14. Lila

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Mardi 26 septembre

Jusqu’ici, on ne nous a perçue que de l’extérieur. Nous n’avons pas vraiment eu voix au chapitre. Il est temps de rectifier le déséquilibre.

Nous pensions bien faire en quittant Aladji : il n’y avait pas d’alternative, nous ne pouvions lui mentir plus longtemps. Mais à présent nous commençons à prendre conscience qu’il ne suffit pas de mettre fin à une double vie pour rendre l’existence deux fois plus simple. Les mathématiques ne fonctionnent pas dans le cadre d’un triangle amoureux.

Nous avons rencontré Paul il y a deux mois. Une rencontre de cinéma, improbable et fortuite. Nous marchions dans le couloir quand le grondement du métro a résonné. Nous hésitons une seconde entre courir ou attendre le suivant. Sur le moment, le choix nous paraît anodin. Nous courons, arrivons sur le quai. Le métro est encore là. Un pied et une épaule maintiennent ouverte la porte de la dernière rame. Nous montons, disons merci, sourions par politesse et le possesseur du pied et de l’épaule nous fixe. Ce genre de regard nous est familier, les hommes examinent souvent les femmes comme on évalue une marchandise, et puis nous avons un physique remarquable, au sens premier du terme : nos yeux gris-vert, notre longue chevelure rousse et frisée, nos rondeurs, on peut difficilement ne pas y prendre garde. Nous ne correspondons pas aux codes en vigueur, mais nous savons que nous ne passons pas inaperçue. Peut-être justement parce que nous différons des canons habituels. Dans la rue, nous ne marchons jamais seule, une nuée de regards nous escorte. Le chemin emprunté est souvent le même, ça commence par nos cheveux, nos yeux, ça s’enhardit à descendre au niveau du cou, ça se perd à la naissance de nos seins, ça se ressaisit en remontant au visage, sauf les plus intrépides ou les plus salaces, ceux-là ne doutent de rien et s’égarent sur nos hanches. L’homme dont le pied et l’épaule nous ont permis de ne pas attendre le métro suivant ne va pas jusque-là, il sait manifestement se tenir, mais nous sentons tout de suite que nous lui plaisons. La confirmation ne se fait pas attendre longtemps. Il répond d’abord il n’y a pas de quoi à notre merci, il enchaîne par vous aviez l’air pressée, il veut savoir si nous avons un rendez-vous important, nous disons non pas spécialement, il s’excuse, il ne veut pas être intrusif en demandant ça, c’est juste que comme vous couriez et il laisse sa phrase en suspens. Un silence s’ensuit, il cherche comment maintenir le dialogue mais ne trouve rien, finalement il s’excuse de nouveau, il ne fait jamais ça d’ordinaire, mais j’aimerais vous inviter à boire un verre, dit-il, si vous n’avez rien d’urgent à faire, bien sûr. C’est à ce moment qu’il se présente, en nous tendant la main. Paul. Nous acceptons sa main, nous disons Lila, nous ajoutons pourquoi pas. Sur le coup, nous ne comprenons pas ce qui nous pousse à dire pourquoi pas à cette demande désespérante de banalité. Toujours est-il que nous disons pourquoi pas. Le métro est vite quitté, un café vite déniché, et de fil en aiguille, nous nous retrouvons dans son appartement, sur son beau sofa blanc, puis sur son lit, sur lui, à califourchon. Il vient vite. Il bredouille une excuse. Nous murmurons c’était bien, plus par réflexe que par conviction. Il nous demande notre numéro et si nous voulons bien le revoir, nous le lui donnons avec un peut-être et nous partons.

Dans le métro, nos mains moites ont glissé sur la barre de maintien. C’était la première fois que nous trompions Aladji. Et nous n’avions même pas d’explication. Nous étions heureuse avec lui, nous estimions sa probité et son dévouement, l’intensité de son amour nous flattait, il nous plaisait physiquement, son corps massif nous inspirait à la fois excitation et sécurité. Quelques disputes émaillaient le quotidien, mais elles étaient rares et à faible teneur sonore, rien de bien grave, les chamailleries, tous les couples en connaissent. Elles se concluaient par des je t’aime sincères et réciproques. Et pourtant, nous n’avions pas hésité longtemps avant d’aller chez Paul, dont nous ne connaissions rien, que nous ne trouvions pas spécialement beau, pas laid non plus, mais commun. Vraiment, rien ne justifiait notre acte.

