Chapitre 4
Après avoir entièrement vidé la bouteille, Mera la reposa brutalement sur la table, un air fier sur le visage.
- Une bouteille par heure, je te l'avais dit ! S’exclama-t-elle d’une voix un peu trop enjouée.
Elle reposa, non sans mal, son verre vide, et s’empara d’une grappe de raisin vert.
- J’ai tellement faim… marmonna-t-elle à la manière d’une enfant.
Octave ne répondit pas, il avait pris un livre intitulé « L’art de l’escrime » et le lisait, imperturbable. Elle se retourna néanmoins vers lui, et lui proposa un peu de raisin qu’il accepta bien volontiers. Il retourna cependant à sa lecture, sans un regard pour la jeune femme qui mastiquait son raisin bruyamment.
- Octave ?
- Mmh ?
Il daigna enfin quitter les yeux du livre, et la regarda.
- Ce livre est vraiment intéressant ou alors tu fais tout pour m’éviter ?
- Ce livre n’est pas tellement intéressant étant donné que je n’aime pas spécifiquement les combats à l’épée. Mais non, je ne te fuis pas. C’est juste qu’il n’y a rien d’autres à faire. Et contrairement à toi, même s’il est vrai que ce vin est bon, je ne compte pas me saouler pour combler l’ennui. Ma réponse te convient-elle ?
Mera se renfrogna et lui tourna le dos, avalant encore quelques raisins. A présent qu’elle avait fini la première bouteille, elle s’ennuyait. Elle avait envie de bouger, de faire quelque chose d’amusant, peu importe quoi. Seulement, leur suite était vide, et c’était inévitable : il n’y avait vraiment rien à faire.
Alors elle se tourna vers la bibliothèque et décida qu’elle aussi allait lire. Quand elle tenta de se relever, son équilibre la trahit. Elle tituba et manqua de tomber, mais fort heureusement, Octave la rattrapa par la taille à temps. Alors qu’elle riait en s’excusant de sa maladresse, il lui rappela encore :
- Tu as trop bu, ce n’est pas bon pour toi Mera.
Elle ignora son avertissement et se défit de lui avant de rejoindre la bibliothèque. Aucun ouvrage ne semblait contenir de roman d’amour ou de roman fantastique. Tous ne parlaient que de guerre, de tactiques, de royaume, de sport et d’adresse. Après une dizaine de minutes à fouiller l’intégralité des étagères, elle dénicha enfin un petit livre caché derrière un dictionnaire.
- Le dragon torturé, d’Aelys Amab. J’adore cette écrivaine, et ce roman est tellement incroyable ! s’exclama-t-elle en le serrant contre son cœur. C’est surprenant d’ailleurs qu’il soit ici, dans une bibliothèque sans récit de fiction. Je me demande qui a pu l’égarer…
Alors qu’elle retourna s’asseoir sur le tapis, elle demanda :
- Octave, tu veux un deuxième verre ?
Et contre toute attente, il accepta. Elle posa son livre sur la table et ouvrit, cette fois-ci difficilement, une nouvelle bouteille de vin, sous le regard amusé d’Octave. Alors qu’elle se relevait pour le servir, elle se pencha trop en avant et renversa presque l’intégralité de la bouteille sur sa magnifique robe, finissant sa chute dans les bras qu’Octave tendait pour lui éviter de se faire mal.
Alors qu’il se retenait de rire, Mera ne se cacha pas et éclata de rire, sans tout de même se départir de la bouteille quasi vide. Sa robe avait pris une teinte bordeaux presque noire, tâchant par ailleurs le costume d’Octave. Une de ses bretelles venait de glisser de son épaule et dévoilait encore plus son décolleté, d’où coulaient quelques gouttes de vin qui s’engouffraient sous ses habits.
Un frisson de froid la parcourut et Octave le remarqua.
- Tu ferais bien d’enlever ta robe avant de tomber malade.
- Et bah dis donc, tu ne passes pas par quatre chemin toi ! Gloussa-t-elle en se relevant tant bien que mal.
Il soupira, rougit un peu et répondit d’une voix plus douce.
- Mera, un peu de sérieux s’il te plait…
Mera tenta de reprendre un visage sérieux, mais avec ses joues rouges et ses cheveux ébouriffés, elle n’avait pas l’air de grand-chose.
- Mon beau mari, aurais-tu l’amabilité de bien vouloir m’aider à me dévêtir ? Les lacets sont trop bien noués, je ne m’en sortirai pas toute seule.
Elle avait beau avoir utilisé un ton sérieux, elle ne pouvait s’empêcher de rire, à cette appellation « mon beau mari ». Il allait falloir qu’elle s’y habitue rapidement pourtant.
Octave ne se fit pas prier. Dos à lui, elle releva ses cheveux pour le laisser dénouer son corsage. Il glissa les doigts sur les lacets, s’efforçant de ne pas prêter attention à la chaleur émanant de Mera. Il dénoua lentement les liens, ses doigts frôlant par moment sa nuque, où quelques cheveux rebelles s’étaient échappés.
