Chapitre 22

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***

— Amaya. Amaya… Amaya ! Bon sang, réveille-toi !


Incapable de bouger ou de prononcer le moindre mot, elle restait là, étendue sur le ventre, sur le sol froid, à moitié nue. Son corps, couvert de coupures et de bleus, semblait presque méconnaissable, la peau dissimulée par des traces sanglantes. L’homme au masque de démon l’avait maintenue éveillée toute la nuit, la torturant sans relâche, chaque seconde paraissant durer une éternité. Il lui avait ordonné de ne pas pleurer, de ne pas crier, de ne pas supplier, sous peine de rendre ses violences encore plus insupportables.


— Réveille-toi ! Je t’interdis de nous abandonner, Amaya !


Noah la secouait à présent, paniqué, mais Amaya ne répondait toujours pas. Son corps était si brisé qu’elle avait l’impression qu’il allait se fracturer sous la moindre pression.


— Tue-moi… souffla-t-elle faiblement, à peine audible.


Noah s’approcha, tendant l’oreille vers ses lèvres.


— Qu’est-ce que tu as dit ?

— Tue-moi… Je veux juste partir… Je peux plus supporter tout ça…


Noah écarquilla les yeux, choqué par les mots qu’il venait d’entendre. Jamais Amaya n’avait prononcé de telles paroles. Elle avait toujours su garder son mental et sa force. Est-ce que cela signifiait qu’elle abandonnait vraiment ?


— Il est hors de question que je fasse ça. On va s’en sortir, la Rêveuse.

— Non, c’est faux… Parce qu’il n’y a que des monstres en dehors de cette fosse… On est tous condamnés… Alors, je veux que tu m’aides à partir loin de tout ça… Tue-moi, Noah…


Les larmes aux yeux, Noah retourna délicatement Amaya pour la serrer contre lui. Son corps frêle et meurtri se laissait faire, ballotté à chacun de ses mouvements, telle une poupée de chiffon brisée. Amaya ne s’accrochait plus à leur vie. Ses frères et sœurs n’étaient plus une raison suffisante pour continuer à se battre. Elle avait beau rêver d’une vie meilleure, elle avait beau tenter de fuir encore et encore… Ses forces étaient épuisées.


— Jake ! T’es là ? T’as trouvé de quoi la couvrir ? Elle va mourir de froid si ça continue ! cria Noah en regardant autour de lui.


La semi-pénombre de la fosse l’empêchait de voir à plus d’un mètre. Il perçut des pleurs, des chuchotements et des pas qui se rapprochaient. Ses frères et sœurs étaient tout près, mais aucun n’osait avancer, de peur d’être battu à leur tour. Ils se soutenaient, surtout les plus âgés, mais lorsqu’il s’agissait d’affronter les monstres, la peur prenait toujours le dessus.


— Jake !


Noah sentit une main se poser sur son épaule. Il sursauta avant que Jake, le visage couvert de bleus et de coupures, ne se penche vers lui. Malgré la faible lumière, Noah détecta toute la souffrance dans son regard. Jake s’agenouilla et couvrit délicatement Amaya d’un tissu avant de lui caresser la joue.


— Je… Je suis désolé, Maï… de t’avoir laissée… Il fallait que je trouve quelque chose pour te réchauffer… Tu verras, tu iras mieux…


Il referma doucement sa main autour de celle d’Amaya. Mais même à travers la chaleur de son étreinte, elle ne réagissait pas. Elle voulait juste que tout s’arrête.


— Il faut qu’on appelle à l’aide, murmura Noah.

— Et tu veux appeler qui ? Les monstres ? répliqua Jake, paniqué.

— Non… Notre marâtre. Peut-être qu’elle voudra l’aider. Elle n’aime pas qu’on soit trop abîmés… Après, ils ne peuvent plus nous utiliser.

— Sauf que c’est l’homme au masque de démon qui lui a fait ça ! Et maintenant, il l’a en exclusivité ! Elle le sait ! Si elle n’est pas venue, c’est qu’elle s’en fiche !


Un bruit venu d’en haut les fit sursauter. Les monstres s’approchaient. Tous savaient pourquoi. Ils venaient chercher Amaya.


Sans prévenir, la trappe s’ouvrit dans un fracas assourdissant. Deux hommes descendirent dans la fosse sous le regard sévère de la marâtre, qui les observait de son perchoir.


