Chapitre vingt-trois

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Thibault avait sorti ses affaires de son sac et les avait rangées. Il avait repoussé le tee-shirt de Dalil au fond de sa commode, ne voulant pas lui renvoyer et lui donner une occasion de ne pas tenir sa promesse.

Opération échouée ! Je répète : opération échouée ! Le civil n’a pas les qualifications requises, nous sommes en déroute totale…

Oh, ta gueule ! pensa Thibault.

Non, mon général, je ne pense pas que le civil puisse trouver son cul, pas sans aide, mon général !

Hé ! s’indigna Thibault.

Mince, depuis quand dialoguait-il avec une licorne imaginaire ? Et il savait parfaitement où était son cul, il l’avait trouvé plusieurs fois, faisant remonter en lui cette chaleur propice à l’été. Mais il voulait d’autres doigts que les siens et se dandina à l’idée. Bientôt. Ça voulait dire quoi bientôt ? C’était quand bientôt ?

Il ouvrit la porte-fenêtre du jardin, laissa Flèche sortir et Oz rentrer. Deux minutes plus tard, il fit ressortir Oz en le menaçant de le laisser dehors s’il le prenait encore pour un portier. Oz prit la menace très au sérieux, puisqu’il posa ses fesses pile dans l’entrebâillement de la porte et resta là de longues minutes, prouvant que si Thibault voulait se reconvertir, il pourrait tout à fait tenir des portes dans un grand hôtel, il ne lui manquait que le sourire. Une fois sa supériorité prouvée, Oz fonça dans le jardin. Thibault l’observa sauter le grillage et disparaître dans la forêt. Il se laissa porter par le paysage à travers la vitre. Sur les montagnes, le noir avait pris une place importante parmi les couleurs de l’automne. Des taches d’orange, de rouge et de jaune plus ou moins grandes apparaissaient au milieu des étendues désolées. Parfois, un seul arbre, un peu plus résistant que les autres, se dressait au milieu des troncs sombres.

Il se sentait comme cet arbre-là, résilient. Thibault n’avait jamais aimé ce terme. Il l’avait entendu de nombreuses fois après la mort de ses parents. Les enfants, c’est résilient. Ils oublient vite, ils passent à autre chose, ils laissent la vie reprendre ses droits. Sauf qu’ils n’ont pas le choix, qu’est-ce qu’ils pourraient faire d’autre ?

Il n’avait pas été résilient, il n’avait juste pas eu les mots, pas tout de suite. Il avait été englué dans les propos des autres, dans leurs oraisons, dans leurs mensonges. Puis après, il avait été perdu dans ce silence imposé, parce que personne ne voulait plus entendre ce qu’il avait à dire. Il réouvrit la porte et laissa l’humidité pénétrer l’endroit, uniquement pour percevoir le bruit de l’eau gouttant du toit, celui des voitures sur la route en contrebas, l’odeur de l’herbe mouillée qui semblait posséder une vie propre.

Il sortit dans le jardin, et Flèche lui apporta très obligeamment une de ses balles. Il l’envoya dans les fourrés nonchalamment. Il aimait sa vie, vraiment. Il aimait cet endroit, il adorait Flèche et Oz, même si le chat le tolérait tout juste dans son espace, il n’allait pas en demander plus à sa majesté. Il avait pensé que ça suffirait.

Ça, plus les souvenirs. Mais il n’était pas résilient, il ne l’avait jamais été. Il sortit son téléphone et sa poche et son doigt se suspendit au-dessus du prénom de Dalil avant de trébucher dessus.

« C’est quand bientôt ? demanda-t-il.

– Thib ? Attends, je suis au volant. »

Il y eut un brouhaha et il entendit la voix venir de plus loin.

« Désolé, je t’ai mis en haut-parleur, tu m’entends ?

– C’est quand bientôt ? demanda encore Thibault. »

Il se tut, se sentant comme l’enfant qu’il n’avait pas eu le droit d’être.

« Hmm… laisse-moi seulement deux…

– Deux semaines ? Deux mois ? C’est quand bientôt ? »

Le rire de Dalil s’éleva.

« Trop impatient ? s’amusa-t-il.

