Extinction des feux
Au village de Finham la fête battait son plein. Comme tous les ans, pour la course d’aérofuse, les habitants avaient dressé de grands marabouts pour se protéger du sable et du soleil. En dessous ils avaient installé, buvette, stands de jeux, piste de dance.
Les gamins se répartissaient entre le stand de vibrato fléchette, de magnéto chamboule et les cerceaux laser. Les plus âgés, le cul sur leur chaise sirotaient du califère – une boisson à base de lait de cactus fermenté – à la buvette, tandis que la jeunesse se trémoussait sur la piste électro-sensorielle.
Dehors, une grande estrade protégée elle aussi par une toile de tissus blanc, attendait l’animateur pour commencer la course. Une vingtaine de fiers bolides étaient alignés devant.
Devant le stand de blastolaser, sous les yeux amusés de Célie, une longue et fine jeune fille aux longs cheveux noirs, Yuk et Nemma se tiraient la bourre. Yuk, un jeune homme de vingt ans, cheveux bruns, graisseux, mi-longs, attachés en une courte queue de cheval, avait atteint les quatre-vingt-dix-neuf points. Nemma la petite rousse aux allures de sauvageonne en totalisait quatre-vingt-dix-huit. Plus qu’un tir.
— Je te la mets en plein milieu, affirma Yuk.
Il épaula et tira. Huit.
— Misère.
Nemma remonta son pantalon en cuir qui moulait parfaitement son irrésistible postérieur, prit théâtralement son arme, prit une pose dans laquelle les quelques passants admirant la scène contempleraient son profil de rêve, ajusta son tir… Et paf ! En plein milieu, dix !
— Prends ça morveux ! Tu croyais que j’allais te laisser gagner ?
Pendant qu’elle maintenait la pause, Célie, la grande brune, colla victorieusement une main caressante sur le fessier tendu.
— Bravo ma belle !
Tant qu’elle y était tant pour le spectacle que le plaisir, elle y rajouta la deuxième tout aussi câline.
— J’ai failli attendre ! s’indigna Nemma en remuant son popotin satisfait.
Elle se retourna et lui sauta au cou, entortilla les jambes autour de sa taille et l’embrassa goulûment devant un nombre de badauds croissants. Les deux filles les plus affriolantes du village dans un baiser passionné, cela avait de quoi remuer les estomacs… et pas que.
Yuk grogna rageusement.
— Rajoutez-moi deux parties que je lui règle son compte, demanda-t-il au bénévole du stand, le regard perdu dans la charmante étreinte.
À ce moment-là, une cloche retendit, interrompant les festivités.
— Mesdames, messieurs. Entendit-on du côté de l’estrade. Que tous les candidats à la course se présentent sur l’aire de départ.
— C’est bien ma veine, alors que j’allais reprendre ma revanche !
Il jeta à la rousse un regard meurtrier. Elle s’en amusa et en profita pour rajouter un peu d’huile sur le feu.
— Je vais te ratatiner l’arrière-train !
— C’est ce qu’on va voir !
Célie adressa un geste à sa chérie, qui lui renvoya un clignement d’œil aguicheur et mima un baiser.
Yuk et Nemma prirent chacun place sur leur engin, côte à côte. La rage dans les yeux du garçon peinait à égaler l’espièglerie de la fille.
Pour décrire un aérofuse, il s’agit d’un siège, un guidon et un énorme réacteur… et plus ou moins de carlingue. La forme n’était pas bien arrêtée et chacun bricolait le sien comme il l’entendait, cherchant un bon compromis entre maniabilité et vitesse de pointe. Hormis le moteur, de petits ajouts malicieux pouvaient se glisser… Seule règle, rien de létal. Enfin, à ces vitesses-là tout pouvait l’être.
Les moteurs se mirent à vrombir, le décompte commença, neuf… huit… sept… six… cinq… quatre… trois… deux… un… zéro…
Les bolides s’élancèrent sur la piste désertique à un mètre en virons du sol. Yuk décolla au quart de tour, mais Nemma, rata son départ. Une demi-seconde dans les dents. Ça peut sembler ridicule, mais à 800 km/h, c’est énorme. Elle poussa son engin, et doubla quatre incapables. Les virages étaient serrés, et les fesses des pilotes aussi. Pas moyen de se louper.
