Chapitre V : Une dispute et une rencontre
Plusieurs jours ont passé depuis le match. Une semaine, en fait. Une semaine qu'on fait semblant avec Carder. Une semaine qu'on ment ouvertement et qu'on vit un quotidien qu'on ne croyait pas possible, que nous n'avions même pas envisagé.
Aujourd'hui, nous sommes samedi soir. Si j'ai pu échapper à mes parents toute la semaine, ce ne sera pas le cas aujourd'hui. Ils sont en bas et m'attendent déjà pour le repas. Moi, je suis affalée sur mon matelas, la tête enfoncée dans mon oreiller. On pourrait d'abord penser que j'exagère, que mes parents ne sont pas si horribles que ça. Car, en effet, à première vue, ils sont tous les deux très gentils. Malheureusement, quand on vit constamment avec eux, nous n'avons pas droit au même traitement de faveur...
Dans un long soupir, je me lève de mon lit et observe mon reflet dans mon miroir qui recouvre toute la porte de ma chambre. Des cernes soulignent mes yeux en amande à l'iris couleur miel, mon rhume a coloré mon nez en rouge et mes cheveux bruns-roux d'habitude ondulés sont maintenant raides sur ma tête. Mon air endormi trahit un manque de sommeil. Il faut dire que passer ses journées à prendre sur soi et à faire semblent d'être quelqu'un qu'on n'est pas, ça fatigue.
Dans un mouvement las, j'ouvre la porte, éteins la lumière et sors de ma chambre. D'en haut, je peux entendre le rire hypocrite de mes parents. Eh oui, même leur rire est faux. Y a-t-il seulement quelque chose de vrai, chez eux ? Là est toute la question.
Mes pieds me conduisent, tel un automate, vers le rez-de-chaussée. Je passe devant des portraits de familles accrochés aux murs. On y voit des parents et une petite fille heureuse. Ces cadres cachent une vérité impossible à deviner. Celle d'une famille peut-être pas si parfaite qu'elle n'y parait, finalement.
Quand je rentre dans la cuisine, les rires et discussions disparaissent presque immédiatement. Mes parents sont déjà attablés, en train de manger. Je préfère ne faire aucun commentaire. À la place, je m'assieds pendant que le silence continue de peser sur la pièce. Je n'ose pas relever la tête de mon assiette. À la place, je mets quelques feuilles de salade dans mon assiette et commence à les picorer, mes bruits de mastication comblant le silence.
— Voilà un moment qu'on ne t'a pas vue, Jessie, remarque ma mère.
— J'ai croisé Terrence, au lycée, je réponds en contournant le sujet.
Mes parents se regardent et secouent la tête dans une synchronisation déconcertante. Puis, c'est mon père qui prend la parole. Il prend cet air sévère que je déteste tant.
— Ecoute, Jessie. Nous devons vraiment parler de ton avenir.
Je pose mon menton sur mon poing tout en essayant de piquer dans une feuille de salade avec ma fourchette. Le bruit du métal contre la porcelaine me fait mal aux oreilles, mais je continue car je sais qu'il fait le même effet à mes parents. En effet, je vois ma mère grimacer, et le bout des oreilles de mon père se tinte en rouge.
— Je ne vois pas bien qu'est-ce qu'il y a à dire, je rétorque en fourrant ma feuille de salade dans ma bouche.
— Moi, je vois beaucoup de choses à dire, me contredit mon père. Dois-je te rappeler que c'est ta dernière année au lycée ? Que l'année prochaine, tu pars pour l'université ?
Je relève la tête dans un geste brusque. Il veut vraiment reparler de ça ? N'ai-je donc pas été assez claire la fois passée ?
— Je ne partirai pas à l'université, je grommelle.
Au même moment, ma mère se lève et pars dans le salon. Un moment, je crois qu'elle ne veut juste pas avoir à entendre ce qui se dit entre mon père et moi, mais je la voix revenir avec plusieurs coupons.
Elle se rassied dans un mouvement lent, puis me les tend. Mon cœur se serre quand je vois qu'il s'agit de pub pour université. Il y en a cinq, toutes plus connues et importantes les unes que les autres. Mon père me prend les coupons et commence à me présenter les différentes écoles.
— Ta mère et moi nous sommes rencontrés dans cette université, mais ce n'est pas la meilleure. Même si c'est un peu loin, il y a Harvard, bien sûr.