– Trop frigorifié, répondit Thibault. J’ai plus rien pour l’hiver, Dalil. Je… j’arrive pas à garder ces souvenirs, ils s’échappent, ils se fanent, j’ai besoin du présent. »

Il n’était pas résilient, pas du tout. Il n’avait jamais voulu oublier ou se taire. Il n’avait jamais voulu n’avoir plus que des souvenirs, mais c’était tout ce qu’on lui avait laissé. Il y eut un silence et le grondement du vieux moteur du van.

« Dalil ? appela-t-il.

– Deux heures. Laisse-moi deux heures.

– Quoi ?

– Je suis en route. »

Thibault ferma les yeux. Finalement, Dalil n’avait besoin ni de calendrier ni d’une montre, il se débrouillait très bien tout seul.

« T’es sérieux ? murmura-t-il en rouvrant les yeux.

– Très sérieux ! S’il y a un gars qui t’envoie des photos de teub chez toi, vire-le, sinon c’est moi qui le fais !

– Je vois, tu veux être le seul à me montrer ta teub.

– Exactement ! Je veillerai à te faire admirer mes abdos avant pour ne pas en dévoiler trop d’entrée. »

Thibault ricana puis souffla :

« Tu ne devais pas partir bosser à La Rochelle ?

– Si, mais j’ai dit que mon chien venait d’accoucher et que ma sœur avait mangé mes clés. »

Thibault pouffa complétement dans le combiné et ce son lui parût très enfantin à son goût. Mais il s’en fichait. Au moins, Dalil ne pouvait pas voir qu’il sautillait littéralement sur place.

« Je sais pas lequel des deux je plains le plus.

– Ma sœur, parce que j’ai pas de chien. »

Il entendit le râle de la boîte de vitesse se mêler à leurs rires.

« Bientôt, Thib. Promis. »

* * *

Parce que deux heures allaient vite devenir une éternité, Thibault s’était réfugié dans son fournil. Il avait tout nettoyé à fond avec de fermer, et il étalait maintenant de la farine sur le plan de travail, salissant tout sans aucun scrupule. Il n’avait aucune idée de ce qu’il faisait, le pétrin était éteint et il sentait juste le besoin de plonger ses mains dans la pâte et de la malaxer lui-même. Une partie de son cerveau le savait et était occupée à calculer les temps de pousse et de cuisson, elle pensait même qu’il pouvait faire des éclairs pour combler l’attente. L’autre partie attendait seulement que bientôt arrive.

Une fois ses éclairs au frais et ses foccacias – la recette était gravée en lui – en train de refroidir, il s’adossa contre le mur extérieur, là où il faisait sa pause d’habitude, sa petite table et ses chaises en fer forgé recouvertes d’une house pour les protéger de la pluie. Bientôt était encore trop long, trop loin. Et tout se dilua quand le van apparut en bas de la côte et commença à monter avec peine. Ses jambes fourmillèrent et il ne savait pas si c’était l’immobilisme ou l’impatience.

Dalil n’eut pas le temps de refermer sa portière qu’il reçut Thibault dans les bras et dans l’élan, ils allèrent se cogner contre l’habitacle. Le vieux van grinça, Dalil lâcha une plainte. Il aurait voulu frotter l’arrière de son crâne pour en effacer la douleur, mais ses bras s’emmêlèrent autour du corps contre lui et ses lèvres, putain, ses lèvres, erraient à la recherche de celles de Thibault, mais se retrouvèrent plongés dans des boucles rousses tant leur étreinte était serrée. Le manque se combla d’un coup, presque entièrement. Il resta cette petite partie quémandeuse de plus.

Dalil le ressentit sur ses lèvres. Il voulait embrasser Thibault. Et merde, il avait vraiment été un réel connard à jouer avec Thibault, à reculer, à ne pas lui donner ce foutu baiser.

« Dalil, chuchota Thibault contre son oreille. Dalil… »

Ce manque, ce besoin était savoureux, presque suave, il n’y avait pas de pardon à obtenir ni de planche à clous sur laquelle il devrait dormir, et oui, son canapé s’en approchait un peu. Autour de lui, il sentait une tout autre odeur, différente de celle de l’été, la forêt moite et lourde, et plus du tout suintante et légère. Elle s’imprégnait sous sa peau et le faisait frémir, de la même façon que l’homme contre lui. Ses lèvres erraient sur l’épaule de Thibault, sur la veste blanche qui avait une odeur d’huile d’olive, de chocolat et de romarin. Et il voulait toujours les lèvres de Thibault, mais celui-ci le serrait trop fort contre lui et murmurait son prénom.

