faites ne doit absolument pas se savoir, ou bien vous risquez de corrompre vos fiançailles, et de finir vieille fille… Ooh, c’est un cauchemar… murmura-t-elle en adoptant cette fois-ci un ton affligé.
Adraïd resta interdite, le drap cachant son corps, et partagea un regard inquiet avec Mera. Celle-ci lui fit comprendre de la laisser faire.
- Ecoutez, reprit d’un ton doux la fiancée. Vous n’avez qu’à nous laisser. Je prendrai ma douche seule, et m’habillerais avec l’aide d’Adraïd.
La gouvernante ne répondit pas, toujours en état de choc. Un lourd silence s’installa après sa dernière remarque. La gouvernante fixa Mera, les yeux écarquillés, sans savoir quoi répondre. Mera attendait, son regard soutenant celui de la vieille femme, sans un mot. Quand elle comprit que sa gouvernante ne répondrait pas, elle continua.
- Vous l’avez dit, si quelqu’un apprend ma liaison avec elle, ma vie sera finie, et ma famille déshonorée. Alors par pitié, je vous le demande en tant qu’amie et confidente, ne parlez à personne de ce que vous avez vu et compris. Je suis prête à vous payer un supplément pour votre silence, mais je vous en conjure, supplia-t-elle en se mettant à genoux devant madame Pourpoint. Ne parlez pas de nous. Si cela peut vous rassurer, Adraïd repartira plus tôt les prochaines fois, vous n’aurez plus à…
- Comment ça « les prochaines fois » ?? Vous ne comptez pas remettre ces… jeux, à plus tard tout de même ? Vous serez mariée dans trois heures, et vous devrez rester fidèle au duc…
Elle finit enfin par croiser le regard de sa jeune maîtresse, et au vu de son visage enfantin plein de remords, elle s’attendrit.
- Enfin, de toute façon je ne comptais rien dire, vous pouvez compter sur moi. Mais si vous comptez vous revoir, dit-elle en désignant Adraïd du regard, je veux au moins que cela reste discret, et que je n’y sois pas mêlée. Je vous apporte votre tenue, dépêchez-vous de vous préparer, je ne tolérerai pas de retard de votre part ! La chapelle commence déjà à se remplir, votre tante et ses enfants sont arrivés.
Sans attendre de réponse de Mera, elle quitta la pièce, laissant les deux femmes démunies. Alors que Mera, en silence, laissa couler l’eau dans la baignoire, la gouvernante revint, posant la tenue sur le lit, et repartant sans un mot.
Adraïd ôta la couverture de son corps et demanda, soucieuse :
- Tu penses vraiment qu’elle va garder sa langue ?
Je la connais bien, assura Mera. Je sais qu’elle ne dira rien. Elle tient à moi comme à une parente.
Adraïd soupira discrètement et sourit.
- D’ailleurs, comment as-tu fait pour rester aussi calme ? A ta place j’aurais tellement paniqué !
Mera rit doucement, et commença à verser le lait d’amande et les huiles odorantes dans la baignoire.
- Je te l’ai dit, je la connais depuis ma naissance. Je n’avais aucune raison de m’inquiéter.
Alors que l’eau était presque entièrement remplie, elle invita sa compagne à la rejoindre. L’eau était pile à la bonne température, et l’odeur fraîche de rose qui s’élevait rendait l’atmosphère des plus romantiques. Mera frissonna de bonheur et de mélancolie. Si seulement elle pouvait savourer cet instant sans crainte des jours suivants. Si seulement elle pouvait aimer Adraïd librement sans devoir se cacher sous des draps trop blancs et des silences trop épais. Elle glissa une main sous l’eau et entremêla ses doigts à ceux de sa compagne, observant son visage serein. Adraïd avait un air si tranquille, comme si elle ne pensait pas à toutes les complications qu’apporterait ce mariage… Mera l’enviait tant. Elle aurait aimé garder un brin d’insouciance, et un peu d’espoir. Elle aurait voulu que cette union diplomatique ne change rien à leur relation, mais c’était être naïve que de penser cela. A Deditac, le règne du dictateur Philique empêchait leur amour d’exister. Si quelqu’un venait à l’apprendre, elles seraient pendues, ou écartelées. Quant à leurs familles, elles seraient déshonorées, pour toutes les générations à venir. Et bien que Mera ne portait pas spécifiquement sa famille dans son cœur, pour rien au monde elle ne voudrait la briser.