À égalité avec deux autres, Yuk menait la course. Il appuya sur un bouton, et une mini décharge électrique atteignit son adversaire de droite, juste assez pour le déconcentrer, un virage de loupé et…
— À l’année prochaine !
Il n’aurait pas dû parler, une micro seconde d’inattention, il évita de justesse l’attaque du second larron : un petit jet d’eau dirigé sur son électronique.
Sa charge électrique n’était pas prête, il fallait du temps à son gadget pour se remplir : trop pomper sur la batterie ralentirait son engin. Brusquement, son adversaire de gauche dégagea de la piste, direction… un champ de petits cactus.
— Aïe ! Aïe ! Aïe ! lâcha Yuk en rigolant.
Mais un nouvel aérofuse vint se coller à côté du sien. Cette tornade rousse, un pantalon et un crop top aussi sexy, Nemma ! Elle avait remonté toutes les places et avait joué si finement, que les autres avaient quitté la piste. Pour se débarrasser du dernier, elle avait utilisé son fusil magnétique. Une petite traction et hop, dans le décor.
Les deux adversaires se jaugeaient avec toujours la même lueur de défis dans le regard. Quand tout à coup…
Eh bien quoi ?
Je reprends : tout à coup, plus de lumière. Où était le soleil ?
— Merde. On fait quoi ? commença Yuk.
Nemma ralenti, imité par son comparse. Leurs véhicules n’étaient pas prévus pour rouler de nuit ! Pas d’éclairage rien. Ils durent stopper.
— Mais où est passé ce satané soleil ? s’inquiéta Nemma.
Ils regardèrent tout autour d’eux. Dans le ciel, les étoiles brillaient magnifiquement, une lune blafarde éclairait le désert.
— Franchement, je sais pas ce qu’on peut faire, reprit-elle.
— J’aurais bien un petit jeu à te proposer… commença Yuk se frottant les mains avec un sourire carnassier.
Nemma, fidèle à elle-même rejeta sa magnifique chevelure rousse ondulée en arrière.
Nondidju! Sa chute de reins est vraiment… mais pourquoi cette charogne est-elle aussi…
— Je ne te ferai pas l’obole d’une infime partie de mon corps.
— Ça ne m’intéresse pas en fait, c’était juste pour la conversation. Depuis que tu m’as piqué ma copine, tu me fais franchement ch…
Elle le coupa :
— Tu en es encore là mon vieux ? Ça fait déjà deux mois, faut que tu t’y fasses, Célie et moi c’est du sérieux !
— Mais pourquoi, pourquoi elle est partie ?
— C’est très simple : Elle aime pas quand sa pique, elle aime pas les grosses paluches… Bref, elle n’aime pas les hommes. Pour être comme toutes les autres il lui fallait être avec un mec, ça t’es tombé dessus. Une erreur. Pas de chance.
Il secoua la tête, visiblement énervé.
— Enfin, moi… j’ai un truc que vous n’avez ni l’une ni l’autre.
Nemma pouffa :
— Ah mais, si tu veux parler de ça. D’après ce qu’elle me raconte, après avoir testé le tien, elle s’est rendu compte qu’elle n’aimait pas les zigouiguouis. Elle dit que ces machins tout raides, c’est pas excitant, ça a mauvais goût et ça va trop direct, et après, bloubloublou, ça retombe comme une vieille serpillière.
L’air boudeur du garçon ne s’arrangeait pas.
— Mais qu’est-ce qu’elle te trouve ?
— Que veux-tu, j’ai quelque chose de plus que toi !
Elle plaça ses mains sous ses seins et remonta sa généreuse poitrine dont le bas du crop top laissa entr’apercevoir par inadvertance, le galbe sublime.
— Tu vois ça : fermes mais moelleux à la fois, doux, et les petits bouts hypersensibles. Le tout, na-tu-rel, rien de trafiqué. Une qualité garantie par la maison. Elle ne peut s’en passer. Et moi… quand elle y dépose ses lèvres ça me…
Très bonne actrice, elle tressaillit comme si on venait de le lui faire.