Ils bousculèrent violemment Noah et Jake avant de s’emparer d’Amaya, sans aucune douceur. Ils l’attrapèrent par les bras et les jambes, l’arrachant à ses frères et ses sœurs comme une simple marchandise. Malgré la douleur, Amaya ne bougea pas. Elle se répétait en boucle qu’ils devaient en finir rapidement.


Une fois remontée hors de la fosse, ils la jetèrent brutalement sur le carrelage glacé. La marâtre s’approcha et l’examina minutieusement, sans une once d’émotion.


— Alors ? On la met dans le brasier ? demanda l’un des hommes.

— Pas si on peut la soigner. Elle me rapporte trop. Surtout depuis qu’il paie pour l’exclusivité.

— Les autres clients commencent à s’en plaindre…

— S’ils veulent changer les choses, ils n’ont qu’à payer plus.


Une larme glissa sur la joue d’Amaya.


Les entendre parler d’elle comme d’un simple objet la brisait encore un peu plus. Malgré sa captivité, elle avait toujours voulu croire qu’elle était une personne à part entière, qu’elle avait une voix, une existence propre. Mais maintenant, elle n’était plus sûre de rien.


Devait-elle accepter sa condition ? Ou se rebeller quitte à provoquer enfin sa propre fin ?


***


Amaya se réveilla en sursaut, chassant d’un revers de main les larmes naissantes comme pour effacer ce souvenir. Elle se redressa doucement et découvrit Clyde endormi à ses côtés. Ses doigts frôlaient son bras, et ce simple contact l’apaisa un instant. Son corps tremblait encore, mais elle se força à respirer lentement avant de glisser une main dans les cheveux mi-longs de Clyde.


Il frissonna légèrement sous sa caresse, avant de se blottir contre elle, son visage niché contre sa cuisse nue. Amaya ferma les yeux face à cette proximité troublante. Pendant un instant, elle se laissa aller à imaginer un avenir à deux. Elle aurait aimé y croire, s’accrocher à cette illusion et se convaincre qu’un jour, elle pourrait être heureuse à ses côtés.


Dans un geste hésitant, elle effleura sa joue, puis le contour de ses lèvres. L’envie de l’embrasser la traversa, mais elle s’arrêta à quelques millimètres de sa bouche. Finalement, elle recula et préféra se blottir contre lui une dernière fois avant de quitter délicatement les draps.


Dans la cuisine, Noah était debout, perdu au milieu des appareils électroménagers. Amaya esquissa un sourire en le voyant complètement dépassé.


— Tu veux de l’aide ?


Noah se retourna vers elle, le visage plus apaisé qu’elle ne l’avait vu depuis longtemps.

— Je ne sais même pas à quoi servent tous ces trucs.

— Tu verras, tu apprendras vite.

— Franchement, je suis largué… Je voulais vous préparer un petit-déjeuner pour vous remercier, mais je suis totalement perdu.

— Ne t’en fais pas, je vais m’en occuper. Tu as bien dormi ?


Il hocha la tête.


— C’était… agréable. Merci. Je n’avais ni faim, ni soif, ni froid. J’étais juste bien. Et savoir que ma sœur était proche de moi… ça m’a réconforté. Merci.


Ému, il s’approcha et la prit dans ses bras. La chaleur soudaine de cette étreinte surprit Amaya. L’espace d’un instant, elle se revit dans la fosse, entourée de ses frères et sœurs.


— Amaya ?


La voix de Clyde la ramena au présent.


— J’ai reçu un appel du lieutenant… S quelque chose. J’ai oublié son nom. Il veut nous voir.


Derrière eux, Clyde observait la scène, et bien qu’il n’en laissa rien paraître, une pointe de jalousie lui serra le cœur.


— Le lieutenant Sawyer, corrigea-t-elle. D’accord, je vais me préparer.


Puis, elle se tourna vers Noah.


— Ça ira si on te laisse seul ?

— Oui, ne t’inquiète pas. Je vais gérer.

— Il y a tout ce dont tu as besoin ici, mais si tu veux acheter autre chose, je vais te laisser de l’argent.

— Merci, la Rêveuse.


Elle le fixa un instant, comme pour s’assurer qu’il ne disait pas ça pour la rassurer.


— Tu ne comptes pas t’enfuir, hein ? demanda-t-elle, inquiète.

— Non.


Alors qu’elle s’apprêtait à partir, Noah l’interpella une dernière fois.


— Ça me trotte depuis hier soir… Est-ce que c’est vraiment une coïncidence si l’homme au masque de démon était près de moi le jour du meurtre ? Tu crois qu’il voulait me retrouver… pour me tuer, moi aussi ?

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