4.2
On m'avait dit que majoritairement ce seraient des hommes, qu'ils auraient entre quarante et soixante ans.
Ce sont des femmes que je trouve en premier lieu. Patientes, soignantes, accompagnantes, je ne le sais pas encore, mêlées mélangées qu'elles sont, sans distinction. Je vais les savoir, les connaître, tout bientôt. Michelle, Joëlle, Eliane, Marion. Une dame brune avec une grande tache couleur chocolat sur son profil gauche, de la naissance de son cou à sa pommette. Elle ne quittera pas son manteau ni l'étole jetée dessus au long des deux heures suivantes. Monique ou Myriam ou Marie ou Micheline ou Martine, je ne sais plus. Mais un prénom en M, que j'intervertirais en permanence, la première heure, avec celui de Michelle. C'est elle et Michelle qui se serraient fort l'une contre l'autre, émues et joyeuses à mon arrivée. Elles ont encore des sourires doux, et des chaleurs l'une pour l'autre, et qui circulent de l'une à l'autre avec évidence.
M. sera très vite, très distante, très froide, presque en contradiction avec moi. Une contradiction rentrée, retenue mais perceptible. À contre courant. Je sentirai quelque chose qui cède ou pourrait céder chez elle par moments, nos élans qui se rejoignent à certains endroits, et quand je crois la toucher, le barrage céder, une bifurcation soudaine et un froid encore plus grand que le précédent. Une résistance. Pas contre moi personnellement, qui à cet instant est encore une anonyme, une figurante du rien débarquée dans son monde, ou peut-être que si, contre moi ou juste contre celle qui se pose-là. Celle qui dit, questionne, pousse, interroge, propose. Contre l'idée d'un sourire tendu, d'une oreille attentive. Contre elle-même. Contre être au milieu de, s'exprimer au milieu de. Une femme froide. Fragile. Triste. En colère. Seule au fond. Mal à l'aise. Qui sait ? Après cette séance, elle ne reviendra plus.
Je serais soulagée sur le coup. J'avoue. Je regretterai sincèrement plus tard. Vraiment. De n'avoir pas su, de n'avoir pas dépassé le froid ni forcé, mais forcé quoi ? Sans doute l'insoluble qui ne m'appartenait pas et se jouait entre elle et elle seule. Il reste cependant toujours bon de se retourner, je crois, surtout si cela amène à dépasser la vexation, le mordant d'un froid qu'on ne saisit, et à comprendre l'autre dans un second temps. De toute façon que je le veuille ou non, je me retourne toujours. Je me suis retournée et je l'ai comprise de plus loin, plus tard. Inévitablement, elle m'a grandie. C'est là l'essentiel, et dans cette aventure, pour cela, elle a sa place comme les autres. Elle, qui n'a pas trouvé la sienne, ce jour-là, parmi nous.
Je dois dire que voir toutes ces femmes me fait un plaisir immense. Je m'étais faite à l'idée des hommes, à l'idée d'une masculinité dominante, exclusive. Je l'éprouverai plus tard, lors d'une autre aventure. Je suis à l'aise avec ça. Je me le suis figuré, et comment être, se tenir et dire. Ça roule, vite, et cool. Mais ces femmes, c'est un autre bonheur. Je ne saurais rien dire de plus que cette petite joie qui me traverse sur le coup.
Quasi toutes en noir. Noir est la couleur du jour. La couleur de circonstance, celle derrière laquelle disparaitre. Celle qui habille les instants fragiles et les premières fois. Elle masque, gomme, anonymise les détails, les formes. Pour autant l'on se voit, se distingue, semblables et différentes dans nos vêtements couleur de nuit.
Des femmes en noir et coquettes. On se reconnait entre nous, celles qui soignent les détails, et l'on se devine les efforts et les mises tirées vers le beau, l'apprêté. Belles, elles le sont toutes, ça se capte dans leurs yeux qui brillent, depuis l'intérieur de leur joues qui s'étirent en demies-lunes.