— Franchement, au pieu elle est terrible, une affamée. Elle me dévore de bas en haut et du haut en bas. Moi aussi je me régale d’ailleurs. Tu verrais son doux visage plein de bonheur quand je la…
Elle tira la langue en remontant la pointe avec sensualité et coquinerie.
— Ses longs cheveux noirs et soyeux glissants sous mes mains. Sa peau suave et laiteuse sous ma bouche. Dans ses yeux, le désir d’en avoir plus.
Si au moins cette peste n’était pas aussi… belle ? craquante ? excitante ? pensa Yuk dont le taux d’adrénaline dans le sang monta d’un coup.
— Arrête tu me dégoûtes !
Nemma éclata de rire, l’effet qu’elle avait sur lui était parfaitement visible et elle en jouait pour l’humilier plus encore. Après tout, pousser le bouchon était légitime. C’est lui qui avait commencé les hostilités.
— Et moi en extase quand elle me… mmm… tu n’imagines pas… Ou si. Tu m’imagines, à l’instant fatidique, ma longue chevelure de feu étalée autour de moi, mes émeraudes plantés dans ses obsidiennes brillantes, la base de mon cou rougissant sous l’effet du plaisir avec toutes ces petites taches de rousseur harmonieusement réparties sur mon corps… Tu crèves d’envie d’être à sa place, non ? Eh bien c’est loupé. Tout est pour elle, coupa-t-elle sèchement. Et la bosse que tu as dans le pantalon, là, arrange ça que je ne la vois plus. Tu es devant une dame tout de même.
Saleté de chieuse, mais comme elle m’a chauffé !
Elle laissa son regard errer dans les étoiles, laissant l’imbécile refroidir. D’ailleurs depuis la disparition du soleil, ça caillait pas mal. Soudain, elle tendit son bras vers le Nord-Ouest, index pointé.
— Regarde là-bas, il y a comme une légère lueur.
Il porta le regard dans la direction indiquée et dut se rendre à l’évidence.
— On pourrait y aller avec nos fuses, en allant doucement pour pas se ramasser, proposa-t-elle.
— OK ! C’est parti, je passe devant !
— Non, c’est moi !
Grrrr
Les bolides furent difficiles à dompter à cette vitesse réduite. Ils partirent maladroitement en quête de la source lumineuse. Au fur et à mesure de leur progression, la clarté s’intensifiait. Puis la lumière se matérialisa en haut d’une dune. Ils poussèrent légèrement leurs réacteurs pour monter et se trouvèrent face à un objet étrange.
Un énorme cube en métallostic, aux dimensions deux fois supérieures aux leurs, se dressait. Au-dessus de ce cube, un deuxième, plus petit, mais lumineux.
— Je monte ! affirma Yuk.
— Tu crois que je vais te laisser arriver en haut le premier ?
Pendant que Yuk s’échinait à monter, Nemma trouva les escaliers et parvint rapidement au sommet.
Ça ressemble à…
Elle sauta dessus à pieds joints. La lumière revint. Elle avait rallumé le soleil.
… un interrupteur géant !
Yuk venait de réussir à grimper. Pendant qu’il se grattait dubitativement la tête, Nemma redescendit prestement et courut à son aérofuse.
— Alors tu fais quoi ? Tu écris un livre ? Moi, j’ai une course à terminer.
Elle n’allait tout de même pas poireauter ! Avec Célie, elle avait prévu pour l’arrivée un spectacle éblouissant pour tout public, petits et grands, filles et garçons. Elles monteraient sur le podium pour recevoir la coupe, se galocheraient joyeusement, Nemma tendrait son cou dont sa belle se régalerait sans gêne avant de fourrer avec appétit nez et bouche dans son corsage. Un court instant pendant lequel elle espérait récolter quelques baisers. Cette vision angélique resterait gravée dans les mémoires…
Quand elles se seraient suffisamment amusées, la coupe à la main, poursuivies par une bande de bien-pensants, applaudies par les autres, elles accourraient chez elles où leurs fringues feraient long feu. Nemma montrerait alors à Célie comment on fait l’amour quand on est la winneuse du jour. Certainement mieux que d’habitude… Évidemment, dans la plus stricte intimité.
Alors, ça ne valait vraiment pas la peine d’attendre un looser. Elle démarra et poussa son moteur à fond.
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