« Dalil… »

Et d’un coup, alors que Dalil était enfin pas trop loin de son objectif, ses lèvres avaient atteint la mâchoire de Thibault, et si elles suivaient le chemin, elles devraient trouver la bouche de Thibault, et sa langue, et peut-être le goût du chocolat, parce que Dalil savait que Thibault testait ses recettes à chaque fois parce qu’il n’était pas encore complètement sûr de lui, d’un coup, alors qu’il était si proche, Thibault recula et s’échappa de ses bras.

Thibault tendit les mains et ses doigts glissèrent le long du tee-shirt de Dalil. Ses yeux s’enivrèrent un instant de l’image, de la réalité. Il sourit en voyant le regard de Dalil fixé sur ses lèvres, et celles du cordiste s’inclinèrent en retour.

« Tu me dois un baiser ! dit Dalil.

– Tu me dois des photos de mouette.

– Je peux encore y aller.

– Non. »

Thibault sentit son visage se faire buté, sa bouche se tordre en une moue qui le faisait ressembler à un gamin, mais il n’arrivait pas à y résister. Et Dalil le regardait faire et souriait.

« Non, répéta-t-il doucement. »

Ils hésitèrent, chacun ayant trop peur des mots. L’été avait disparu, et avait emporté avec lui l’innocence et la légèreté. Puis, il y eut un jappement, Flèche débarqua en trombe et planta son museau pile entre les fesses de Dalil. Ce dernier laissa échapper un couinement ridicule et bondit de deux mètres avant de s’écarter du monstre. Flèche, tout heureux, tournoya autour de lui, sautant pour atteindre son visage, l’air étrangement fier, avant de disparaître par le portillon du jardin. Thibault éclata de rire et Dalil eut la sensation que le son ondoyait sous sa peau. C’était ça. Exactement ça.

Sans résister, Dalil enroula son bras autour de la taille fine de Thibault et l’attira contre lui, observant ce sourire qui s’effaçait lentement sur les lèvres pour se tapir dans les yeux verts.

« Bordel, ça m’a manqué !

– Quoi ? Que mon chien te colle son museau entre les fesses ?

– Ton rire, idiot ! Ton rire m’a manqué. »

Thibault inclina la tête sur le côté et son sourire se fana un peu. Il ne pourrait pas prétendre être quelqu’un d’autre bien longtemps. Il se rappelait que Dalil l’avait étreint alors qu’il venait de hurler à la mort. Et il le referait encore, il insulterait cette foutue mort qui n’avait pas laissé la place au pardon, qui avait empêché à tout jamais les promesses d’être tenues. Il approcha sa bouche de celle de Dalil, restant sur le côté, presque contre sa joue.

« Je ne fais pas que rire, murmura-t-il.

– Je sais, répondit Dalil en renforçant sa prise sur ses hanches.

– Et ça te va ?

– Si ça me va ? Thib, je veux tout ! »

Le mot fit écho dans la tête de Thibault et il ferma les yeux sur les larmes en train de poindre.

« Je veux être là pour attraper tous tes rires, mais aussi tous les autres sons que tu pourras faire. »

Dalil glissa les mains sous la veste blanche, se heurta à un tee-shirt et l’écarta à son tour avant d’entrer en contact avec la peau tiède du dos de Thibault.

« Je veux être là pour attraper tes cris de fureur et les entendre s’éteindre dans mes bras, je veux être là pour sécher tes larmes… »

Il embrassa Thibault sur la joue, remonta sur sa pommette comme s’il léchait des larmes invisibles, puis descendit vers ses lèvres.

« Je veux être là pour happer tes petites inspirations quand tu me vois tout sexy et en sueur. »

Ce que Thibault fit à cet instant précis, un air court, vif pénétra ses lèvres dans un bref bruit sifflant. Le sourire de Dalil s’amplifia alors qu’il atteignait sa bouche.

« Je veux être là pour provoquer tes cris quand je suis absolument extraordinaire.

– Ta modestie m’avait manqué, s’amusa Thibault en ouvrant les yeux, découvrant le sourire ravi de Dalil.