Je le coupe d'un signe de la main.
— Papa, je vais devoir te le dire combien de fois ? Je sais que ça ne vous plait pas, mais je ne veux pas aller à l'université. D'accord ?
— Et que vas-tu faire de ton avenir ? intervient ma mère.
D'habitude, à chaque fois que le sujet « université » est lancé, elle reste silencieuse. Pourtant, ça a l'air de vraiment lui importer. Je ne comprends pas pourquoi mes parents cherchent constamment à me pourrir. Ne pas aller à l'université, c'est mon choix, ils n'ont pas à intervenir là-dedans. Il n'y a rien pour moi dans ces écoles. Encore moins à Harvard. Non seulement c'est loin, mais en plus c'est hors de ma portée. Je ne suis pas nulle à l'école, mais je n'ai pas les compétences pour aller dans une faque pareille. Et ça, mes parents le savent parfaitement bien. S'ils veulent que j'étudie dans une université, c'est juste pour le paraitre. Pour pouvoir raconter que leur fille est à Harvard, qu'elle est intelligente.
— Ecoute, grâce à mon travail, j'ai pu consulter des professeurs de Harvard. Je leur ai parlé de toi, et ils m'ont dit qu'ils seraient honorés de t'avoir dans leur école.
Mon père n'a pas l'air heureux. Non, il est fier. S'il fait tout ça, c'est pour les remerciements, pour qu'on le félicite. Pas pour moi ou mon bonheur.
— Tu peux bien venter mes mérites, étudier à Harvard – ou dans n'importe quelle université – ne m'intéresse pas.
— Et que feras-tu quand tu auras besoin d'un métier ? s'énerve ma mère. Sans diplôme, quelle honte ! Tu ne vas tout de même pas nous infliger ça ! Je crois que ta mauvaise conduite nous a déjà causé pas mal de problèmes.
Sans diplôme, quelle honte ! J'ai envie de vomir. Je ne sais pas pour qui elle se prend. Je ne sais pas non plus avec quoi on lui a bourré le crâne quand elle avait mon âge. Pourquoi me forcer à faire quelque chose dont je n'ai pas envie ? Pourquoi vouloir faire de moi un clone de mes parents. Ce n'est pas ma vie. Ce n'est pas mon choix.
Pourtant, ce qui m'embête le plus dans ce que ma mère vient de dire, c'est l'allusion aux problèmes que je leur ai causés. Est-elle sérieuse ?
— De quels problèmes parles-tu ? je gronde.
Je laisse tomber ma fourchette dans mon assiette, ce qui provoque un bruit sourd. Il me reste encore quelques feuilles de salade, mais je n'ai plus faim. Devoir vivre mes parents m'a soudain coupé l'appétit.
— Tu sais très bien de quoi je parle, réplique ma mère. Si tu n'avais pas harcelé cette pauvre petite Salie, j'aurais encore mon travail car tu n'aurais pas été renvoyée de ton école !
Je serre la mâchoire et mes dents s'entrechoquent. Moi ? Moi j'ai harcelé Salie ? Dans un mouvement brusque, je me lève de table. J'ai déjà tout expliqué à mes parents sur cet incident, mais ils ne semblent même pas se soucier de la vérité. « Tu verras, un jour, ça se retournera contre toi », m'avait dit Salie avec un sourire diabolique.
— Je vous déteste, je crache. Je vous déteste tous les deux.
— Déteste-nous autant que tu le veux, soupire mon père. De toute façon, j'ai déjà envoyé ta candidature à Harvard.
— TU AS QUOI ?
Je sais que mes parents ne sont pas du genre à écouter ce que je leur dis, mais je croyais quand même qu'ils auraient la décence de me prévenir. M'en informer est la moindre des choses. Il s'agit de mon avenir, j'ai le droit à la parole.
Et, je sais que c'est ridicule, mais si je ne veux pas aller à l'université, c'est de leur faute. Je ne veux pas faire les mêmes choix qu'eux, suivre le même chemin. Je ne veux pas vivre dans leur ombre et traverser tout ce qu'ils ont déjà traverser. En somme, je ne veux pas leur ressembler. Je veux être différentes, faire des choix différents, avoir des envies différentes.
— Vous savez quoi ? je déclare calmement. Je crois que je vais aller prendre l'air.
