Chapitre 2

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La côte disparaissait peu à peu tandis que le bateau prenait le large. Ils y étaient bel et bien, un nouveau chapitre se tournait. Anuith s’éloignait, enfin non, c’était eux qui s’éloignaient. La tour de l’horloge rétrécissait à vue d'œil.

— Tu crois qu’on reviendra un jour ? demanda-t-elle à Zik.

Les jumeaux étaient assis à l’avant du bateau. La proue s’élançait devant eux et traçait la nouvelle ligne de leur vie. Une vie loin d’Ulikon. Lyviana ne savait toujours pas où se rendait leur embarcation, elle se laissait guider au fil de l’eau et à travers les vagues.

Après sa course poursuite, la tresse dans ses cheveux se détachait. À présent, ses mèches blondes et cendrées s’envolaient au gré du vent et venaient chatouiller son visage. Elle n’avait plus aucune prise sur eux comme sur son avenir. Qu’allaient-ils devenir, qu’allaient-ils faire à présent ? De nombreuses questions se bousculaient dans sa tête.

— Je ne sais pas. Peut-être un jour. Un jour où on ne sera plus connus et reconnus, où personne ne saura qui on est. Un jour où les renards resteront sagement tapis dans leur terrier. Un jour où les jumeaux Madadh-ruadh ne seront plus les orphelins à pleurer.

Lyviana et Ezekiel avaient perdu leurs parents six ans auparavant. Tous les deux travaillaient dans la plus grande industrie de la ville. Ils étaient des ouvriers haut placés dans l’usine de raffinage de charbon et de vapeur. Ils s’occupaient de la transformation du charbon brut en combustible raffiné pour l’ensemble des autres manufactures de la ville, et même d’une partie du royaume.

Ils gagnaient plutôt bien leur vie à cette époque-là, et les jumeaux n’avaient jamais eu à se plaindre de leur situation. Ils mangeaient à leur faim, allaient à l’école, dormaient avec un toit sur leur tête et n’étaient pas forcés de travailler comme d’autres enfants de leurs âges. Ils étaient en quelque sorte des privilégiés à Anuith. Et puis il y avait eu l’accident.

Une partie de l’usine s’était effondrée. Personne ne savait comment ni pourquoi, on pensait qu’une des machines avait explosé. Ce qui était sûr était qu’en quelques secondes toute la zone Ouest n’était plus que des ruines qui prirent feu en seulement cinq minutes pour ne devenir qu’un tas de cendres. Les parents Madadh-ruadh travaillent dans la zone Ouest ce jour-là. Ils faisaient partie des seize agents qui avaient péri ce jour-là.

Lyvi et Zik n’eurent même pas de corps à pleurer ou à enterrer. Avec les flammes, personne n’avait été sorti de l’incendie. Il ne restait plus rien lorsque le feu fut éteint après cinq jours de combat acharné par la milice. Il n’y avait aucune dépouille. Leurs parents s’étaient envolés en fumée.

Les deux jeunes enfants, de onze ans à cette époque, devinrent les pupilles d’Anuith et du royaume d’Ulikon. Ils étaient sous la protection de la famille royale. Ainsi, ils purent poursuivre leur éducation, ils n’eurent pas à s’inquiéter d’argent quand chaque mois, ils recevaient sept cents ducats chacun quand seuls six cents leur permettaient de vivre convenablement à deux.

Dans la rue, tout le monde les connaissait, savait qui ils étaient, venait leur rappeler la douleur et la tristesse qu’ils avaient ressenti à la perte de leurs parents. Quand on cessa de leur rappeler le drame qui avait touché leur famille, on vint à la place louer la chance qu’ils avaient d’être pupilles du royaume. On jalousait leur statut, leur place, leur situation. Pourtant, les jumeaux n’avaient que faire de toutes ces richesses, de toute cette reconnaissance, eux, ils souhaitaient seulement retrouver leurs parents.

— Tu crois qu’on les abandonne ? demanda-t-elle en venant poser sa tête contre l’épaule de son frère.

— Non… Ils sont toujours là, ils veillent sur nous depuis là-haut. Ils nous suivent partout où nous allons.