– Tu as seulement oublié trop de choses, que je vais me faire un plaisir de te rappeler. Et je vais même commencer maintenant. »

Les mains de Dalil glissèrent, buttèrent un instant sur la ceinture du pantalon, mais ses doigts réussirent à passer cette barrière pour atterrir sur les fesses rondes et provoquer une nouvelle inspiration. Dalil la saisit, l’attrapa au vol et il posa sa bouche sur celle de Thibault. Tout était plus vif, plus vivide ici. Les bruits, les parfums, les goûts et les sensations. Tout provoquait ce manque qu’il chercha à combler dans l’instant. Le grondement de Thibault dans sa bouche le poussa un peu plus.

Thibault s’agrippa au cou de Dalil, l’entoura, l’attira et ses yeux ne voulaient pas se fermer, sa bouche ne se taisait pas dans le baiser. Il entendait un son rauque sortir de ses lèvres et se perdre contre celles de Dalil. Presque un ronronnement de contentement devant une promesse accomplie. Leurs lèvres se touchaient, se caressaient. Et Thibault ne tint pas une seconde de plus. Les souvenirs se fondirent dans cet instant, mêlant la réminiscence de cette douce habitude prise durant l’été et ce désir qui grandissait en lui depuis des semaines.

Entrouvrir la bouche, laisser Dalil venir, y répondre vite, le sentir marquer une pause avant qu’il ne vienne envahir sa bouche avec force. Envahir tout, son univers et son lit. Ses mains papillonnèrent sur les épaules de Dalil, il voulut le tirer en avant jusqu’à la porte et cet abruti résista en esquissant un sourire contre lui.

Thibault descendit ses doigts le long des bras de Dalil, sentit les poils dressés de l’épiderme sous le froid. Puis il alla flatter de la paume le ventre contracté. Il tira encore sur le tee-shirt.

« Faut que je vérifie, murmura-t-il.

– Quoi ?

– Si c’était bien tes abdos.

– Et si c’est pas le cas, tu me renvoies chez moi ?

– Non, je fermerai les yeux et j’imaginerai mieux. »

Dalil se pencha, parsemant sa joue, puis son cou de baisers jusqu’à son oreille.

« Non.

– Non ? répéta Thibault. »

Il aimait ces échanges, ce ping-pong incessant. Il avait été seul et silencieux si longtemps.

« Non, je veux que tu me voies. Parce que…

– Tu es extraordinaire, je sais ! finit Thibault.

– Parce que j’en ai besoin. »

Dalil attrapa les mains de Thibault entre les siennes. Il lissa ses doigts des siens, les ouvrit et les écarta avant qu’ils se recroquevillent à nouveau sur ses mains, ne voulant pas les lâcher.

« Je ne veux pas d’un été, ou de n’importe quel autre moment. Je ne veux pas que ce soit éphémère entre nous. »

L’air fixe de Thibault le fit douter.

« Je sais qu’on se connaît pas vraiment, que c’était… merde, Thib, je sais pas ce que ça peut donner, mais je veux plus qu’un été. »

Il se sentit supplier un peu et il remercia Juliette, il rampait admirablement bien et presque sans effort.

« S’il te plait, Thibault. »

Devant lui, avec une lenteur qui n’avait rien de calculé, mais qui venait d’une réelle volonté, Thibault déplia ses doigts un à un, comme une corolle de fleurs en train de s’ouvrir.

Dalil réprima un sanglot ou un rire, il ne savait pas trop. Peut-être que c’était ce qu’il cherchait depuis des années, ce qu’il avait cru que Ryan lui avait donné. Il posa ses doigts au creux des paumes de Thibault, puis il plongea la tête entre ses mains ouvertes, les amenant contre ses joues. Thibault le caressa et ramena son visage contre son torse, le berçant délicatement.

« Moi aussi, je veux tout, articula Thibault lentement.

– Tout sonne extrêmement bien, je pourrais me contenter de tout. »

Il sentit un ronronnement dans le torse de Thibault, ce n’était pas un rire, pas encore, mais il adora ce son.

« Tu sais que si tu débloques des niveaux en romantisme, ça annule ton trophée de beauf ? s’amusa Thibault.

– Merde, je pourrais plus aller répandre faire des blagues bien au ras du sol à tous ces pauvres gars accros à la finesse et à la délicatesse d’esprit ?

– Non, tu seras obligé de rester avec moi et de me parler avec subtilité.

