Chapitre 9
Le lundi matin, Taeliya se leva en sursaut vers six heures. Le front en sueur, elle sortit précipitamment du lit et courut jusqu'aux toilettes.
Inquiet, Jess se leva pour la trouver penchée au-dessus de la cuvette, convulsant dans des bruits peu gracieux. Il lui releva les cheveux pour qu'elle ne les salisse pas.
— Eh, Princesse, ça va pas ? Tu veux qu'on prévienne que tu te sens pas bien ?
— Non ! S'écria-t-elle, horrifiée. C'est juste le stress. Ça fait longtemps...
— T'es sûre ?
— Oui, ne t'en fais pas, ça passera dans la journée. Je suis juste tendue par rapport à mon retour à la fac et à ce que pourraient penser les gens.
Elle se confia à son ami qui lui caressa le dos, l'aidant à apaiser les spasmes qui faisaient trembler tout son corps.
Il l'écoutait attentivement, essayant de l'encourager, mais il savait que c'était dur pour elle de se retrouver parmi des étrangers qui n'attendraient pas pour lui tomber dessus, comme des paparazzis guettant le moindre scandale qui pourrait les rendre riches.
— On sera jamais loin.
— Je sais.
Il l'aida à se relever et quitta la salle d'eau, lui laissant un peu d'intimité. Il revint avec ses affaires du jour et ferma la porte, tandis qu'il retournait dans la sienne sans faire de bruit.
— Salut, mec, l'accueillit son colocataire déjà debout.
— Je t'ai réveillé ?
— Nan, j'avais mis le réveil pour la petite. Elle reprend aujourd'hui, non ?
— Ouais...
— Oh là... Vas-y, raconte.
Jess lui expliqua alors ce qu'il venait de se passer et son coloc hocha la tête. Ils papotèrent jusqu'à entendre un bruit de pas discrets.
Jess passa la tête par l'entrebâillement et aperçut Taeliya, chargée de son sac de cours et celui de matériel d'art, descendre l'escalier.
— Elle est tétanisée.
— Elle le sera encore plus ce soir.
Jess lui adressa un regard interrogateur.
— Ils rentrent aujourd'hui.
— Et merde... murmura le jeune mafieux.
Taeliya était déjà bien stressée, elle n'avait pas besoin de croiser le bras droit et sa clique.
— Leur mission est finie, il paraît que ça a été un vrai massacre.
— Ouais, j'ai vu les infos. Ils y sont pas allés de main morte... murmura Jeff, inquiet pour la jeune fille. S'il revient, ça veut dire qu'ils vont réinvestir leur étage ?
— Celui du Boss ? Ouais. Leurs affaires arrivent ce matin, je fais partie de la patrouille qui va les récupérer. Le Boss nous a dit de pas aller les chercher. Eux, ils ont refusé qu'on vienne les accueillir.
— Tu m'étonnes... Le Boss a pas prévu de lui en parler ?
— Il a déjà mis au courant l'Oni de l'arrivée de la petite.
— Attends, quoi ?! s'écria Jess, alarmé. I-Il est au- et merde... Il a dit quoi ? Tu sais ?
— Non, le Boss m'a rien dit.
— Fait chier.
— Juste que Sonia et toi allez être dispensés d'aller la chercher ce soir.
La panique se dessina sur son visage. Avait-il bien compris ce que cela impliquait ? L'Oni allait-il vraiment être chargé de récupérer Taeliya à l'université ? Ses craintes s'amoncelaient, il sentit son cœur le lâcher.
— Te bile pas, l'Oni sait ce qu'il doit faire. Juste que le Boss veut qu'elle rencontre son futur garde du corps pour les... grosses sorties. Tu resteras son chevalier servant.