— Même si on n’est plus chez nous ?

— Notre chez nous, c’est nous deux. On n’a pas besoin d’une maison, d’une ville ou d’un pays tant qu’on est ensemble.

Ezekiel passa son bras autour des épaules de sa sœur, ce qui eut pour effet de lui redonner un peu de chaleur. Elle se doutait que ce jour arriverait, pourtant, jamais elle n’avait imaginé que cela serait aussi douloureux de voir Anuith s’éloigner.

— Zik, regarde, se leva Lyviana pour s’approcher de la rambarde.

La ville n’était plus qu’un point de terre à l’horizon et une ombre avait attiré le regard de la jumelle. Ezekiel s’approcha à son tour. Il y avait quelque chose dans l’eau qui remuait. Lyviana plissa les yeux et comprit que ce qu’elle apercevait au milieu des vagues : une main humaine. Quelqu’un était en train de se noyer.

Son frère en était venu à la même conclusion. Elle le vit s’éloigner du bord, se défaire de ses affaires, puis prendre de l’élan pour sauter en mer.

Elle courut vers l’arrière du navire. Ils devaient s’arrêter, et vite. Même si Zik était un très bon nageur, jamais il ne parviendrait à rejoindre le bateau s’ils s’éloignaient trop loin, trop rapidement.

— Homme à la mer, cria-t-elle en arrivant auprès de l’équipage.

L’un des marins sonna aussitôt une cloche qui résonna sur toute l’embarcation. Trois hommes se jetèrent sur la poulie qui réglait la profondeur de l’ancre. Ils la lâchèrent et celle-ci se mit à tourner à toute allure. En quelques secondes l’ancre toucha le fond de l’océan et le bateau connut une secousse tandis qu’il s'arrêtait d’urgence.

Lyviana retourna aussitôt au niveau de la proue suivie par les hommes d’équipage. Elle fouilla l’eau des yeux avant d’enfin apercevoir Zik. Il atteignait tout juste le noyé.

— Il faut les aider ! s’écria-t-elle.

Elle aurait bien plongé à son tour, mais contrairement à son frère, Lyvi était une bien piètre nageuse. Elle n’avait jamais apprécié être dans l’eau. Son frère s’était sculpté avec la natation, tandis qu’elle profitait de ses heures libres pour entraîner son équilibre. Marcher sur un fil, elle en était capable, nager cinquante mètres en plein milieu de l’océan, elle n’arrivait même pas à l’imaginer.

Elle regarda autour d’elle et vit un marin arriver avec une bouée de sauvetage. Elle ramassa une corde vide à côté de la proue et vint attacher la bouée avec. Elle fit tous les nœuds qu’elle connaissait jusqu’à ce que le marin s’empare de sa corde et l’enroule encore d’une autre manière. Une fois fait, il accrocha l’autre bout à la rambarde du bateau, avant de lancer la bouée en direction de Zik.

Le lancé était parfait, Ezekiel n’avait que peu de distance à parcourir pour pouvoir s’y accrocher. Il avait réussi à récupérer la personne qui se noyait. Lorsqu’il posa une main sur le caoutchouc, les marins se mirent à plusieurs pour le tirer jusqu’à eux.

Lorsqu’il approcha du bois du navire, Lyvi passa par-dessus bord. Elle s'accrocha aux petites fenêtres du bateau au niveau de la cale pour caler ses mains et ses pieds et ainsi pouvoir descendre le plus près possible du niveau de la mer. Lorsque Zik arriva à sa hauteur, elle lui tendit la main pour l’aider à s’accrocher au bateau.

À la place, Ezekiel lui donna la petite fille qu’il tenait dans ses bras et qui semblait complètement inerte. Lyviana la fit passer par-dessus son épaule comme un sac et commença son ascension. Plusieurs hommes l’aidèrent à remonter et s’emparèrent de la petite qu’ils déposèrent sur le pont.

Des couvertures furent données à son frère, tandis que d’autres étaient posées sur l’enfant. Un des hommes s’approcha d’elle, la retourna et frappa plusieurs fois dans son dos jusqu’à ce que la petite crache l’eau qu’elle avait dans ses poumons. Il la reposa ensuite sur le sol la recouvrant.