Ma mâchoire toujours serrée, je fais attention à faire grincer ma chaise quand je quitte la table. Cependant, je n'hésite pas à claquer la porte de la cuisine. Je sens les murs tremblés, et, soudain, j'ai besoin d'air. J'attrape la première veste que je trouve sur le porte-manteau et je sors de la maison. Dehors, il fait très froid et une fine pluie tombe du ciel. La température me fait frissonner, mais tant pis. De toute façon, je suis mieux à l'extérieur qu'à l'intérieur.
Sur le côté de la maison, il y a une grande boite avec plein d'outils. Je sais que je ne devrais pas le faire, mais mes brase se portent automatiquement vers la boite. J'en sors un objet, puis deux, puis trois... Ensuite, je les lance dans le jardin. Ça n'a l'air de rien, mais m'imaginer la tête de mes parents quand ils le découvriront me fait de bien. Après tout, s'ils se permettent de bousiller mon avenir, je peux bien leur faire perdre un peu de leur temps.
Après que la boite à outils soit vide, je reprends mon souffle – c'était plutôt lourd – et puis je m'en vais. Je passe devant la maison, devant celle des voisins, puis devant celles des voisins de nos voisins.
Je marche sans m'arrêter, m'emmitouflant dans la veste que j'ai attrapée. Malheureusement, celle-ci n'est pas très chaude. C'est à peine si elle me réchauffe. Pourtant, je continue d'avancer sans savoir où je vais. La pluie n'est pas trop forte, mais mes cheveux se plaquent davantage sur ma tête à chaque pas.
Finalement, je finis par arriver devant la petite plaine de jeux du village. Il y a deux balançoires, un tobogan et une table avec des bancs sous un petit abris en bois solide. Je pourrais me mettre à l'abris, mais je préfère m'assoir sur une des deux balançoires. Je ferme les yeux et commence à me balancer doucement.
La pluie me frappe le visage, devenant plus violentes, me faisant presque oublier ce qui vient de se passer. Presque. Je ne peux quand même pas effacer de ma mémoire l'air satisfait de mes parents et leur malin plaisir à me pourrir la vie.
Je rouvre les yeux et me balance un peu plus fort. Dehors, il fait déjà noir, le soir tombant plus tôt en hiver. Des nuages décorent le ciel, mais j'arrive à apercevoir partiellement la constellation de la grande ourse. D'autres étoiles sont visibles, mais, si elles forment des constellations, je n'en sais rien. Je n'en connais qu'une seule.
— Qu'est-ce que je leur ai fait ? je murmure pour moi-même.
Mon soupir se perd dans le vent et la pluie. Pourtant, en échos à ma voix, j'entends des pieds marteler le sol, tout près de moi. Je relève la tête dans un sursaut. Et si c'était un tueur ? Un kidnapper ? Ou bien un violeur ? Il est rare que les gens se promènent un samedi soir sous la pluie.
Pourtant, ce n'est rien de tout ça – enfin, je crois. Il s'agit d'un adolescent de mon âge. Ses cheveux noirs sont plaqués sur son crâne et il respire fort. Habillé d'un short et d'un t-shirt, il court dans les rues. Je le vois passer devant moi sans me remarquer. Il me dépasse d'un mètre quand je reconnais l'odeur qui l'accompagne. Un mélange de menthe et de citron. Même sous la pluie, même sous l'orage, je reconnaitrais ce parfum.
— Carder ?
Ma voix est plaintive, presque désespérée. Je le vois s'arrêter et se retourner lentement. Il fronce les sourcils, puis ses yeux s'écarquillent et je décèle de l'inquiétude dans ses yeux. Il revient sur ses pas et se plante devant moi. Je le vois me scruter de haut en bas, comme pour s'assurer que je suis bien celle qu'il croit.
Puis, comme si c'était important, je remarque que, non, ses cheveux ne sont pas noirs. La pluie les a juste aplatis et rendus plus sombres, mais ce n'est qu'une illusion.
— Morgan ? chuchote-t-il.
Je lève la tête pour que nos regards se croisent. L'inquiétude dans ses yeux est remplacée par un air rassurant. Puis, son sourire en coin, il me demande :
— Tu sais, ce n'est pas parce que tu es une grenouille que tu dois rester trempée dehors à une heure pareille.