Ce n’est que le soir que nous avons entrevu un début de réponse. Allongée aux côtés d’Aladji, nous flottions déjà entre veille et sommeil. Il s’est retourné vers nous, nous a embrassée avec tendresse, nous a souhaité bonne nuit, et comme en écho nous avons entendu bonne soirée alors et j’espère à bientôt, les derniers mots de Paul. Sa voix nous avait ensorcelée. Voilà pourquoi nous n’avions pas prêté attention à la banalité des formules d’approche ; nous les avions à peine écoutées, ce qui nous avait captivée, c’était cette intonation, ce rythme, ce phrasé. À ce moment-là, nous ne connaissions pas encore son métier, ni le milieu dans lequel il gravitait, quoique son appartement révélait a minima une vie sans soucis financiers, mais le timbre de sa voix trahissait une culture et une aisance verbale dont Aladji était dépourvu. Cette nuit-là, nous nous sommes endormie avec un sourire involontaire accroché aux lèvres. Et quand Paul, deux jours plus tard, nous a envoyé un message, nous avons encore répondu pourquoi pas. Nous avions envie de sa musique. Nous nous sommes promis : encore une fois, une seule.

Nous n’avons pas tenu parole. Au bout de quatre rendez-vous, il a fallu se rendre à l’évidence : nous avions entamé une liaison. Nos conversations ont confirmé ce que nos sens avaient déjà deviné : Paul savait piquer notre intérêt par des propos atypiques, il maniait des idées différentes par rapport à celles que nous connaissions, il nous sortait de notre univers. Aladji, c’était le cocon, rassurant, mais étouffant à la longue. Aladji nous aimait totalement, tout le temps. Et nous étions tellement accoutumée à son amour, nous en étions si persuadée que nous avions fini par en éprouver moins à son égard. Paul, lui, incarnait l’incertitude de l’aventure, le frisson de la nouveauté, le charme de la clandestinité. Après chaque entrevue, le remords nous rongeait, mais le désir agissait comme une force insidieuse et nous ramenait vers lui, encore et encore.

Quelques semaines se sont écoulées, durant lesquelles nous avons feint, devant Aladji, de donner le change. Mais nous jouions faux : nous n’étions pas ravie quand il rentrait et nous devions nous faire violence pour arborer un sourire de façade. Il a commencé à nous agacer. Ses manies nous sont apparues en pleine lumière, nous parvenions de plus en plus mal à nous intéresser à ce qu’il nous disait. La situation devenait intenable. Il fallait résoudre le dilemme : vivre en sécurité avec un homme qui nous aimait, mais qu’on supportait désormais difficilement, ou tenter une histoire improbable avec quelqu’un qui occupait nos pensées, mais dont nous ignorions si nous étions pour lui autre chose qu’une passade, et réciproquement. Bientôt nous nous sommes aperçue que même le bruit des pas d’Aladji, quand il entrait dans l’appartement, nous hérissait. C’était un détail, un élément sans importance. Il ne faisait d’ailleurs pas plus de bruit que n’importe qui d’autre en marchant. Ses pas étaient tout à fait ordinaires, mais ce qui nous mettait sur les nerfs, c’est que c’était les siens. Ça a été le déclic : nous devions avoir le courage de nos sentiments, et rompre. Restait à trouver comment lui annoncer ça sans lui faire trop de mal. Partir en journée, en son absence, et laisser une lettre ? Ça aurait été la manière la plus simple, mais aussi la plus lâche. Il fallait lui faire part de vive voix de notre décision.