– Je pourrais être effrayé, mais je sais pas qui est Subtilité. Je sais qui est Sexy, par contre, tous les deux, on est des vrais potes. »

Thibault rigola, Dalil était bien loin d’être seulement ça. Ils réussirent enfin à gagner la porte d’entrée, et la vision de la table rangée de la cuisine était, pour Dalil, un vrai appel à la luxure. Les souvenirs enflammaient le présent et demandaient à être rejoués.

« Je rêve ou tu baves devant ma table ? s’exclama Thibault.

– Hé, ça fait longtemps ! se justifia Dalil. Et je ne bave pas devant ta table, je bave à l’idée de toi dessus. »

Les doigts du boulanger parcoururent le bois dans un geste sensuel, presque une caresse. Et pourtant, rien sur son visage montrait qu’il savait ce que ce mouvement faisait à Dalil. Il n’y avait qu’un sourire ravi et doux. Puis les yeux de Thibault se levèrent tout d’un coup et Dalil en arrêta presque de respirer.

Le cœur de Thibault monta et redescendit, partit un peu à droite, un peu à gauche, puis il se figea à la recherche d’un endroit. Un endroit où s’apaiser. Il se tourna lentement face à Dalil et le trouva. Ils restèrent un instant à s’observer, et Thibault aimait ce qu’il voyait, mais il aimait encore bien tout ce qu’il devinait. Ils eurent un infime mouvement l’un vers l’autre.

Ok, troufion, tu vas choper ce civil ou t’as besoin de mon sabot au cul ?

Thibault s’appuya des deux mains sur la table et bondit pour s’y asseoir en même temps que Dalil le saisissait par les hanches pour l’y hisser. Ils se heurtèrent, se rencontrèrent, mais à chaque déplacement, Thibault avait l’impression qu’ils recherchaient le calme, qu’ils erraient pour trouver cet endroit parfait où on ne chassait pas les papillons, mais où on les laissait se poser en paix.

« Tes mains, Dalil ! gémit Thibault en sentant le plus âgé insinuer ses doigts sous son tee-shirt.

– Quoi, mes mains ? »

Dalil parcourut la peau de Thibault en se guidant le long des grains de beauté, il remonta jusqu’à un téton, puis fit un arc de cercle avec son pouce dessus.

N’écoute pas le civil, soldat, ces mains sont exactement au bon endroit !

C’était à croire que Dalil entendait vraiment les ordres de sa licorne adjudant-chef car il répéta son mouvement et Thibault s’arqua en arrière sous la sensation. Il comprit que c’était une erreur magistrale quand la licorne bondit en bougeant du popotin.

Cible à découvert ! Cible à découvert !

Dalil plongea sur son cou et en saisit la peau entre ses lèvres et peut-être un peu entre ses dents aussi, dans un léger mordillement. Thibault avait envie d’agiter le drapeau blanc, de se rendre sans opposer la moindre résistance.

« Dalil !

– Mes mains ou ma bouche ? demanda ce dernier, un sourire dans la voix. »

Puis il fit ce petit mouvement de hanche qui l’amena encore plus près entre les jambes ouvertes de Thibault.

« Ou autre chose ? »

Thibault laissa échapper un rire.

« On n’est pas près de résoudre ce problème de trucs durs.

– Je crois que c’est un problème récurrent. On va devoir s’y coller une fois, puis encore une autre, et encore une autre fois. »

Les hanches de Dalil suivirent le rythme de ses mots et il bougea contre Thibault, cherchant à créer ce frottement entre eux annonciateur de plaisir. Il attrapa le gémissement qui s’échappait des lèvres de Thibault. Il lécha ces lèvres, les emprisonna un instant et les relâcha pour les laisser s’ouvrir sur un cri étouffé.

« Bordel, Thib ! Tu es tellement…

– Tellement ?

– Unique, magnifique, parfait ! »

Dalil le repoussa en arrière jusqu’à l’allonger sur la table étroite, mais il glissa une main derrière sa nuque pour empêcher sa tête de tomber dans le vide, puis il rampa sur lui.

« Et à moi, continua-t-il en se mouvant contre lui. Est-ce que tu peux être à moi ?

– Celui qui découvre garde, répondit Thibault dans un souffle.

– Alors, je te garde ! »

Dalil s’arrêta un instant pour observer les yeux de Thibault et y trouver tout. Il l’embrassa brièvement, frottant ses lèvres contre celles de Thibault sans s’y attarder avant de descendre dans le cou pâle, tirant sur les pressions de la veste de boulanger une à une pour l’ouvrir. Thibault agrippa les cheveux de Dalil sur le dessus de son crâne, là où ils étaient plus longs et tenta de l’attirer plus haut.