Un petit rire me prend, mais je suis plutôt nerveuse. Je ne sais pas ce qu'il m'a pris de l'appeler. J'aurais pu rester seule, mais les mots ont quitté d'eux même ma bouche.
— Crois-moi, je ne sais pas ce que je fais ici.
Il fronce les yeux puis repère le petit abri sous lequel se trouve un banc et une table. Il m'invite alors à aller nous y installer je le suis. Je ne sais pas si je suis contente ou non qu'il soit là. Je ne sais même pas ce que je ressens.
Nous nous asseyons côte à côte, et je m'attends à ce qu'il parle en premier, mais comme il ne le fait pas – et que je déteste rester dans le silence – je prends la parole.
— Qu'est-ce que tu fais là ?
Il semble surpris que ce soit moi qui lance la conversation, mais il ne fait aucun commentaire.
— Eh bien, je courrais, comme tous les samedis et mercredis. Et, si je suis là, c'est parce que j'habite tout près.
Oui, c'est vrai. Carder habite dans mon quartier. Enfin, près de mon quartier. Il est pourtant rare qu'on se croise. Il se décide enfin à poser la question qu'il a en tête depuis tout à l'heure :
— Et toi ? Qu'est-ce que tu fais là ?
Je soupire. D'une main distraite, je triture la manche de ma veste. Un coup d'œil à ma tenue me fait comprendre que la pluie a plaqué mon t-shirt vert foncé sur ma peau et que mon legging noir est imbibé d'eau. Je referme d'avantage la veste sur moi avant de prendre une grande inspiration et de lui répondre :
— Je me suis disputée aves mes parents.
Je préfère rester évasive dans ce que je dis. Je ne veux pas lui parler du sujet de notre dispute. Je ne veux pas qu'il sache que je refuse d'aller à l'université, je ne veux pas qu'il sache ce qui s'est réellement passé dans mon ancien collège. Je ne veux pas.
— Mais pourquoi tu es là ?
— Je ne sais pas, je souffle.
Il acquiesce, comme s'il comprenait parfaitement ce que je ressens. En fait, je doute qu'il puisse me comprendre, mais je n'en dis rien. Car, même si nous ne vivons pas la même chose, ça fait du bien de pouvoir lui en parler.
— Tu veux en parler ?
Mon premier réflexe est de secouer la tête de gauche à droite. Quand je vois qu'il ne répond pas, je me surprends à l'observer. Son t-shirt lui colle à la peau, lui aussi, révélant un corps plutôt musclé. Il est trempé des pieds à la tête – comme moi – mais ne semble pas s'en préoccuper. Parce que lui aussi m'observe. Gênée, je détourne le regard et celui-ci se perd dans le vide. Un vide trop profond.
Puis, soudain, ça semble trop lourd. Sans que je comprenne pourquoi, je commence à déballer à Finn tout ce qu'il s'est passé, en cachant les détails que je ne veux pas qu'il apprenne.
— Mes parents veulent que je marche dans leurs pas. Ils attendent de moi que je sois exactement comme eux. J'ai l'impression que ça leur fait plaisir de m'ordonner un futur qui ne m'intéresse pas, et dont je ne veux pas. Et puis, je continue en secouant la tête et en fermant les yeux, ils me reprochent quelque chose qu'ils ne comprennent pas. Quelque chose qu'ils ne savent même pas. Ils n'ont aucune idée de la manière dont les évènements se sont déroulés, mais ils osent me le reprocher.
Finn semble pensif. Je le vois essayer de comprendre ce que je viens de lui dire. Il essaie de trouver un sens à mes paroles – et je doute qu'il en trouve un – puis, il déclare :
— Je crois que vous devriez en parler.
— C'est ce qu'on a fait, je crache. Et ils n'ont pas l'air d'écouter.
Sérieusement ? La prochaine fois, je me tais. Ses conseils débiles, il peut se les garder. Parce que, « parler », c'est ce qu'on a fait. Le résultat ? J'ai décidé de quitter la maison en pleine nuit, de m'enfuir sous la pluie et de faire un jeter d'outils dans le jardin.
Si, avant, je voulais lui parler et lui étaler tout ce que je vis, j'aimerais maintenant revenir en arrière et effacer mon honnêteté. Il a le pouvoir de tout gâcher.
