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Cette fois, Mare ne hurla pas. Ne frémit pas. Ne laissa aucune expression traverser son visage ravagé par les émotions des derniers évènements. Ce qui, finalement, ne rendait sa réaction que plus incompréhensible et inquiétante : If aurait mille fois préféré la voir réagir plutôt que de s'abandonner à cette apathie qui paraissait comme lui avoir retiré toute énergie, la métamorphosant en une figure immobile, telle une statue de glace, remplaçant la femme pleine de vie qu'If connaissait si bien. Mare avait traversé la maladie, les crises, l'isolement et l'angoisse liée à son inéluctable destin sans jamais se laisser abattre, or, il craignait que ce choc ne soit la goutte de trop, qu'il ne la pousse définitivement à bout. Il ne l'avait jamais vue s'abandonner de telle manière. Et à présent, en dépit de toutes ces années où elle avait prouvé être dotée d'une capacitée à affronter les tortures les plus atroces, If craignait pour l'équilibre mental de sa protégée.
Cette fois-ci, il n'avait pu prendre le temps de la préparer à faire face aux séquelles qu'impliquaient l'utilisation de rituels - occupé qu'il était à se chamailler avec ce maudit Prophète - alors même que les conséquences de l'opération performée il y a à peine quelques instants seraient bien plus lourdes que toutes celles des ébauches de remèdes qu'If lui avait administré par le passé. Auparavant, les séquelles physiques des ersatz d'opérations qu'il tentait de procurer à la jeune femme étaient limitées dans le temps et finissaient invariablement par s'effacer sans laisser de traces, or, la puissance du rituel que le Prophète avait effectué sur l'âme sans défense de sa Mare rendait cette possibilité de guérison totalement improbable. La force d'impact des rituels était inversement proportionnelle à la probabilité de guérison des sujets qui en faisaient l'objet : par conséquent, cela signifiait que plus une opération demandait d'énergie à celui qui l'appliquait, moins sa victime pourrait nourrir l'espoir d'un jour parvenir à se remettre des marques physiques qu'induisaient ces pratiques.
Or, le Prophète avait usé d'une énergie gargantuesque afin de permettre la guérison de Mare. If n'osait pas encore envisager les stigmates irréversibles que cela causerait à l'organisme maltraité de la pauvre fille au cours des semaines à venir car - en sa qualité de créateur de la théorie qui régulait cette opération - il savait bien que nombre d'entre eux commenceraient à se manifester quelques temps après que le rituel ait été accompli, mais aussi que ces effets secondaires promettaient de devenir particulièrement lourds à porter au fur et à mesure que les mois s'écouleraient.
Et voilà qu'il fallait que, en plus de ce malencontreux enchaînement de circonstances néfastes - pour résumer : l'arrivée du tant attendu Prophète au beau milieu de l'une des crises de Mare, la maladie de cette dernière sur le point de lui être fatale, son secours in extremis à l'aide d'un honteux et dangereux plagiat et enfin le choc causé par la découverte des conséquences de celui-ci - il lui fallait désormais découvrir par elle-même les atrocités dont son corps avait fait l'objet, le tout sans même avoir pu bénéficier de la moindre explication préalable quant aux complications que ce genre d'expérimentation engageait systématiquement.
L'apathie de la jeune femme n'en était donc que plus compréhensible. Du moins c'était la cas aux yeux d'If : un point de vue que ne semblait pas partager l'exécrable nouvel arrivant qui, avec le manque de subtilité qui paraissait faire partie intégrante de son caractère, s'empressa d'"éclaircir la situation" afin de permettre à sa future Compagne de se remettre au plus vite des émotions qui la submergeaient - pour ne parvenir finalement qu'à retourner un peu plus le couteau dans la plaie encore à vif. Décidément, If le haïssait déjà.
- Il a fallu que je retire vos organes internes, dit le Prophète d'un ton docte qui horripila l'esprit forestier au plus haut point. Vous étiez en train de mourir, alors j'ai fait le choix de procéder à une action désespérée et même si, je ne vous le cache pas, vous aurez désormais des séquelles comme celle que vous tripotez en ce moment, vous pouvez vous estimer heureuse d'être en vie. J'attends des remerciements.
Mare cessa de toucher le trou de sa cage thoracique pour lever la tête vers le jeune homme, dardant sur lui un regard noir, comme If ne lui en avait jamais vu. Elle faisait peur.
Je ferais mieux d'intervenir... ou pas. Après tout, il faut bien que le gamin assume ses actes.
C'est alors que la jeune femme bondit sur ses pieds, faisant preuve d'une vivacité tout à fait exceptionnelle - surtout si l'on prenait en compte le fait qu'elle venait à peine de retrouver conscience - et s'élança droit en direction du Prophète avant que celui-ci n'ait le temps de réagir. En cette seconde fatidique, If aperçut du coin de l'œil l'éclat d'une lame de silex, reflétant la lumière du ciel violacé tel un sourire maléfique déchirant la nuit, lové au creux du poing de Mare et prêt à transpercer la chair pâle et brillante de son adversaire - et bienfaiteur, bien que ce dernier terme soit encore sujet à débat. Ce dernier resta figé sur place, écarquillant ses grands yeux noir dorés en une expression de surprise presque comique qui, en un contexte tout autre n'impliquant pas son assassinat immédiat, aurait été fort comique. Mare, la Femme, celle qui était destinée à devenir sa Compagne, s'apprêtait à le transpercer de part en part. En représailles de l'arrogance dont il avait fait preuve en jouant avec l'existence toute entière de celle-ci.
Peut-être était ce un juste retour des choses : une vie détruite se devait d'être compensée d'une manière ou d'une autre, et ce, même si cela devait alors impliquer le meurtre d'une figure de légende telle que le Prophète. Après tout, l'humanité se porterait bien mieux sans lui. Et Mare n'aurait pas à l'accompagner tout au long de son périple sanglant. Oui, laisser la jeune femme éliminer cet être était non seulement dans l'ordre des choses, mais également dans l'intérêt personnel de tous les résidents de Mercure : si l'on supprimait celui qui devait les anéantir, alors leurs soucis les plus immédiats s'évanouiraient à ses côtés dans la tombe.
Pourtant, bien que satisfait des arguments avancés par son esprit torturé et persuadé que sa vision de la situation n'était pas le moins du monde erronée ou biaisée par quelques sentiments - tels que la jalousie, l'amour ou encore la culpabilité - If agit sur une stupide impulsion et, en un éclair, avant que sa réflexion ne puisse avoir l'opportunité de s'approfondir, il se plaça en rempart face à l'arme de fortune brandie par sa Mare, la saisissant à pleines branches.
- A ton tour de me remercier maintenant gamin, cracha-t-il en direction de celui qu'il venait de désigner en son fort intérieur comme étant probablement l'une des personnes qu'il détesterait le plus au monde, et ce jusqu'à ce qu'il rende son dernier souffle.
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