Lyviana s’approcha et la vit trembler. Elle respirait, mais était toujours inconsciente, elle devait être en hypothermie. La jeune femme s’étendit à côté d’elle, sous le regard interloqué des autres voyageurs, et la prit contre son torse. Il était hors de question qu’elle la laisse mourir de froid. Elle lui frictionna le dos et les bras jusqu’à ce que ses tremblements cessent.

— Tu vas bien ? demanda Lyvi à son frère alors que celui-ci s’approchait tout emmitouflé.

— Et elle ? répondit-il par une autre question.

— Elle commence à se réchauffer. Que faisait-elle au milieu de l’océan ?

— Elle est peut-être tombée d’un autre bateau.

— Et personne ne s’en serait rendu compte ?

— Elle a déjà eu de la chance que vous la repériez, remarqua celui qui lui avait fait cracher l’eau et qui devait être le capitaine du navire.

Il portait une longue redingote en cuir ornée de boutons en laiton. Ses mains étaient recouvertes d’une paire de gants où Lyviana devina une boussole miniature intégrée à l’intérieur. Il possédait des épaulettes métalliques de chaque côté d’où un insigne en forme de roue dentée pendait, tandis que des motifs rappelant le vent des mers ornaient sa cape.

— Avec les vents actuels et la puissance des marées, elle a eu énormément de chance. Je ne sais pas d’où elle vient, mais une bonne étoile veille sur elle.

À ces mots, il fit volte-face suivi par ses marins et regagna le ventre de l’embarcation pour pouvoir la relancer. Peu à peu, les autres voyageurs se désintéressèrent d’eux. Lorsque Lyviana eut l’impression que la petite ne grelottait plus, elle se décala contre la rambarde de façon à ce qu’elle puisse s’asseoir. Elle allongea ensuite la petite sur ses genoux. Ezekiel vint s’installer à côté d’elle prenant soin de bien garder les couvertures qu’on lui avait données sur ses épaules.

— Une bonne étoile, une bonne étoile… grommela-t-il. Il s’en est fallu de peu pour ne pas qu’elle se noie. Elle est à bout de force, je ne sais pas depuis combien de temps elle se débattait là au milieu des vagues.

Lyviana repoussa deux petites mèches brunes du visage légèrement cuivrées de la gamine. Ses joues étaient potelées, elle ne devait pas avoir plus de dix ans, devina-t-elle. Qu’il était étrange de voir une enfant si jeune, toute seule, sans parents. Elle avait un peu l’impression de se revoir.

— Qu’est-ce qu’on va faire d’elle ? tourna-t-elle les yeux vers son jumeau.

— Pourquoi j’étais sûre que tu me poserais la question ? souffla Ezekiel en secouant la tête. Il faut que tu arrêtes de vouloir sauver tout le monde, d’abord les chats égarés, puis les chiens errants, je n’oublie pas le raton laveur non plus que tu avais ramené une fois, précisa-t-il en levant le doigt faisant sourire Lyviana à la simple évocation de ce souvenir. Et maintenant cette petite ?

— Ce n’est qu’une enfant.

— Nous l’étions aussi, lui rappela-t-il.

— Oui, mais c’était différent pour nous. On était aidé. Elle, elle n’a plus personne. On pourra peut-être l’aider à retrouver ses parents ? Ça pourrait être ça le début de notre nouvelle vie ?

Lyviana pencha la tête légèrement sur le côté, serra les lèvres et fit son regard de chien battu. Elle savait que son frère ne pouvait résister quand elle agissait ainsi. Malheureusement pour lui, elle le connaissait par cœur.

— On peut essayer… s’avoua-t-il vaincu. Mais garde en tête que nous n’avons aucune idée d’où elle vient, l’aider à retrouver son chemin ne sera pas facile et peut être même impossible.

— J’en ai bien conscience oui, mais on se doit d’essayer.

— On ne connaît même pas son prénom… marmonna-t-il.

— On lui demandera à son réveil ! lui fit un grand sourire Lyvi.

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