Des hommes, il y en a aussi. Ils sont trois ce jour-là : Steeve, Nicolas, et ce monsieur dont j'ai aussi oublié le nom mais que je n'ai certainement pas oublié.
Il est à part. Se tient à part, en retrait, là, mais surtout ailleurs. Les autres, il leur parle peu. Contrairement aux autres, qui entre eux se parlent beaucoup.
Un grand monsieur élégant, pantalon de costume, pull-over de très bonne facture avec le col de chemise boutonné amidonné qui vient par-dessus comme il faut. Propre, au carré, rasé de près, lunettes fines cerclées d'argent qui rehaussent son regard bleu intelligent. Belle carrure, une certaine stature, prestance. Mais brisé. Des allures de banquier, de financier, peut-être, ou juste parce qu’il me rappelle un autre homme. Ce cadre sup' de la finance, croisé des années plus tôt lors d'un bilan de compétence, et alors en burn-out complet. Lui aussi avait cette prestance, une carrure, une élégance. Lui aussi était brisé. Il racontait alors, lors du tour de présentation commun aux premières fois, comment pour tenir la pression et les cadences, il avait tourné à la coke, aux amphets, à l'alcool, jusqu'à l'implosion et à presque frôler la mort. Il voulait repartir à zéro, au vert, un projet que n'avait pas relevé la formatrice-conseillère-truc-chose, qui n'avait rien relevé du tout d'ailleurs. Gênée du débordement trop intime elle voulait recentrer, enchainer, noyer la parole de l'homme sous celles des autres, quand nous, les autres, on avait envie de la garder encore un peu, cette parole. D'applaudir la confidence de cet homme, de lui serrer la main ou encore de lui presser l'épaule.
Les images des deux hommes se superposent, la mémoire d'hier apporte une compréhension d'aujourd'hui.
Tout comme M., mon monsieur élégant du jour ne reviendra pas, ou plutôt si, au début du prochain atelier. Il m'attendra dans le couloir, penaud, dansant d'un pied sur l'autre, et demandera à me parler à part. Il s'excusera, à voix basse, m'expliquant qu'il ne peut pas continuer, que vraiment c'est formidable, qu'il a beaucoup apprécié ce premier atelier mais que ça lui brasse la tête, l'esprit, le corps, l'énergie. Qu'il est en pleine lutte, que la substance le tente. Trop de pierres lourdes dans sa besace pour pouvoir continuer. Il s'excusera mille fois, j'essaierai de le rassurer. J'essaierai alors même que je perçois que ce renoncement est une autre brisure pour lui, pour son estime de lui-même. Dans le même temps, je serai profondément frappée par cette sincérité. Lui dire le raccommodera, un bref instant. Je le sentirais dans la pression de ces deux mains qui serrent la mienne. Un morceau de fraternité. Une chaleur. L’essence de l’humain.
Frappée, je le serai encore, à chaque fois que je viens à Saint B. Par les confidences, les mises à nu, les vérités exposées, la liberté de parole, l'apparente simplicité à dire et reconnaître.
Avant, j'avais cette image récurrente de l'addict dans le déni, l'inconscience, le refoulement de l'état de fait. Pas de ça, ici. Je n'entends que des vérités, franches, abruptes, sans détour, des confessions qui n'en paraissent pas, tant elles sont naturelles, sans emballage, soupesage, arrangement, maquillage, bricolage. Comme on parlerait du vent, fou aujourd'hui, des vagues qui claquent les roches, du soleil qui chauffe les carreaux.
Je souris, j'inspire.
J'ai réfléchis, bien avant.
Comment nous introduire les uns aux autres. Comment nous mettre à l'aise, nous découvrir et nous rassembler à la fois. En brisant les codes, les cases, les attentes. En éliminant les sources d'embarras.
Je crée la surprise.
Je les invite au voyage, je les invite à remonter le cours de nos routes, à bâtir notre carte. Et chacun, chacune, à exposer ses géographies.
C'est comme cela que tout débute. Comme cela que le tableau blanc s’apprête à prendre des couleurs d’ici et d’ailleurs. Et que l’atelier commence.
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