Une fois les mots prononcés, nous nous sommes d’abord sentie soulagée, comme délestée d’un secret devenu au fil des jours de plus en plus lourd à porter. Puis nous avons regardé Aladji, son désarroi se lisait dans ses yeux interdits, et nous nous sommes maudite de provoquer une telle souffrance. Il n’a pas émis le moindre reproche, il n’a pas tenté de nous faire changer d’avis, il n’a même pas beaucoup insisté pour connaître l’identité de Paul. Sa voix ne tremblait qu’à peine quand il a demandé des explications, mais nous avons senti l’ampleur du gouffre dans lequel il venait de tomber. Nous ne savions pas quoi faire, nous étions tellement désolée. Nous avons effleuré sa joue, il a tressailli, il a pris notre main, y a déposé un baiser et a dit ne t’inquiète pas, tout ira bien. En partant, nous avons failli nous retourner. Mais il aurait vu nos yeux humides, il aurait cherché à nous consoler, à faire passer notre bien-être avant le sien. Il valait mieux le quitter en lui laissant l’image d’une femme insensible. Ainsi lui accordions-nous au moins la possibilité de nous en vouloir, d’atténuer le chagrin par le ressentiment. Nous lui devions au moins ça.

Nous avons déambulé dans le parc des Buttes-Chaumont, en reprenant les chemins empruntés tant de fois avec Aladji. Notre corps chancelait, nous avons fini par nous asseoir sur un banc pour pleurer sans retenue la fin de notre histoire avec lui. Les sanglots ont fini par cesser. Nous avons pris une profonde inspiration : les effluves automnaux, mélange de résine, de mousse, de feuilles mortes et de fruits mûrs tombés au sol, ont caressé nos narines. Nous avons regardé le ciel : le soleil poignait à travers quelques nuages épars. Nous avons laissé ses rayons nous bercer quelques minutes, puis nous nous sommes levée. Au moment où nous quittions le parc, une légère brise a fait son apparition, balayant à la fois notre chevelure et un pan de notre vie. Les éléments nous donnaient raison : nous avions pris la bonne décision.

Nous n’avons pas contacté Paul tout de suite, nous avions besoin de passer la journée seule, de faire par la marche une transition entre l’histoire qui venait de s’achever et celle dans laquelle nous nous apprêtions à nous lancer.

Ce n’est qu’en fin d’après-midi, lorsque notre dos en vrac nous a rappelé son existence et, du même coup, les conditions matérielles de la vie, que nous avons songé à trouver un endroit où dormir. Nous avons déniché un hôtel plutôt sinistre, dont le nom nous échappe maintenant, mais qui avait l’avantage de proposer des chambres à un prix décent. Nous nous sommes allongée sur le lit et nous avons réfléchi à la suite. Où allions-nous vivre dans l’immédiat ?

Il y avait, bien sûr, nous l’avions déjà envisagé avant de parler à Aladji, la solution familiale. Mais elle ne nous enchantait guère : outre qu’il aurait fallu quitter la capitale, nous aurions lu c’était évident que ça se finirait ainsi dans le regard de notre père et quelque chose comme tu méritais mieux que lui dans la moue de notre mère. Nous avions eu du mal à nous libérer de leur influence, ce n’était pas pour retomber dans leur giron. Nos parents ont toujours rêvé trop haut pour nous. Dans l’enfance, notre mère nous imaginait un destin de musicienne, nous avons juste réussi à jouer honnêtement de la flûte traversière ; plus tard, notre père nous prédisait un avenir de médecin, nous avons péniblement obtenu notre diplôme d’infirmière ; encore plus tard, tous deux nous auraient bien vue avec deux beaux enfants, nous avons fait deux fausses couches, bien avant de rencontrer Aladji. Au final, nous avons accompli ce qu’ils attendaient de nous, mais en moins bien. Sauf dans notre choix d’Aladji. Ils ne l’ont jamais apprécié, ils le trouvaient trop insipide, trop mutique, trop lisse. Trop ouvrier, surtout, même s’ils se sont abstenus de formuler la moindre remarque à ce sujet, trop bien élevés pour exprimer de manière aussi frontale leur mépris de classe. Non, retourner vivre chez nos parents, même temporairement, ce n’était pas une bonne idée.

Candice, notre sœur nous aurait accueilli volontiers, mais il y avait un hic : Théo. Son mari. À part son compte en banque et, il faut le reconnaître, son apparence plutôt flatteuse, qu’est-ce que notre sœur peut bien lui trouver ? Entre son masculinisme décomplexé et ses blagues crasseuses, difficile de choisir ce qui nous est le plus insupportable. Peut-être ses blagues crasseuses misogynes.