Son coloc tentait l'humour, cependant Jeff était à bout de souffle. Il connaissait peu l'Oni, mais en savait assez pour ne pas avoir envie que Taeliya le rencontre ni ne se frotte à lui. Elle était trop fragile et bien qu'elle tente de leur prouver à tous le contraire, l'Oni était un mafieux bien plus sanglant et violent que le Boss. S'il était son bras droit, ce n'était pas pour rien. Les colères de ce dernier étaient terribles et destructrices. Même Joe et Sonia en avaient peur, c'était dire. Tout le monde le craignait et même Stein n'était jamais serein en sa présence. Quand bien même il ne laisse rien paraître, tout le monde savait à quel point cet homme ne faisait pas le poids face à l'Oni. Alors que ferait-il avec la petite Princesse ? Jess était terrorisé à l'idée qu'elle puisse le rencontrer.
Pourtant, les ordres étaient les ordres. Mais il était bien décidé à en parler à Stein quand il en aurait l'occasion, si tant est qu'il daigne l'écouter.
Dans la cuisine, Taeliya retrouva Stein buvant une tasse de café brûlant, son journal sous les yeux. Elle le salua et il répondit distraitement. Quelque chose n'allait pas. Intriguée, elle se prépara tout de même un petit déjeuner, afin de remplir son estomac barbouillé, au moins pour tenir le trajet jusqu'à l'université. Elle s'installa à la droite du chef et entama sa boisson. Un jus d'orange frais qui lui fit énormément de bien. Mais quelque chose attira son attention sur le journal. En première page, elle pouvait y lire « meurtres de masse, l'Oni* quitte enfin le pays ».
L'Oni ? Qui ça pouvait être ?
Mais les images lui firent froid dans le dos.
— Tu ne devrais pas lire ça, jeune fille, rétorqua Stein en repliant sa lecture, afin de lui cacher ce que son lieutenant avait fait ailleurs.
— Qui est-ce ? Un membre que je ne connais pas ?
— Que tu rencontreras bientôt. Mais sache une chose, c'est le plus dangereux d'entre nous. Même nos adversaires en ont peur et refusent de l'approcher.
— Plus dangereux que vous ?
— Bien plus, affirma l'homme d'affaires en buvant sa gorgée. Il est mon second. Ce soir, c'est lui qui viendra te chercher.
— Pourquoi vouloir me confier à un être aussi dangereux ? Jess et Sonia ne sont pas assez intimidants ? tenta la jeune fille, sans comprendre la raison de ce changement soudain.
— Il doit passer par là, après ce que je lui ai demandé de faire.
— Les meurtres de masse, c'était lui ?
— Oui. Lui et son groupe sont des tueurs d'élites. Si je les envoie en mission, c'est que c'est très dangereux. Pour ça, ils ont tous été formés à la dure.
Taeliya frémit.
— Je...
— Mange, tu n'as pas l'air dans ton assiette et tu vas avoir une longue journée. À quelle heure finis-tu les cours ?
— Vers 15h45, mais je suis censée participer à un atelier après les cours.
— Te sens-tu assez en forme pour y aller ?
— Je... Je ne sais pas. Peut-être ?
— Sache que cet homme et son groupe arriveront à midi au manoir. Je les enverrai à la fac te récupérer. En cas de soucis, utilise ce numéro. Tu as déjà ceux de Jess, Sonia, Joe et le mien.
— Est-ce que c'est...
— Oui, c'est sa ligne directe. Si tu le bipes une fois, c'est que tu es prête à partir. Deux fois, c'est que tu es en danger. C'est compris ?
— Oui, Monsieur Carlington.
— Bien. Maintenant, mange. Sonia t'as préparé ton repas pour ce midi. J'imagine qu'affronter tout ce monde te mettras mal à l'aise.
— Merci.
Il vida sa tasse, se leva pour aller la mettre dans l'évier, revint vers elle et posa délicatement sa large main sur sa tête en signe d'encouragement.
— Je ne sais pas comment il réagira avec toi, ni eux. Mais j'ose espérer que tu sauras les amadouer un peu.
