Chapitre 3 : Ombres sur l'ile
La nuit était tombée sur l’île de Batz, enveloppant ses ruelles silencieuses d’un voile de mystère. Le vent marin soufflait en bourrasques, faisant claquer les volets des maisons aux façades de granit. La veille, nous étions rentrés à la brigade après une journée déjà éprouvante, mais à peine le temps de reprendre notre souffle que la sonnerie stridente de mon téléphone vint briser le silence de mon bureau. Maja décrocha avant même que j’aie eu le temps de tendre la main vers l’appareil.
- Oui ?
Je vis son expression se figer, son regard se durcir. Elle raccrocha sèchement et se tourna vers moi.
- Jérôme, il y a eu un autre meurtre. Un restaurateur de l’île vient d’être retrouvé mort. Exactement le même mode opératoire que l’instituteur.
Un frisson glacé me parcourut l’échine. Deux morts, en si peu de temps, sur une île aussi petite ? C’était plus qu’inquiétant. Je m’emparai de ma veste et suivis Maja jusqu’à la voiture. Sur la route menant au port, un silence pesant s’installa entre nous, seulement rompu par le bruit du moteur et le martèlement de la pluie sur le pare-brise. Nous savions tous les deux que l’île était désormais le terrain de chasse d’un tueur déterminé.
Nous arrivâmes sur l’île à bord d’une vedette spécialement affrétée pour nous. Une brume épaisse s’était levée, rendant l’atmosphère encore plus lourde. Josselin Le Mouël, le maire, nous attendait sur le quai, le visage fermé, les traits tirés.
- Encore un mort, capitaine, souffla-t-il en secouant la tête. Cette fois, c’est Édouard Rivoal… Le patron de la crêperie où travaille Svetlana.
Maja et moi échangeâmes un regard.
- Où l’a-t-on trouvé ? demandai-je en marchant d’un pas rapide.
- Dans l’arrière-salle de son restaurant. Une serveuse l’a découvert en arrivant pour la mise en place du matin. Même mise en scène que pour Alban Le Pennec.
La tension monta d’un cran. Nous accélérâmes le pas à travers les ruelles pavées, jusqu’à atteindre la crêperie. Devant l’entrée, une petite foule s’était formée. Des visages fermés, inquiets, murmurant à voix basse. Une fois à l’intérieur, je sentis immédiatement cette odeur âcre de mort. Édouard Rivoal gisait sur le sol, dans une mare de sang sombre qui s’infiltrait entre les lattes du parquet. Même blessure à la gorge que l’instituteur. Une exécution rapide et précise.
Le médecin légiste, penché sur le corps, releva la tête à notre approche.
- Heure du décès estimée entre minuit et deux heures du matin, expliqua-t-il. Pas de lutte, pas de traces d’effraction. Comme s’il connaissait son meurtrier.
Maja s’accroupit près du corps, examinant les alentours. Je me redressai et balayai la pièce du regard. Tout semblait en ordre, à l’exception de ce carnage au sol. Ce qui signifiait que l’assassin n’avait pas cherché à voler quoi que ce soit.
Un crime de vengeance ? Un message ?
Un frémissement me fit tourner la tête. Svetlana était là, debout dans l’encadrement de la porte de la cuisine, les yeux écarquillés de terreur.
- Non… Pas Édouard… murmura-t-elle en plaquant une main sur sa bouche.
Je la rejoignis d’un pas rapide. Ses épaules tremblaient sous l’effet du choc. Son regard croisa le mien, suppliant, perdu.
- Qui aurait pu lui faire ça ? Il n’avait que des amis sur l’île…
Je sentis la détresse dans sa voix. C’était plus qu’un simple choc : elle venait de perdre un proche, quelqu’un qui comptait pour elle.
- Nous allons le découvrir, lui assurai-je.
Elle hocha faiblement la tête, mais je percevais autre chose derrière son trouble. Une peur plus profonde, plus intime. Un détail me revint soudain : Svetlana était l’une des dernières à avoir vu l’instituteur vivant. Et maintenant, son patron venait d’être assassiné de la même façon.
- Où étais-tu cette nuit, Svetlana ? demandai-je doucement.
Elle releva brusquement la tête, surprise par ma question.
- Ici… Enfin, non. Je suis rentrée chez moi vers 22 heures. Je… j’ai entendu du bruit dehors, mais je n’ai pas osé sortir. Je ne sais pas… Je ne sais rien !
Maja s’approcha, posant une main sur son épaule.
- Ça va aller, mais il faut que tu nous racontes tout ce que tu as vu ou entendu, même si ça te semble insignifiant.
Elle hocha la tête, luttant contre ses larmes. Nous devions encore examiner la scène de crime et interroger les habitants, mais une certitude me traversa : ce meurtrier jouait avec nous, et ce n’était que le début.
La nuit allait être longue…
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