« Dalil, je veux tes lèvres !

– Bientôt. »

Malgré la poigne sur ses cheveux, Dalil descendit et attrapa entre ses dents le tee-shirt de Thibault pour le remonter sur son ventre, ventre qu’il embrassa et lécha alors que ses mains s’affairaient sur les ceintures des jeans, puis des boxers pour les abaisser.

« Non, maintenant ! protesta Thibault. »

Il sentit les lèvres de Dalil se refermer sur sa peau dans un sourire. Puis il repartit poser sa bouche un peu plus haut avec délicatesse, et encore quelques centimètres plus haut, piquetant son corps de baisers, se posant et s’envolant pour le laisser esseulé et désireux. Sa main se relâcha pour libérer les mèches de cheveux de Dalil, Thibault voulait le savoir libre de l’aimer, de l’embrasser, de rester.

Dalil posa un dernier baiser le long de son cou, appuya sur ses cuisses pour les écarter, puis vint se placer entre elles. Et Thibault tendit les mains pour le garder, il agrippa les fesses musclées, ses yeux descendirent le long du torse au hâle à peine moins prononcé, il ricana quand Dalil contracta les abdos sous son regard puis laissa ses yeux se poser sur le sexe dressé presque collé au sien.

« Pas trop déçu ? C’était assez de suspense pour toi ? s’amusa Dalil.

– J’ai déjà vu le film, mais je suis fan, alors ce n’est pas grave. »

Dalil s’esclaffa et attira une des mains de Thibault jusqu’à ce qu’elle enserre leurs érections. Ce dernier hésita, ses doigts se serrant à peine.

« Tu veux que je…

– Ouais. »

Et Dalil bougea pour s’enfoncer au creux des doigts refermés, se frottant contre lui, amenant Thibault à les saisir à deux mains, à créer un écrin dans lequel se glisser. Il aurait voulu attraper les épaules de Dalil, s’y suspendre, mais il préférait maintenir sa prise et le sentir aller et venir contre lui. Les paumes de Dalil se posèrent sur ses joues et l’obligèrent à quitter des yeux le spectacle hypnotique de leurs sexes se frottant l’un à l’autre pour relever la tête.

Il haletait déjà, et il continua d’émettre ce son contre les lèvres de Dalil. Qu’il entende tout, qu’il prenne tout, qu’il sache exactement de quoi Thibault était fait, sans faux-semblant. Et il était fait de peur et d’espoir.

« Tu me gardes, murmura-t-il contre les lèvres de Dalil.

– Je te garde, répéta Dalil. »

Ils laissèrent le plaisir monter, leurs souffles s’accélérer. Dalil chercha les yeux de Thibault, les lâcha un instant pour se perdre dans un sursaut de délice avant de les retrouver. Il ne se sentait plus extraordinaire, mais l’ordinaire qu’il fallait à Thibault. Tous les jours, toutes les heures. Tout le temps. Il allait être ce gars qui le faisait rire et gémir. Oh, il allait définitivement être ce gars qui le faisait jouir !

Les yeux de Thibault s’écarquillèrent sous un coup de hanches plus vif, et ses doigts tressautèrent pour se refermer plus fermement sur eux deux. Dalil toucha ses lèvres pour s’emparer de son gémissement, puis laissa sa langue rencontrer brièvement celle de Thibault.

« Encore ! exigea le plus jeune. »

Dalil obéit comme il savait si bien le faire, même s’il le fit très vite de manière désordonnée. Un mouvement de hanches, une plainte, un baiser, leurs langues qui ne se touchaient pas assez pour les contenter. Et encore. Les doigts de Thibault se refermèrent sur eux dans un spasme et Dalil entreprit de baiser la bouche de Thibault de sa langue jusqu’à ce que leurs cris ne puissent plus être contenus.

Thibault releva les mains et agrippa ses cheveux entre ses doigts, tirant dessus et haletant en même temps, perdu dans l’après jouissance, ayant connaissance du sperme sur son ventre, de l’équilibre précaire de sa tête sur le bord de la table, de la tension dans ses cuisses écartées trop longtemps, mais n’arrivant pas à y accorder de l’importance.