Mera, face à la chaleur de la cheminée, soupira doucement en sentant le tissu la desserrer. Elle se cambra légèrement, sans même en avoir conscience, faisant effleurer son dos contre le doigt d’Octave. Il retint son souffle. Elle était si proche de lui… trop proche même. Son regard descendit sur la courbe de son épaule nue, sur la peau claire que la robe dévoilait à mesure qu’il défaisait les liens du corsage. Lorsque le dernier nœud fut défait, la robe glissa dans un bruissement presque silencieux le long de son corps, révélant la fine lingerie de dentelle beige qui ornait son corps.
Octave détourna immédiatement les yeux, comme par réflexe, mais ne put empêcher son regard de revenir vers son corps presque aussitôt. Son ventre se contracta sous l’effet d’un trouble qu’il n’avait pas anticipé.
Mera se retourna, affichant un sourire espiègle, les joues rougies par le vin et les yeux brillant d’un éclat malicieux. Elle ne semblait absolument pas gênée de se tenir aussi près, presque nue devant lui. Au contraire, la situation semblait même l’amuser.
- Tu es tout rouge, Octave, murmura-t-elle en posant un doigt aventureux sur son torse.
Il serra la mâchoire, cherchant à reprendre son calme.
- Tu devrais enfiler quelque chose avant d’attraper froid, répondit-il d’une voix plus rauque que d’ordinaire.
Elle haussa un sourcil, l’air faussement offusqué.
- Tu n’aimes pas la vue ?
Il la fixa, son regard glissant involontairement sur la ligne de sa clavicule, puis détourna brusquement les yeux et attrapa un plaid posé sur un fauteuil avant de le lui tendre.
- Enfile ça, ordonna-t-il avant de se lever.
Il disposa la robe mouillée devant la cheminée, afin d’essayer de la sécher plus rapidement.
- La tâche ne partira pas, tu ne pourras malheureusement plus porter cette robe, annonça-t-il sans la regarder.
Mera éclata de rire et s’enroula dans la couverture douillette, par-dessous ses bras.
- Tu es vraiment beaucoup trop sérieux Octave. Laisse-toi aller un peu, on a encore de longues heures à passer ensemble.
Il ne répondit pas, préférant attraper son verre de vin qu’il remplit, et en but de longues gorgées. Peut-être que l’alcool l’aiderait à ignorer la brûlure qui s’était installée dans son ventre.
Mera était à présent étendue sur le sofa, un verre dans une main, une grappe dans l’autre. Elle alternait : une gorgée de vin, puis un raisin. Le plaid, dévoilait sa jambe gauche qu’elle avait relevé sur le dossier. Quand Octave affronta enfin son regard, ce n’est pas ses yeux qu’il fixait. Il fixait à présent le crâne de Mera, où ses racines commençaient à se ternir.
- Mera, je ne sais pas si c’est normal, mais tes cheveux… prennent une autre couleur.
Elle se releva aussitôt, sans toutefois renverser son vin. En posant son verre et son raisin, elle s’empressa de tâter son cuir chevelu et commença à s’affoler.
- Oh par Deditac, mes cheveux s’assèchent et nous n’avons pas d’eau pour les hydrater ! Comment…
Elle s’interrompit immédiatement, son regard posé sur la bouteille presque vide de vin. Octave ne put s’empêcher de laisser échapper un rire, en comprenant ce qu’elle voulait faire.
- Tu vas vraiment arroser tes cheveux avec du vin ?
A présent, il retenait ses éclats de rire, et Mera dut bien avouer qu’elle trouvait elle aussi la situation drôle. Elle lui lança une œillade accusatrice, un sourire en coin, et assena.
- Attention, plus tu ris, plus je vais croire que ce n’est pas une si mauvaise idée.
Alors il tenta de reprendre son sérieux, mais s’étouffa justement en cherchant sa respiration. A ce moment-là, tous deux partirent en fou-rire, et ne purent retrouver leur calme pendant quelques minutes.
- Aller, assied toi sur le sofa, la tête penchée en arrière. Je vais arroser tes cheveux en essayant de ne pas t’en mettre sur le visage, promis.
Elle opina, et s’installa, plantant son regard dans celui de son époux, qui détourna le sien en rougissant.
- L’alcool te monte vite on dirait, le taquina-t-elle sans le quitter des yeux.
Sans répondre, il versa doucement avec précaution le vin sur ses racines, en massant à quelques endroits pour bien imprégner le vin. Sans faire attention, il mit même un peu de vin sur ses cornes, mais elle le rassura immédiatement : ses cornes s’auto-nettoyaient, la tâche serait absorbée d’ici deux heures.
Quand enfin ses cheveux furent arrosés, elle ferma les yeux de soulagement. Elle se rassit correctement, et secoua la tête doucement. Quand elle reprit son livre qui attendait sagement sur la table, Octave reprit place à côté d’elle en reprenant lui aussi sa lecture.
Plongée dans l’histoire fabuleuse d’une dompteuse de dragon, Mera ne sentit même pas le sommeil venir la cueillir.
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