Le Majestic
Ces adieux furent interminables. Elle demeura impassible, comme à son habitude. Inébranlable, pas une larme ne vint troubler son visage marmoréen. En revanche, des grêlons de recommandations s’abattirent sur moi.
Sa bouche, semblable à celle d’une poupée de cire, s’entrouvrit en un rictus à mon apparition dans le grand salon, débarrassée de mes lugubres oripeaux de veuve. Son accueil fut glacial — rien-là qui pût me surprendre — et, de ses lèvres desséchées, elle laissa filer une remarque pincée : « Dans quelle mise vous trouvez-vous, ma fille ? Il semblerait que vous ayez oublié vos devoirs de deuil. Cette robe prune, décolletée qui plus est, est tout bonnement inconvenante ! De votre chignon s’évadent des mèches folles et Quelle est cette indécente rougeur qui ornent vos joues ? Diable ! De quel endroit sortez-vous donc ? »
Il faut bien l’admettre que je n’avais émergé de ma torpeur qu’en entendant le timbre annoncer l’heure du déjeuner. J’avais dû m’extraire du labyrinthe à l’aide du plan laissé par Vikram, puis courir jusqu’à mon appartement pour me changer à la hâte. J’arrivai rouge, essoufflée et quelque peu débraillée dans le grand salon. Mais Madame ma mère ne parvint à me faire redescendre du nuage sur lequel je flottais alors. Dont même plus acharnée des harpies n’aurait su me déloger.
Un silence glacial s’installa durant quelques instants. Makéda intervint avec une habileté désarmante, prétextant solliciter son avis au sujet de quelques menus détails domestiques.
Je ne puis m’empêcher de m’interroger : comment les Battenborough réussissent-ils à amadouer cette femme avec une telle aisance ? Ils forment un duo de prestidigitateurs, cela ne fait aucun doute.
À peine avais-je informé ces derniers de ma décision de les suivre à New York qu’ils dépêchèrent dès potron-minet une escouade de serviteurs. En moins d’une journée, mes effets furent emballés avec soin dans des malles et emportés prestement. Vikram vint me chercher peu après et, depuis dix jours déjà, je ne cesse de me féliciter de cette décision. Wardy et son épouse se montrent attentifs et prévenants ; ils me cèdent tout — ou presque tout — sans opposer la moindre résistance. Et hier encore, j’ai remporté mon défi : séduire mon farouche guerrier. Un premier pas vers un avenir que j’envisage grandiose.
Tout de même, cette Makéda… Quelle personnalité extravagante ! Anand Upvan est un présent qu’elle a fait bâtir pour Vikram. Ce dernier lui avait confié l’histoire de ce souvenir précieux des temps heureux. Elle imagina alors un semblable à celui qu’il lui avait décrit, subtilisant les plans qu’il conservait comme des reliques dans sa chambre et commanda, alors que tous résidaient à New York, à des jardiniers habiles d’en recréer un sous une verrière — les essences exotiques n’auraient pu survivre aux rigueurs de notre climat.
Elle le baptisa avec lui, lorsqu’elle lui en fit cadeau, il y a un mois de cela maintenant. Je le déplore, j’aurais souhaité être la première bénéficiaire.
Cette femme, vraiment, assouvit chacun de ses caprices ! Vikram m’assure qu’elle n’agit ainsi que par amour désintéressé envers ceux qui lui sont chers, tout comme Wardy. Peut-être existe-t-il effectivement des âmes aussi magnanimes… Pour ma part, je n’en ai jamais rencontré de semblables spécimens et demeure sceptique ; seul le temps me permettra d’en juger.
Malgré mes premières réticences, j’ai fait montre de discernement en acceptant leur proposition. En vérité, qu’avais-je à perdre ? Rien, absolument rien ! J’ai toujours aspiré à l’aventure — certes pas celle-ci et certainement pas en compagnie d’un couple émancipé, ni en tant que dame de compagnie ni en directrice du club « Le Baudelaire » —, mais les circonstances étant ce qu’elles sont, je n’ai guère eu d’autre choix que d’embrasser leurs desseins. En attendant de rallier Vikram à ma propre vision. Je rêve déjà du jour où je l’accompagnerai lorsqu’il partira à la tête de son armée pour reconquérir son fief. New York ne sera qu’un détour, une étape de tout au plus quelques mois.
Ainsi donc, pour l’heure, je ne puis que me congratuler de prendre le large afin de voguer vers mon destin.
Oh ! Dieu du ciel ! Quelle effervescence ! Ce quai déborde d’une vie foisonnante et d’un espoir palpable émanant des innombrables personnes qui, comme moi, n’ont plus rien à escompter de ce vieux monde et s’embarquent vers une existence nouvelle.
Mais… Mais… suis-je victime d’une hallucination ? Il me faut en avoir le cœur net !
— Ne m’attendez point, Wardy ! J’ai cru apercevoir une connaissance dans la foule. Je reviens sur-le-champ.
— Hâtez-vous donc, ma chère ! Vos bagages sont déjà installés dans votre cabine. Le Majestic appareillera à dix-sept heures précises ; il serait regrettable que vous manquiez le départ.
— N’ayez crainte ; je vais la saluer brièvement et je reviens.
— Vous aurez tout le loisir de le faire à bord ! Vous êtes incorrigible, Anne !
— « Sista », Eddy a raison ! Vous risquez fort de manquer le départ ! Et puis, je répugne à vous savoir seule au milieu d’une telle cohue. Vikram est d’ores et déjà à bord pour superviser notre installation ; nous ne pouvons prendre le risque de… Attendez ! Que faites-vous ? Où courez-vous ainsi ?
— Laissez-moi ! Je vous assure que c’est crucial. Avancez sans moi ; je vous rejoindrai bien vite. Et si vous êtes déjà montés à bord lorsque je reviens, je trouverai bien un steward suffisamment obligeant pour me guider jusqu’à ma cabine sur le pont supérieur.
— Oui… mais…
Et voilà qu’elle va m’échapper par leur faute ! Toujours devoir se justifier… Il faudra bien que cela change. Je ne suis plus une enfant ; ils devront finir par l’admettre.
Dieu du ciel ! Cette course m’a laissée hors d’haleine… Mais cette façon si particulière de dandiner du postérieur… Ces frisottis noirs se soustrayant à ce chapeau si grotesquement orné de fausses fleurs qui oscillent stupidement à chaque pas… Et cette vulgarité criante tandis qu’elle hèle un officier du port afin qu’il lui indique la file des passagers de troisième classe… Non ! Je ne puis me méprendre : c’est bien elle ! C’est…c’est, Mandy !
Et cet homme dont la grosse patte enserre son col… Je mettrais ma main au feu qu’il s’agit de son charbonnier !
Quel toupet possède-t-elle ! Je suis convaincue qu’elle a financé leur traversée grâce aux bijoux et autres babioles dérobées chez moi.
Oh ! Je sais. Je vais la dénoncer. Vite… dénicher un officier de police. Il ne faut pas qu’elle embarque !
Peste bubonique et choléra ! Les trois coups de sirène retentissent pour annoncer l’appareillage imminent… Je n’ai plus le temps !
Tant pis… Mais elle ne perd rien pour attendre ! Je lui ferai payer son larcin et son affront aux bontés dont je l’ai gratifiée. Foi d’Anne Winter, que ce soit à bord ou une fois arrivée à destination, elle paiera !
FIN
« Anne Winter et Lady Liberty » vous donnent rendez-vous en décembre 2025 !
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