« Moi aussi, fit Thibault.

– Quoi ?

– Moi aussi, je te garde. »

Dalil poussa sur ses bras pour se redresser avant de se laisser retomber contre Thibault avec douceur.

* * *

Le téléphone de Thibault vibra avec insistance une deuxième fois.

« Un gars qui t’envoie une photo pour ta collection ? demanda Dalil. »

Thibault croqua son dernier morceau de tartine, fit tomber un peu de confiture sur le ventre de Dalil et se pencha pour la lécher.

« Jaloux ? »

Dalil leva sa tasse de café et en but une gorgée. Ils venaient de passer presque deux jours au lit, et il n’avait aucune raison de se sentir menacé par des gars dont le niveau de poésie se situait était plus bas que le sien. Lui, quand il enverrait la photo de sa bite à Thibault, il s’assurerait de l’entourer de fleurs. Et puis, la bouche de Thibault était à moins de dix centimètres de sa peau. Donc, il gagnait sur tous ces gars. Mais il contracta un peu le ventre quand il répondit :

« Pas du tout, je sais qu’il te faut le film en entier.

– Est-ce que tu es en train d’essayer de faire saillir tes abdos ? demanda Thibault en fixant son abdomen.

– Tu peux pas juste noter l’effort et te pâmer devant ? »

Le rire prit encore Dalil de court, provoquant ce bien-être dans son esprit et ce relâchement dans tout son corps. Il aimait ce rire, il en aimait le rythme et la mélodie. Le téléphone vibra une nouvelle fois et Thibault l’attrapa et décrocha sans même regarder l’écran.

« Oui, mamie ? souffla-t-il.

– Tout va bien ? demanda Maryse. »

Thibault fronça les sourcils et le regard de Dalil montra qu’il entendait la conversation.

« Oui, pourquoi ?

– Tu n’es pas sorti ?

– Tu m’espionnes encore ?

– Pas du tout, je fais des suppositions. Donc, tu n’es pas sorti, en conclut sa grand-mère. »

Thibault remonta la couette sur son corps et s’installa la tête calée sur la cuisse de Dalil, il déposa un baiser sur les abdos à portée. Puis il mit le haut-parleur et posa le téléphone sur son torse. Il leva la main et effleura de son index la bouche de Dalil. Ce dernier déposa un baiser sur le doigt tendu et acquiesça, devenant aussi silencieux qu’immobile, les abdos vaillamment contractés.

« Il pleut et il fait froid, fit Thibault en s’enfonçant un peu plus dans la chaleur du lit.

– Et j’imagine qu’il fait moins froid à deux dans un lit.

– Mamie !

– Venez manger demain midi, toi et Dalil, ça vous fera prendre l’air.

– Comment tu sais que c’est Dalil ? »

À part pour le fait qu’il se pâmait depuis des semaines devant une photo d’abdos et qu’il n’avait pas été bien discret à certains moments.

« Son van décati est garé devant chez toi depuis deux jours.

– Donc, tu m’espionnes !

– Ithyphalle !

– Quoi ?

– Tu chercheras dans le dictionnaire des synonymes. »

Thibault échangea un regard avec Dalil et ce dernier articula « décati » avec une grimace.

« Dalil s’insurge contre le mot décati, dit Thibault tout en basculant le cou en arrière.

– Ton grand-père aussi, mais je maintiens que quand on fait autant de boucan uniquement pour avancer, c’est signe d’un déclin prononcé. »

Thibault pouffa en entendant Roland râler et en voyant l’air scandalisé de son amant.

« Je vais voir avec Dalil pour le repas et je te rappelle, Mamie.

– D’accord, et pensez à bien passer devant la maison de Chantal en venant.

– Si on vient ! rappela Thibault en sentant sa grand-mère s’emballer. Mais oui, on ralentira le pas exprès.

– Et je te mettrai une main au cul, ajouta Dalil à voix basse.

– Bravo, jeune homme, félicita Maryse, l’ayant entendu. Être entreprenant apporte toujours plein de bonnes choses, tu entends ça, Roland ?

– Non, je suis décati, hurla son mari.

– Tu vois, tu le reconnais toi-même ! »

Thibault explosa de rire et réussit à raccrocher pour laisser ses grands-parents à leur parade amoureuse. Il se rencogna contre Dalil et ferma les yeux.