Puis il quitta les lieux, tandis que Joe arrivait en compagnie de sa femme, déjà prête à partir.
— Bonjour, ma belle.
— Bonjour.
— Tu es prête pour ton traitement ?
— Oui.
Quand il fut l'heure de quitter le manoir, tout le monde s'était réuni dans le hall pour la voir partir. Elle en fut touchée et le leur dit. Elle leur adressa un petit sourire timide, les salua et partit à la suite de Jess et Sonia, tout aussi tendus l'un que l'autre. Ils savaient tous qui revenait aujourd'hui et cette perspective ne leur plaisait pas. Ça, Taeliya l'avait bien compris. Elle avait même tenté d'en savoir plus sur ce fameux Oni et son groupe d'élite, mais personne n'avait voulu lui répondre.
Devant les grilles de la faculté, la voiture s'immobilisa, alors que des étudiants arrivaient. Certains motorisés, d'autres à pied, seuls ou en bandes, tous zieutaient la berline noire, attendant de savoir qui allait en sortir.
— Tu es prête ?
— Non... J'ai peur.
— Si tu veux faire demi-tour, suffit de le dire, Princesse.
— Non ! Je... Je dois le faire, sinon je n'y arriverai jamais.
— D'accord.
Sonia fut la première à quitter le véhicule, sous des sifflements admiratifs et des murmures curieux. Jeff sortit à son tour et alla ouvrir la portière à la jeune fille mortifiée. Il lui proposa sa main et l'aida à quitter à son tour la voiture. Sonia lui tendit ses affaires et après quelques recommandations de dernière minute, ils la saluèrent comme ils le faisaient avec leur chef, attendant qu'elle pénètre dans l'enceinte du complexe éducatif.
Prenant son courage à deux mains, elle traversa le campus jusqu'à son bâtiment d'un pas rapide, bien que mal assuré.
— J'espère que ça ira pour elle.
— Il faut lui faire confiance.
Et tout comme ils étaient apparus, ils disparurent pour se garer quelques rues plus loin.
Taeliya reconnaissait les lieux, aussi se repéra-t-elle assez rapidement parmi les dédales de couloirs et les salles de classes qui se remplissaient peu à peu, tout comme les amphis.
Son premier cours était sur l'histoire de l'art. Un cours qu'elle appréciait beaucoup et qui lui serait encore plus utile maintenant qu'elle avait un engagement avec le chef du clan Carlington. Elle entra dans l'amphi et se dirigea vers une place en hauteur et à l'écart de tous, pour tenter de passer inaperçue et pouvoir se faire à l'idée que cette rentrée était un test, afin de « prendre la température », comme le disait Marc.
Mais à peine s'était-elle installée que déjà les élèves la ciblèrent. Leurs regards curieux ne l'aidaient pas à garder son calme ni à se concentrer. Pire encore, quand son professeur entra pour venir lui parler, la panique monta d'un cran.
— Mademoiselle Gordon, c'est un plaisir et un soulagement de vous revoir dans ma classe.
— P-Plaisir partagé, professeur Sunny.
— J'espère que vous avez pu rattraper le retard que vous avez accumulé.
Elle fouilla dans son sac et en sortit le dossier qu'elle avait à lui rendre.
Il le lui prit et feuilleta rapidement, mais déjà un sourire élargissait sa bouche.
— Je vous reconnais bien là. Bravo, Mademoiselle Gordon. Bien ! s'exclama-t-il en retournant vers son bureau situé sur l'estrade. Nous allons commencer notre cours !
Durant l'heure, beaucoup la regardèrent, mais elle put en faire abstraction, tant la leçon était intéressante. Elle se raccrochait tellement à son engagement que le reste fut oublié. Elle prit des notes, posa des questions, bien que timide, et put en apprendre encore plus. À la fin de cette première heure, tout semblait calme et même si elle restait sur ses gardes, elle avait finalement pu apprécier son retour. Le reste de sa matinée se passa sans accroc, jusqu'à ce que la pause du midi arrive et qu'elle décide d'aller manger le repas préparé par Sonia dans un coin du réfectoire. Elle y trouva les pilules à avaler pour le midi et remercia mentalement Joe d'y avoir glissé quelques vitamines en plus, afin de l'aider à affronter le reste de sa journée.