— Ce que je veux te dire, c'est parler vraiment. Tu dis qu'ils ne comprennent pas, qu'ils t'imposent des choses dont tu ne veux pas, et qu'ils te reprochent des choses qu'ils ignorent. Parle-leur. Explique-leur ce qu'ils ne comprennent pas, dis-leur pourquoi tu ne veux pas faire comme eux et explique-leur ces choses qu'ils ignorent et qu'ils te reprochent. Ils ne pourront jamais comprendre tant que tu ne leur parle pas.
J'en reste sans voix. Quand il me proposait de « parler », je ne voyais pas ça dans ce sens-là. Cependant, je ne suis quand même pas très inspirée par ce qu'il me raconte.
— Mes parents sont du genre à discuter et à tout commander, mais ils ne sont certainement pas de ces gens qui écoutent. Ils sont bien trop têtus pour ça.
— Explique-leur que ça te touche.
Je secoue la tête, ravalant mes larmes.
— Tu sais, Finn, tout n'est pas comme ce qu'on pourrait croire. Ce n'est pas simple et c'est loin de l'être. Je suppose que tu dois vivre dans un petit foyer aimant, mais ce n'est pas mon cas. Si mes parents m'ont eu, c'est pour le paraitre. Ça a toujours été pour le paraitre. Pour pouvoir exhiber des photos de moi, venter mes mérites ou que sais-je. Mais s'ils sont devenus parents, ce n'est pas pour m'entendre me plaindre. Ils pensent que je n'ai pas droit à la parole et que je n'aurai jamais raison, de toute façon.
Carder en reste sans voix. Plusieurs facteurs pourraient provoquer ce comportement. Par exemple, le fait que je l'ai appelé « Finn » et pas « Carder ». Peut-être aussi que c'est parce que j'ai été franche et sèche. Ou bien alors parce que ça lui semble cruel, inhumain. Pour enfoncer le clou et qu'il arrête d'interpréter, je rajouter :
— Tu ne connais pas mes parents. Et c'est très bien comme ça.
Il semble troublé, mais se reprend vite. Pendant qu'il me répond, je me mets en boule sur le banc, m'emmitoufle dans ma veste et pose mon menton sur mes genoux, le tout pour essayer de me réchauffer.
— Excuse-moi. Je ne savais pas que tu vivais ça, murmure-t-il.
Je ne m'attendais pas à ce qu'il s'excuse. On parle de Carder, tout de même ! J'avoue que je suis étonnée.
— De toute façon, tu ne pourrais pas comprendre, je marmonne.
Il relève les yeux vers moi et un petit sourire triste et las – qui ne se reflète pas dans ses yeux noisette – se dessine à la commissure de ses lèvres.
— Au contraire, grenouille. Je crois que je te comprends.
Je fronce les sourcils. Lui aussi aurait une relation compliquée avec ses parents ? Et puis, ça expliquerait sa soudaine gentillesse et, soudain, je trouve même que c'est logique. S'il est comme ça avec moi depuis tout à l'heure, ce n'est pas parce qu'il essaie de me comprendre ou qu'il m'apprécie assez que pour se mettre à ma place, mais juste parce qu'il se retrouve dans ce que je lui raconte et que c'est un putain d'égoïste qui ne pense qu'à lui !
Je serre la mâchoire mais ne dis rien.
— Moi aussi je n'ai pas une relation très facile avec mes parents. Je ne vais pas te mentir en te disant que ça va dans les extrêmes, mais parfois, je me sens vraiment mal avec ça. Parfois, je me sens de trop et j'ai peur de les décevoir. Avec mes parents, c'est plutôt l'inverse de toi, ils cherchent toujours mon avis, mon point de vue, et ça me met une pression de malade !
Je ne dis rien. J'ai l'impression que s'il m'a dit tout ça avant, c'est juste pour pouvoir rapporter le sujet à lui. Pouvoir me dire ce qui va mal chez lui alors que tout a l'air d'aller pour le mieux. Mais, en même temps, je comprends ce besoin de vouloir parler à quelqu'un. Après tout, moi aussi je viens de me confier à lui. Alors, avec un petit sourire, je lui réponds :
— Je crois que vous devriez en parler.
Un petit rire lui échappe et, moi, fière de mon coup, je bascule ma tête sur le dos du banc. De là où je suis, je vois les nuages s'écarter un peu, la pluie devenir moins forte, et les étoiles commencent à briller davantage dans le ciel.