« On n’est pas obligés d’y aller, on peut rester dans le lit encore quelques jours. Je suis en vacances toute la semaine et je… »

Il réouvrit les yeux, et l’été s’en alla une nouvelle fois. Et peut-être qu’un papillon avait battu des ailes à l’autre bout de la terre pour faire s’écrouler le monde de ce côté-ci. Thibault se leva souplement et commença à piocher dans ses vêtements pour se rhabiller. Il s’était laissé aller à croire aux promesses. Pire, il était en train de rêver éveillé, à imaginer Dalil rester ici et vivre avec lui. Et c’était doux et il avait envie de tout ça.

« C’est pas grave si tu veux pas et que tu as d’autres choses de prévues. »

Thibault s’arrêta devant la fenêtre et le paysage lui bondit au visage, avec tout ce qu’il avait de noir et d’esquinté. Dalil lui prit les vêtements des mains pour les jeter sur le lit et l’encercla de ses bras, plaquant son torse contre son dos.

« Je ne suis pas revenu pour repartir, Thib. Enfin, si, je vais le faire, parce que j’ai besoin de travailler, mais je me disais que je pourrais avoir mon camp de base ici. »

La licorne approuva d’un signe de tête encourageant.

« Pas ici, chez toi, parce que c’est peut-être un peu tôt, mais pas loin. »

Hop hop hop, troufion, qu’est-ce que c’est que ce repli pas du tout stratégique ?

« Pas loin, ça me semble bien, répondit Thibault, mais ici, c’est mieux. Je te garde, rappelle-toi.

– J’ai l’impression d’être un animal abandonné. Tu comptes aussi me mettre un collier ?

– Tu pourras prendre exemple sur Oz pour t’en débarrasser quand j’aurais le dos tourné.

– J’ai d’autres choses à faire quand tu as le dos tourné. »

Les lèvres de Dalil parcoururent sa nuque, puis son épaule et après avoir senti un baiser sur sa peau, Thibault releva les yeux pour observer la montagne. Et il savait que Dalil faisait de même. Malgré la dévastation, la vision restait hypnotique.

« Tu sais, murmura Dalil, quand tu la regarde comme ça, j’ai juste envie de t’emmener ailleurs. Puis je me rappelle que tu aimes être là, malgré les mauvais souvenirs.

– Ils ne sont pas tous hideux.

– Je m’en doute. »

Dalil ne réussissait pas encore à combler le vide avec uniquement la nostalgie des bons moments avec Ryan, et peut-être n’y parviendrait-il jamais. Mais il savait attraper un bon souvenir quand il en voyait un, il désirait même les créer rien que pour Thibault.

« Je pourrais t’emmener en vacances dans cet endroit dont tu m’as parlé en Italie, proposa-t-il.

– Le Cilento ? »

Thibault le prononça comme sa mère le faisait, reproduisant la sonorité et il sentit Dalil frémir derrière lui. Il se laissa aller dans le présent et se permit même de rêver à l’avenir.

« Oh oui, je vais définitivement t’emmener en vacances là-bas et t’écouter parler italien.

– Je connais que trois mots !

– Et bien, tu pourras me les dire en boucle, pas de problème ! »

Thibault émit ce petit son qui n’était pas encore un rire.

« Je dis quoi à ma grand-mère.

– Dis-lui oui, c’est pas comme si tu allais me présenter à elle à moitié nu.

– Tu sais qu’elle va en faire toute une histoire, je te jure, tu n’es pas prêt ! »

Dalil se marra, il n’avait pas peur, il était totalement effrayé. Mais c’était d’une bonne manière.

« Je pense que le buffet irait bien sous l’arbre, là-bas, à la place du hamac, dit-il en désignant l’endroit de la main.

– Tu crois sérieusement que ma grand-mère va nous laisser nous marier dans le jardin ? Elle va vouloir louer la salle des fêtes.

– Laisse-moi deviner, elle est pile à côté de la maison de la fameuse Chantal ?

– Juste en face, précisa Thibault.

– Il va nous falloir des drapeaux arc-en-ciel.

– Et une licorne. »

Évidemment.

FIN

Voilà, cette histoire est terminée.

Merci d'avoir suivis Thibault et Dalil jusque là.

J'espère pouvoir proposer une version éditée courant mai et je prévois d'ajouter un petit bonus surprise ^^

Bonne journée

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