Tandis qu'elle commençait son déjeuner, un groupe venait d'arriver dans l'allée du manoir. Aussi sombre que les ailes d'un corbeau, ils expulsaient autour d'eux une aura nocive et menaçante, faisant taire le chant des oiseaux et fuir le reste des animaux. Même les plantes semblaient les craindre.
L'un d'eux, grand aux épaules larges et à la carrure féroce, sortit de l'arrière du SUV pour se diriger vers le manoir dont les portes s'ouvrirent sur Stein qui attendait son second avec impatience, bien que son attitude cherchait à cacher la crainte que son homme de main lui faisait ressentir.
— Boss, fit l'Oni en inclinant la tête avec respect, imité par ses hommes.
— Boss.
— Bon retour, dit-il en s'effaçant pour les laisser entrer dans le grand hall. Vos affaires vous attendent déjà.
— Merci.
Sonia accourut en panique, son téléphone à la main.
— Chef ! S'écria-t-elle, manquant de tomber.
— Sonia. Doucement, voyons ! Qu'y a-t-il ?
— Regardez !
Elle lui plaqua l'écran de son téléphone sous le nez. Une photo de Taeliya entourée d'un attroupement d'étudiants visiblement prêts à en découdre avec elle venait d'être prise. La panique se lisait clairement sur le visage de la mafieuse qui n'avait pas encore vu le groupe derrière son Boss, trop préoccupée par la situation de la jeune fille.
— Je... Il faut...
— Calme-toi, ordonna le chef, soudainement tendu. Elle connaît le code. Si elle se sent en danger, elle nous bipera.
— Mais si elle n'a pas le temps ?! Il faut...
— Sonia ! gronda le chef. Je te remercie pour ta sollicitude, mais Taeliya nous a clairement fait comprendre qu'elle voulait essayer seule. Elle doit reprendre ses marques, c'était dans notre contrat. Laissons-la. Tant que nous ne recevons pas d'appel de sa part, c'est que tout va bien.
Au même instant, sa sonnerie retentit. Il sortit son téléphone de sa poche pour y voir s'afficher le nom de la jeune fille. Il décrocha.
— Allô ? Oui. Oh, je vois. Tu ne veux pas aller à ton atelier, du coup ? D'accord. Oui, ils viennent d'arriver, je suis avec eux. Je lui dirai. Ah oui, ça aussi, rassure-toi. D'accord, à tout à l'heure, jeune fille.
Une fois son appel fini, il s'adressa d'abord à Sonia.
— Tout va bien. Elle s'est isolée pour nous appeler. Elle a eu une petite crise d'angoisse face à ces curieux « un peu trop insistants ». Mais elle veut rester pour le reste de sa journée. Elle m'a dit de te transmettre qu'elle allait bien et que son repas avait été délicieux.
Sonia poussa un long soupir de soulagement, puis quand son chef se tourna, elle réalisa à cet instant qu'ils étaient là depuis le début... Elle eut un mouvement de recul, mais ne décampa pas.
— Taeliya. Comme je te l'ai dit hier soir, elle est en faculté d'arts. Elle se sent assez forte pour affronter le reste de sa journée, mais pas pour son atelier. Il faudra que vous la retrouviez à l'entrée de l'université. Ah, et... elle a une demande spéciale à te faire, mais je pense qu'elle sera trop timide pour te la formuler directement.
Stein pouffa face aux regards surpris de ses hommes.
— Qui est ?
— Elle veut aller peindre sur les hauteurs.
— Peindre sur les hauteurs ? Rien que ça ?