Nous avons fini par envoyer un message à Paul pour lui annoncer la rupture. Il nous a répondu tout de suite : il attendait ça depuis longtemps sans oser nous le dire. Une heure après, il était dans notre chambre d’hôtel. Il nous a demandé si ça n’avait pas été trop compliqué et comment tu te sens ? Nous lui avons dit c’est toujours compliqué une rupture, mais ça va. Il a caressé nos cheveux. Nous nous sommes endormie apaisée. Le lendemain matin, il nous a murmuré, d’une voix encore plus suave que d’habitude, en parcourant notre dos nu de sa main : je voudrais que tu t’installes chez moi. Dès maintenant. Si tu es d’accord. Sa main nous a fait frissonner. Nous avons contemplé la tapisserie grisâtre qui, par endroits, se décollait des murs, nous avons pensé à nos parents, à Théo, le mari de notre sœur, nous avons regardé le sourire radieux de Paul. Et nous avons dit oui.

Et maintenant nous sommes alanguie sur son immense sofa blanc. Soudain, des pas retentissent dans le couloir. L’espace d’une seconde nos yeux se mettent à scintiller : c’est Aladji. Une porte s’ouvre, se referme. Ce n’est qu’un voisin qui rentre chez lui. Qu’est-ce qui ne va pas chez nous ? Pourquoi pensons-nous à Aladji ?

Ça va passer, ce doit être le contrecoup de la soirée d’hier. Nous nous sommes affichée avec Paul en public pour la première fois. Avant, forcément, nous ne voulions pas courir ce risque. Même s’il était minime, en vérité : il n’y avait quasiment aucune chance qu’Aladji nous croise dans les cercles que Paul fréquente. Paul est galeriste. Ça pose un homme, galeriste. En tout cas, quand il nous a révélé son métier, ça nous a impressionnée. Entre Aladji et Paul, au niveau du patrimoine culturel, il n’y a pas de comparaison possible. Quand nous avons rencontré Aladji, c’est à peine s’il connaissait l’existence de Quentin Tarantino. Au début, nous nous en souvenons très bien, le dialogue était laborieux avec lui. Pour être tout à fait honnête, nous ne pensions pas que cette histoire durerait bien longtemps. Nous étions attirée par lui, nous le trouvions adorable, de mémoire nous n’avions jamais rencontré un homme aussi gentil, mais nous ne savions pas trop quoi lui dire. C’est venu avec le temps, mais malgré tout, il faut le reconnaître, avec Aladji, la conversation a toujours été compliquée. Sur ce plan-là, c’est plus facile avec Paul. Enfin, c’était ce que nous croyions jusqu’à hier soir.

Paul a souhaité que nous venions à l’inauguration de sa nouvelle exposition. Il semblait vraiment y tenir, alors nous avons accepté, même si, vu que notre liaison vient à peine de sortir du secret, nous trouvions sa demande incongrue, presque autant que le choix du jour : le lundi, c’est le moment le moins propice de la semaine dans le commerce, tout le monde sait ça. La remarque a failli nous échapper, mais nous avons réussi à la garder pour nous. Paul nous aurait peut-être rétorqué qu’il ne faisait pas du commerce, qu’il travaillait dans le monde de l’art. Que c’était très différent. Il n’empêche que nous avons bien vu le prix des œuvres.

C’était la première fois que nous étions invitée à un vernissage. Nous avons demandé à Paul comment il fallait s’habiller pour ce genre d’occasion. Il est resté silencieux une fraction de seconde, comme s’il ne comprenait pas notre question, puis il a répondu qu’il n’y avait pas de code vestimentaire particulier, lui, par exemple, il irait en jean, et de toute façon nous serions parfaite.

Il a été convenu que nous rejoindrions Paul à la galerie à dix-neuf heures, au moment de l’ouverture. Il devait se trouver sur place à l’avance pour les derniers préparatifs. Alors que nous étions sur le point de partir, nous avons eu un doute en nous observant : trop de couleurs, trop de fantaisie, nous allions faire tache. Nous avons fouillé dans notre sac, à la recherche d’autres vêtements. Il n’y avait pas grand-chose, mais nous avons fini par trouver une robe noire, sobre et pas très cintrée, et une paire d’escarpins discrets. La tenue passe-partout : si la soirée s’avérait guindée, les chaussures serviraient de caution, et dans le cas contraire, la robe évasée, dont nous pourrions même ôter la ceinture, vaudrait décontraction.