Elle leur servit un verre de vin, le meilleur de la région. Mera buvait sans même savourer ce vin qu’elle appréciait pourtant beaucoup. Dans quelques heures, elle prononcerait des vœux auxquels elle ne croyait pas. Elle unirait son destin à un homme qu’elle ne désirait pas, et comme si ce n’était pas suffisant, elle devrait supporter son idiot de mari pendant le restant de ses jours, et lui obéir comme un petit être soumis. Et Adraïd deviendrait un secret à cacher. La couverture de « meilleure amie » ne suffirait plus, et d’après les dires de son père, il y aurait beaucoup de domestiques dans sa future demeure. La faire rentrer discrètement pendant la nuit et repartir avant l’aube serait bien trop dur. Et quant à l’idée de la loger avec elle chez sa belle-famille, c’était impossible aussi ; aucune personne censée n’accepterait d’héberger une femme, sous prétexte qu’elle était l’amie de la duchesse. Duchesse… dans deux heures, elle ne serait plus marquise, elle serait duchesse. La femme du duc Octave de Ridabelle, neveu du dictateur Philique en personne.
- A quoi penses-tu ? demanda doucement Adraïd, remarquant les sourcils de Mera se froncer et son verre déjà vide.
Mera baissa les yeux sur l’eau ondulante, où la peau chocolat de sa compagne ressortait caramel, et hésita un instant avant de répondre :
- J’aurais aimé que tout soit différent. Que tu sois celle que je m’apprête à épouser.
Un silence lourd s’étira entre elles, alourdi par ce destin inchangeable. Mera se resservi, sous le regard appuyé d’Adraïd.
- Tu te rends compte Mera, les femmes qui vivent à Sapphère ont le droit de se marier entre elles. Chaque femme est libre d’aimer une femme, ou un homme. Je trouve ça… paradisiaque.
Elle ferma les yeux en étirant un sourire rêveur, et Mera se fit la remarque que si elle avait continué les cours de peinture, elle aurait voulu peindre Adraïd dans cette posture. Le visage légèrement renversé, un sourire flottant sur ses lèvres, le haut de sa poitrine dissimulé par la mousse du bain dont seule Mera avait le privilège d’en admirer davantage.
- Tu imagines, répéta-t-elle sans ouvrir les yeux. Un royaume où nous aurions pu vivre mariées et heureuses…
Mera détourna le regard, pour cacher les larmes qui perlaient dans ses yeux.
- Je sais où tu veux en venir… et c’est hélas impossible.
Cette fois-ci, Adraïd se releva et rouvrit des yeux étonnés ; peut-être pensait-elle que Mera aurait trouvé l’idée bonne. Mais justement, elle avait déjà pensé à s’enfuir à Sapphère avec Adraïd, et elle avait déjà pesé le pour et le contre. Le contre l’emportait largement.
- Réfléchis, les frontières de Deditac sont trop bien gardées, sans autorisation du dictateur nous ne pourrons jamais sortir. Et puis, même si par miracle on réussissait à fuir, on ne survivrait pas seules dans les montagnes glaciales de Sapphère. Et la garde royale de Deditac nous retrouverait facilement. On n’a pas le choix…
- Orh, soupira Adraïd. Alors on ne peut pas fuir nos destins ? On va devoir vivre toute notre vie cachées…
Ce n’était pas une question, c’était un constat. Et un constat douloureux, que Mera avait déjà eu bien avant. Leur destin avait déjà été scellé, avant même leur naissance.
- On le savait quand même, argua Mera. On a toujours su qu’on ne pourrait pas finir ensembles.
- Non, moi je ne le savais pas, trancha Ardraïd après avoir fini son verre. J’ai toujours été optimiste, j’ai toujours rêvé d’un autre avenir. J’ai déjà pensé à des centaines de scénarios où nous finissions toutes les deux ensembles, heureuses. J’ai toujours eu une part de moi qui pensait que nous pourrions nous en sortir autrement. Et voilà que ma dernière option est hélas impossible…
Elle se tut un instant, et avant que Mera puisse répondre, elle enchaîna :
- Je ne sais plus quoi penser… honnêtement, ça me dépasse… le monde est trop horrible, pourquoi est-ce qu’on ne peut pas vivre heureuses ?
A présent, elle avait haussé la voix, sa frustration vibrait du plus profond de son âme. Mera ne l’avait jamais vue aussi désemparée, aussi énervée. Adraïd avait toujours été le soleil quand Mera était la lune. Adraïd était le genre de femme à voir toujours le côté positif des choses. Elle était grandiose, tout le monde la trouvait rayonnante et elle était appréciée de tous. Elle trouvait toujours les bons mots pour réconforter, et était une jeune femme très réfléchie.
- Tu te rends compte Ad, je vais devoir passer ma vie mariée à Octave… rit doucement Mera dans l’espoir de ne pas gâcher cet instant. Quel bel enfer, comment est-ce que je vais pouvoir le supporter, lui et son humour exaspérant ? J’aurais préféré épouser un chien que ce nigaud…
Cette remarque ne fit pas rire Adraïd, au contraire, elle se renfrogna.
- Tu as de la chance, vous vous connaissez depuis l’enfance, et vous vous entendez quand même bien. Moi je vais épouser un homme qui a vingt ans de plus que moi, et il est tellement… abject. C’est un homme infâme, je ne pourrai jamais être heureuse avec cet espèce d’obsédé. Ton fiancé au moins est un minimum respectueux, et aimable.
Cette dernière remarque clôtura la discussion.
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