— Elle me doit un portrait. Tu verras, elle est très douée. Vous avez tous mémorisé ses traits ?
— Oui, Boss !
— Bien, allez manger et vous reposer.
Il quitta les lieux pour rejoindre Joe qui l'attendait avec impatience. Ils allaient enfin savoir la vérité.
— T'as vu ? dit un élève en pointant Taeliya.
— Ouais, je pensais pas qu'elle serait encore là après avoir failli vomir dans le self.
Des gloussements firent frissonner la pauvre jeune fille qui tentait tant bien que mal de se concentrer sur le cours de deux heures qui allait suivre. Mais après son appel à Stein Carlington, elle avait ressenti une bouffée de force qui avait reboosté ses batteries.
Elle subissait alors les moqueries des étudiants, tout en affrontant les regards du professeur qui ne lui plaisait pas. Elle sentait quelque chose de malsain provenir de lui, mais elle tenta, durant les deux heures de cours, de ne pas y faire attention.
Plus la fin de sa journée approchait, plus elle se demandait à quoi pouvait bien ressembler l'Oni et sa bande de démons. Ressemblaient-ils à Stein ? À Jeff ? À Marc ? Ou à un boucher grassouillet ?
— Sur ce, je vous dis à demain ! s'exclama soudainement le professeur en rangeant ses affaires.
Sans s'en rendre compte, elle avait complètement eu l'esprit court-circuité par ses pensées vis-à-vis de ce groupe d'hommes. Vite, elle remballa ses affaires et se dirigea vers la sortie quand une main lui attrapa le poignet, la faisant sursauter et pousser un petit cri de surprise. Son professeur l'avait rattrapée avant qu'elle ne quitte les lieux. Le contact sur sa peau lui donna des haut-le-cœur et elle se débattit autant qu'elle put pour s'écarter sans lui vomir dessus.
— Excusez-moi, Monsieur Sanchez, mais je suis attendue, dit-elle en gesticulant.
Elle réussit à se défaire de sa prise quand le téléphone de ce dernier se mit à sonner. Vite ! L'opportunité de lui échapper était trop belle. Elle la saisit et fonça droit vers la sortie, alors qu'elle pouvait l'entendre crier son nom et voir les étudiants s'écarter ou se retourner pour assister à la scène.
Elle se mit à courir à travers le campus, mais plus elle courait, plus elle se fatiguait et sentait clairement son corps sur le point de la lâcher, jusqu'à ce qu'elle voie les grilles à travers le brouillard de ses larmes qui l'aveuglait.
— Mademoiselle Gordon ! Je dois vous parler ! Ne fuyez pas !
Le son lui était déplaisant et assassin, désagréable à l'oreille. Elle ne voulait pas se retourner. Elle avait trop peur de le voir derrière elle, alors elle tenta une ultime accélération, espérant que le groupe soit là. Depuis quand espérait-elle que des assassins lui sauvent la vie ? Depuis que Stein Carlington lui avait promis de la protéger et de lui rendre sa vie.
Soudain, une main l'agrippa, la tirant vers l'arrière.
— Lâchez-moi ! Cria-t-elle, effrayée.
— Mademoiselle Gordon, entendit-elle souffler à son oreille, lui donnant des nausées terribles.
— Taeliya, rugit une voix grave et profonde, aussi violente que le tonnerre et aussi tranchante qu'une lame affûtée.
Elle leva la tête pour apercevoir un groupe entourer un SUV sombre. Un homme en sortit, déployant sa haute silhouette effrayante. Il fit un pas vers elle et elle sut.
Oh oui, aucun doute, c'était bien lui. L'Oni.
Il s'avança d'un pas lent jusqu'à elle. Le professeur se cramponna à la jeune fille, mais Taeliya continuait à se débattre comme une gazelle. Elle réussit enfin à lui glisser des doigts pour se réfugier derrière cet homme effrayant qui ressemblait aux démons du Purgatoire. Ceux que l'on ne voudrait jamais voir, car beaucoup trop puissants et terrifiants. Elle s'agrippa à son long manteau, le visage contre son dos. Elle tremblait de tout son corps, prête à tomber dans les pommes.