Quand nous sommes arrivée, nous nous sommes rendu compte de deux choses : d’abord, nous étions en retard, tout le monde commençait à grignoter des petits fours, ensuite nous ne déparions pas dans la galerie. Il n’y avait certes pas de code particulier, Paul n’avait pas tort, mais la plupart des invités avaient quand même opté pour une tenue habillée, élégante sans être tape-à-l’œil. Nous nous sommes faufilée tant bien que mal entre les groupes pour rejoindre Paul que nous apercevions au fond de la salle principale, à grands coups de pardon et d’excusez-moi, on s’est écarté poliment pour nous laisser passer, on nous a souri. Personne ne s’est douté que nous avions la sensation d’entrer par effraction, de forcer les portes d’un monde dont nous ne possédions pas les clés. Paul nous a accueillie avec un large sourire et des bras grands ouverts. Il avait l’air aux anges. Et surexcité, aussi. Nous avons tenté de faire bonne figure, de ne pas montrer notre gêne. Paul nous a complimentée sur notre tenue, nous l’avons remercié, nous avons dit que nous étions heureuse d’être là et ce n’était qu’un demi-mensonge, il nous a fait part de sa peur que nous ne venions pas, nous nous sommes excusée pour notre retard, pour nous faire pardonner nous avons feint un vif intérêt pour les toiles accrochées au mur et les sculptures posées à même le sol, nous avons demandé des explications sur certaines. Il ne s’est pas fait prier pour nous en donner, en employant à plusieurs reprises les mots minimalisme, infini et éternité.

Nous commencions à nous détendre, lorsqu’une femme vêtue d’une peau de panthère a fait irruption dans la grande salle. Elle a harangué la foule en rugissant, puis s’est précipitée vers plusieurs invités, bouche grande ouverte, toutes griffes dehors, en faisant mine de les dévorer. Nous avons été saisie d’effroi. Paul a pris notre main et nous a dit de ne pas nous inquiéter, il s’agissait d’une performance, ça faisait partie de l’exposition. Il nous a regardée, a lu notre incompréhension sur notre visage et nous a expliqué le but de cette performance : il s’agissait d’une artiste estonienne – nous avons oublié son nom – qui travaillait sur la relation triangulaire entre art, bestialité et peur. Elle était partie du concept selon lequel l’art, c’était ce qui inquiétait par son aspect primitif, animal, ce qui mettait en question le vernis satiné de la société. L’art était l’inhumain, au sens premier a précisé Paul, le non-humain, ce qui sortait de l’humanité ordinaire. La performeuse voulait mimer ce que les civilisations avaient persisté, pendant des siècles, à nier : la bestialité présente en chacun de nous. Elle souhaitait montrer, en somme, qu’en dépit de tout ce que l’être humain avait pris soin d’inventer pour s’extraire de sa condition animale première, il n’avait pas réussi à s’en débarrasser. Nous sommes restée dubitative : n’importe qui ayant un tant soit peu conscience de son propre corps et de ses pulsions savait ça. Tant de poudre aux yeux et de provocation pour asséner une banalité, était-ce bien nécessaire ? Nous n'avons pas dit ce qui nous brûlait les lèvres, nous avons simplement acquiescé en ajoutant un Ah je comprends c’est intéressant.

Nous nous levons du sofa, nous le trouvons soudain trop grand pour nous. Et nous avons faim. Paul nous a dit de ne pas l’attendre : il dîne à l’extérieur avec ses enfants. Normalement, c’est leur mère qui s’en occupe pendant la semaine, mais elle est retenue par son travail. D’ordinaire, je ne les ai qu’un week-end sur deux, nous a-t-il dit tout à l’heure, comme beaucoup de pères divorcés, a-t-il ajouté en guise de justification, comme pour se dédouaner de ne pas se charger de leur éducation au quotidien. Nous nous sommes abstenue de tout commentaire, mais nous préférons ça, qu’il ne les ait pas avec lui tout le temps. Parce que nous n’avons rien contre les enfants, rien non plus contre les galeries d’art, mais ça fait quand même beaucoup de changements d’un coup. Non, vraiment, nous n’avons pas simplifié notre existence depuis que nous avons mis fin à notre double vie.

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