Au fond, j'ai presque oublié la dispute avec mes parents. Je ne pensais pas dire ça, mais ça me fait du bien d'en parler avec Finn. J'ai l'impression d'être comprise par quelqu'un d'autre que moi. Nous ne vivons pas la même chose et, même s'il est égoïste, ça n'empêche pas que lui aussi a une relation plutôt compliquée avec ses parents.
— Est-ce que c'est pour ça que tu regardes toujours l'heure ? je demande alors. Parce que tu es stressé ?
Un petit sourire vient égayer son visage et je comprends que j'ai visé juste. Je ne voulais pas lui poser cette question, trouvant ça trop intime mais, à nouveau, les mots ont quitté ma bouche d'eux-mêmes.
— Vous êtes très observatrice, Morgan. Mais pour répondre, oui, c'est pour ça. La pression que mes parents me mettent m'a toujours stressé. Regarder l'heure, c'est comme devenu une habitude pour échapper à la réalité.
Je me rappelle alors toutes les fois où il l'a fait en ma présence et je commence à vraiment me questionner : est-ce que je le mets mal à l'aise ? Je préfère ne pas lui demander. Après tout, nous avons assez parler de nos problèmes, aujourd'hui. Pour orienter la conversation vers un autre sujet, nous commençons à échanger des banalités. Nous parlons d'anecdotes, de ce qui nous énerve au lycée, de nos rêves et ambitions.
— Mon rêve, commence Finn, c'est de devenir journaliste.
Je souris. En fait, je trouve ça beau. Cependant, il interprète mal mon expression car il s'exclame :
— Eh ! Ce n'est pas drôle. J'adore la photo et j'aime beaucoup écrire.
Je ne lui dis pas qu'en fait, j'aime son idée. À la place, je lui parle d'un de nos points communs.
— Moi aussi j'adore écrire. Depuis toute petite, c'est ma passion. J'ai eu un carnet à mes sept ans, et depuis, je passe ma vie à écrire.
C'est à son tour de sourire. Peut-être qu'il arrive à se retrouver dans ce que je lui raconte. Ou bien alors, il est juste fatigué. Après tout, il est tard. Je ne sais pas quelle heure il est, mais il a cessé de pleuvoir depuis longtemps, et je suis restée si longtemps dans cette position – en boule sur le banc – que j'en ai oublié qu'il faisait froid.
— Tu comptes étudier quoi, après le lycée ? me demande alors Carder.
Si quelques secondes auparavant je souriais et je me sentais bien, je sens maintenant tout mon corps se tendre et je retiens mon souffle. Le vent me parait à nouveau froid et les étoiles semblent se cacher derrière les nuages noirs dans le ciel.
— Je ne sais pas encore.
Je réponds d'un ton sec et Carder semble comprendre qu'il ne vaut mieux pas aborder ce sujet-là. Alors, il me parle de ces films préférés. Je l'entends mais je ne l'écoute pas. Dans mes pensées, la dispute de tout à l'heure m'est revenue. Je me souviens de la déception sur le visage de mes parents, je me souviens des coupons. Puis, les paroles de mon père reviennent me hanter.
Déteste-nous autant que tu le veux, avait soupiré mon père. De toute façon, j'ai déjà envoyé ta candidature à Harvard.
J'inspire profondément et ferme les yeux.
Je crois que vous devriez en parler.
Bon sang, même Carder arrive à me faire la morale !
Tu compte faire quoi après le lycée ?
Mes paupières se pressent et j'entends mon cœur battre très vite. J'ai l'impression qu'il fait très noir, soudain. Je sens l'air me manquer et j'inspire fort. Puis, un poids s'abat sur mes épaules et j'ai l'impression d'être secouée. Un souffle lointain prononce mon nom, comme pour me narguer.
Sans diplôme, quelle honte ! Tu ne vas tout de même pas nous infliger ça ! Je crois que ta mauvaise conduite nous a déjà causé pas mal de problèmes.