— Je peux savoir qui vous êtes ? demanda le professeur, tentant de braver l'interdit et la menace pour récupérer sa proie.
L'Oni ne répondit pas. Baissant simplement son regard sombre et violent pour le planter dans celui de l'enseignant, ce dernier sentit se refermer sur lui les chaînes des Enfers pour le tirer sous terre, afin de lui faire subir mille et une tortures.
Il se recula d'un pas, puis s'éloigna, blême.
L'Oni se retourna lentement, sentant que la jeune fille derrière lui tremblait beaucoup trop. Il la détacha de son manteau, glissa son index sous son menton et lui fit relever la tête. Leurs regards se percutèrent et une étincelle éclata entre eux.
— Taeliya Gordon.
— Je sais qui vous êtes, souffla-t-elle, happée par cette paire d'yeux sombres.
Un lent sourire étira cette bouche charnue qui était restée dure et inexpressive jusque-là.
— Vous voulez toujours aller dessiner sur les hauteurs ? demanda-t-il.
Elle hocha la tête timidement.
Sentant qu'elle allait tomber, il glissa un bras sous elle pour la soulever contre lui et sa réaction fut sans appel.
Elle était trop légère. Son chef ne lui avait pas menti. Elle était fragile, mais tentait d'être forte. Il l'installa à ses côtés dans le SUV et le groupe quitta l'université sous les regards curieux et effrayés des passants, élèves comme enseignants, qui quittaient le campus.
— Vous allez bien, Mademoiselle ? s'enquit l'un des hommes, la voix aussi profonde que son chef.
— Je... J'irai mieux loin d'ici. Merci, Monsieur, répondit-elle, le rouge aux joues, le regard perdu dans le paysage qui défilait par la fenêtre. Merci d'être venus à mon secours.
— C'est notre travail, répondit un autre, assis devant elle.
Bien qu'elle le sache, elle était tout de même touchée et versa quelques larmes silencieuses que seul l'homme assis à sa gauche pouvait voir. Il ne fit pourtant rien. Tout son esprit était beaucoup trop occupé à tenter de rester calme face à la fureur qui menaçait son équilibre. Quand il avait vu l'enseignant attraper la petite, qui semblait être à deux doigts de s'évanouir, malgré la force et la détermination qu'elle mettait dans sa course, puis ce regard de prédateur fier de la voir prête à craquer, il n'avait pu retenir cet élan de rage assourdissante et ce besoin urgent de la récupérer. D'où cela pouvait-il venir ? Il ne le savait pas, mais la jeune fille en larmes à côté de lui en était la cause.
Stein avait-il tenté de lui présenter Taeliya pour calmer ce côté de lui qui l'isolait de tout et tous depuis si longtemps ? Sûrement. Mais est-ce que cela marchait ? Pas du tout, c'était même pire.
Il ressentait un élan maladif de possessivité et une envie de meurtres bien plus sanglants que ceux qu'il venait de faire. Il tourna la tête vers la jeune fille, tentant de déchiffrer, à travers ses larmes, ce qu'elle pouvait penser. Avait-elle peur de lui ? D'eux ? Les connaissait-elle ? Savait-elle ce qu'ils étaient et ce qu'ils avaient fait ? Stein lui avait envoyé un dossier à propos de la jeune fille et sa famille. Lui-même avait fait des recherches et une colère sourde avait motivé sa mission de destruction.
— Boss, on arrive, intervint l'un de ses hommes assis devant eux, se retournant pour le prévenir, mais regretta immédiatement son geste.