Je serre les dents. Puis, je sens un coup sur ma tête. Mes paupières s'entrouvrent et je sens que je suis étendue par terre. Un coup salé s'introduit dans ma bouche et mes joues sont humides. Mais qu'est-ce que je fais là ? Oh non, non, non. Au-dessus de moi, je vois le visage inquiet de Finn. Je vois sa bouche remuer mais je ne comprends pas ce qu'il me dit. C'est comme si le monde faisait disparaitre tous les sons autour de moi. Puis, l'ombre autour de mes oreilles se dissipe et je comprends ce mot qu'il répète en boucle depuis tout à l'heure.
— Jessie ?
Jessie. C'est mon nom. Mais pas celui que Carder utilise d'habitude. Normalement, pour lui, je suis Morgan. Peut-être grenouille. Mais pas Jessie.
Je me rassieds d'un coup et le monde commence à tanguer.
— Doucement, me rappelle Finn, accroupi à côté de moi. Tu as fait une chute de tension.
— Je... je suis restée inconsciente combien de temps ? je le questionne.
— Pas longtemps me rassure Finn d'une voix étonnement calme. Même pas vingt secondes.
J'acquiesce en essayant de me repérer. Je suis assise par terre, dans un parc. Il y a une balançoire tout près, un tobogan, un banc sous un abris. Je me sens nauséeuse mais ma tête a cessé de tourner.
— Je crois que je vais rentrer. Il est tard.
Parler devient presque compliqué. Je ne sens presque plus ma bouche et le reste de mon corps me semble lointain.
— Je te raccompagne. Tu ne peux pas rentrer seule.
Je ne trouve même pas le courage de répliquer. Alors, quand Finn m'aide à me relever, je me laisse faire. Je ne trouve même pas à redire quand il me soutient tout le long du trajet. Nous avançons lentement et je sens la fatigue me gagner, mais je ne dis rien. Je continue d'avancer jusqu'à apercevoir ma maison au loin. Finn ne dit rien, mais je le vois me regarder avec un air inquiet, comme si j'allais m'effondrer à tout moment.
Nous finissons par arriver devant la porte de chez moi. Je rassure Finn en lui promettant de me reposer. Il ne semble pas tout à fait sûr mais n'émet aucune objection. J'ouvre la porte et après que Finn m'ait vue entrer, je le vois par la fenêtre, repartant en trottinant.
Je suis vraiment fatiguée. Je me sens faible. D'un pas compliqué, je remonte les escaliers. Je verrouille la porte de ma chambre et, dans un dernier effort, j'enlève mes vêtements mouillés par la pluie pour me mettre en pyjama.
Quand je m'allonge sur mon lit, je me sens enfin en paix. Puis, je me rappelle que Carder vient de me voir dans un état de faiblesse. C'est la première fois que je fais un malaise et ça me ronge. J'ai l'impression d'être en transe. Mais merde ! Carder m'a vu ! Il sait que je peux être faible. D'abord il me voit seule sous la pluie, puis après, je tombe dans les pommes ? Il va se moquer de moi, j'en suis sûre !
Et puis, ça pourrait compromettre mon plan pour le détruire ! Comme tous les soirs, je me remémore toutes les étapes de mon plan. À force, c'est devenu comme une chanson, une poésie.
Etape 1 : Ne rien faire. Pour que ça soit crédible, je dois d'abord rester moi. Rester moi signifie le dévisager, être exaspérée et le détester. Il ne se posera pas de questions et ne se doutera pas de ce tout ce qu'il se passe dans ma tête.
Etape 2 : Être gentille. Après, il faut que je change un peu. Je dois lui faire croire qu'il est gentil, que je l'apprécie. Il faut qu'il croie que je commence à m'attacher à lui. L'étape 2 est la plus importante, parce que c'est à ce moment là qu'il devra comprendre qu'il m'aime.
Etape 3 : Je ne dois plus faire semblant. Ou du moins, c'est ce que je dois lui faire croire. Il faut qu'il pense que tous nos petits gestes ne sont plus faux. Il doit y croire et il tombera amoureux de moi, comme je le prévois.
Etape 4 : Le détruire. Après qu'il soit tombé sous mon charme, je pourrai enfin réaliser ce que je veux faire depuis le début : lui briser le cœur. Il sera anéanti et j'aurai enfin accompli la vengeance dont je rêve depuis si longtemps.
Sur cette pensée, je m'endors. Carder peut bien se rappeler mes faiblesses. De toute façon, bientôt, c'est moi qui lui rappellerai qu'il peut, lui aussi, être très faible.
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