Taeliya pleurait, tremblait et refusait d'affronter qui que ce soit dans cette voiture, sachant qu'elle serait directement catégorisée comme faible et fragile. Facile à dire face à ces armoires à glace dont les mains étaient des armes mortelles qui pouvaient tout détruire sur leur passage. Elle se surprit à vouloir en finir. Que donnerait cet instant où elle laisserait son cou gracile à ces mains larges et calleuses que possédait cet homme étrange ? Il en finirait très vite. D'un coup sec, elle ne serait plus là.
Soudain, la voiture s'arrêta brutalement. Elle n'avait pas entendu l'ordre de l'Oni qui avait compris sans le moindre mal ce à quoi elle pouvait penser. Une paire de bras la souleva de son siège et elle se retrouva dehors, dans le froid, à grelotter.
— Si vous voulez tant mourir que ça, vous n'auriez pas dû vous cacher derrière moi ! déclara cette voix forte qui la fit frissonner.
Il la plaqua contre la portière et la toisa de sa haute taille, le regard sombre et menaçant où elle pouvait voir une colère effroyable se faire une place. Elle ne frissonna pas de peur face à lui, mais d'une terrible envie étrange qu'il la tienne contre lui pour la rassurer. Sa colère ? Elle lui donna chaud. Son corps réagissait comme un traître, appelant celui de l'homme à se plaquer contre elle pour partager sa chaleur et cette aura meurtrière qui se dégageait de lui.
Il lui caressa la joue du pouce et lui dit :
— Je ne prends pas de plaisir à tuer, Mademoiselle Gordon. Encore moins ceux qui ne se battent pas pour eux-mêmes.
Vaincue, Taeliya posa son front contre ce torse qu'elle devina dur à travers l'épaisse couche de vêtements qu'il portait. Elle ferma les yeux, pleura alors tout son saoul, sans s'arrêter. Les hommes lui tournèrent le dos, la laissant se défaire de tout ce ressentiment qu'elle traînait depuis longtemps, sa peur d'aujourd'hui, son besoin d'avoir un point de sécurité pour se sentir bien. Tout y passa et l'homme ne broncha pas. Il lui caressa la tête. Un simple geste de réconfort qui lui était étranger. Il la sentait trembler, ses larmes coulant dans un flot ininterrompu, jusqu'à ce qu'elle se taise enfin, reniflant disgracieusement. Elle s'essuya les yeux, se décolla de l'Oni et releva son visage vers lui. Son regard vairon s'éclaira d'une drôle de lueur.
— Désolée. Merci pour m'avoir laissé ce moment. Je ne pensais pas qu'aujourd'hui serait si dur...
— Ne vous excusez pas, Mademoiselle, entendit-elle derrière l'Oni.
Elle pencha la tête sur la gauche et aperçut les hommes qui se retournaient pour les entourer et afficher un visage penaud. Elle se sépara de la voiture et s'écarta de lui pour se pencher légèrement et saluer le groupe.
— Merci d'être venus me récupérer, alors que vous venez d'atterrir.
— Aucun souci, Mademoiselle. Ce fut un plaisir.
Elle leur sourit et eux aussi ressentirent ce que le clan avait subi en la voyant sourire pour la première fois. Ils ressentaient ce besoin de la voir faire encore et encore, de l'entendre rire et de la voir danser de joie. Mais son regard indiquait clairement que rien de cela ne se passerait.
— Vous vouliez aller dans les hauteurs, non ?
— Oh oui ! s'écria-t-elle en se retournant pour attraper son sac de matériel resté dans la voiture. Je voulais échapper un peu à la pression et aux regards pour peindre.
— Vous peignez ? s'enquit l'un des hommes, surpris.
Taeliya rougit et hocha doucement la tête.
— Dans ce cas, allons-y.
***
*L'Oni est un démon du folklore japonais. Ressemblant à un ogre, de part sa taille immense et son apparence humanoïde, il possède des cornes acérées. On lui attribue une couleur en fonction des régions (rouge, bleu ou vert).
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