Chapitre 28
Le lendemain matin, Océane se réveilla vaseuse. Pendant un court instant, lovée dans les draps parfumés à la lavande, elle eut l’impression que tous les derniers évènements n’avaient été que des mauvais rêves. Cependant, le simple mouvement de ses jambes contre le tissu suffit pour que la douleur à son mollet droit ne s’éveille, mettant un terme à ses illusions. Elle grogna, maudissant son karma avant de se lever discrètement, laissant Sonia terminer sa grasse matinée.
Elle se glissa dans la salle de bain de l’étage pour se préparer. Le grand miroir mural lui renvoya son air abattu. Rien à faire : elle détestait le regard que lui rendait son reflet. Ignorant ce que la journée lui réservait, elle se résigna à remettre ses lentilles. De toute façon, il va falloir que je m’y habitue… songea-t-elle avec amertume. Il lui fallut plusieurs tentatives avant de réussir à mettre correctement la première, puis la seconde. Elle jeta un nouveau coup d’œil au miroir et essaya de se satisfaire de son regard presque normal. Heureusement, Sonia n’avait jamais été très attentive aux détails, surtout ceux qui ne la concernaient pas personnellement, aussi n’avait-elle pas remarqué de changement la veille. Cela arrangeait grandement Océane qui n’avait pas encore trouvé d’excuses pour se justifier.
Le rez-de-chaussée était désert en apparence. La jeune femme trouva un post-it sur le réfrigérateur, elle reconnut aussitôt l’écriture délicate de Sofines :
« Partie faire des courses, marre du poisson ! Soyez sages ! »
La note la fit sourire tandis qu’elle se tournait vers la cafetière. Elle n’était pas une grande amatrice de cette boisson, mais celle-ci l’avait soulagée la veille et sa tête ne s’était pas encore complètement remise. Pas plus que le bas de son dos d’ailleurs, qui était encore un peu endolori. Alors que la machine se mettait en marche et que des arômes familiers commençaient à en émerger, des éclats de voix résonnèrent. Cédant à sa curiosité, Océane s’avança dans le couloir et identifia rapidement la voix de Rafael dans son bureau. Elle s’apprêtait à retourner à la cuisine, quand elle perçut la bribe d’une phrase qui l’interpella, elle se rapprocha silencieusement.
— … ce n’est pas la question Joe ! Tu n’avais pas à faire ça dans mon dos ! … … Non, bien sûr que non … … Écoute, je ne sais pas et il est trop tôt pour le dire, mais surtout n’en parle pas à Thierry… Quoi ? Non ! Elle n’est pas un cobaye… Je… Arrête de t’imaginer des choses ! Non, je ne cherche pas à me l’approprier, mais si les choses se confirment, il serait judicieux qu’elle reste dans la famille et pour ça, il vaut mieux éviter de l’effrayer ou de la mutiler…
La dernière phrase eut raison de son indiscrétion. Les derniers mots lui glacèrent le sang. Les avertissements d’Anthony s’avéraient très sérieux. Elle se retourna discrètement afin de regagner la cuisine et tomba nez à nez avec Maxime. Son cœur manqua un battement. Depuis combien de temps l’observait-il en train d’espionner son père ? Avait-il entendu la même chose qu’elle ? Son air grave ne laissait rien transparaître, elle décida de l’ignorer et passa à côté de lui sans rien dire.
Le café prêt, elle s’en servit un bol avec plusieurs morceaux de sucre.
— J’en veux bien une tasse aussi, s’il te plaît, demanda-t-il d’une voix neutre.
Bien que l’idée ne lui plaise pas réellement plus que ça, elle le servit également. Elle le jaugea du regard, guettant le moment où il allait lui offrir une remarque cinglante. Elle réalisa soudain qu’il pouvait tout aussi bien dire à son père qu’elle l’avait écouté. Cette pensée lui fit froid dans le dos, elle baissa aussitôt les yeux et s’assit à la petite table de la cuisine. Maxime, lui, resta debout à la fixer dans l’encadrement de la porte.
Seul le ronronnement régulier du réfrigérateur brisait le silence oppressant qui régnait dans la pièce. Pour autant, Océane refusait d’être celle qui engagerait la conversation. Quitte à rester dans l’ignorance, elle songea qu’il valait peut-être mieux prendre ses distances avec cette famille, même si cela incluait sa meilleure amie. Cette dernière pensée l’attrista profondément, rendant sa boisson plus amère qu’elle ne l’était.
— Good morning sunshines ! scanda la jolie brune en bousculant son frère pour se frayer un passage dans la cuisine.
L’indélicatesse de sa sœur lui fit renverser un peu de son café sur son t-shirt qu’il avait eu la mauvaise idée de choisir blanc ce matin-là. Or, blanc il n’était plus.
— Ah ! Sonia ! Fais gaffe, bon sang ! T’as décidément autant de délicatesse qu’un troll des cavernes !
Océane ne put retenir son rire face à la mine déconfite de Maxime.
— Tu n’as qu’à ne pas prendre toute la place ! rétorqua Sonia avec un grand sourire tout en servant à son tour une dose d’arabica.
Inconsciente de la tension qu’elle venait de réduire en morceau, elle s’installa face à son amie, tournant ostensiblement le dos à son frère, ne manquant pas de faire une grimace pour singer le mécontentement de ce dernier. Océane sourit tandis qu’il posait violemment sa tasse sur le plan de travail avant de remonter à l’étage, certainement pour se changer.
— Comment ça va, toi ? Bien dormi ? Hâte de rentrer chez toi ?
L’intéressée eut du mal à contenir son impatience.
— Oh oui ! Ne le prends pas mal, mais j’ai hâte de retrouver Oma et mes sœurs !
— Je comprends, ne t’en fais pas… C’est juste que… Je ne sais pas… J’ai l’impression qu’on ne va plus se voir…
Océane ressentit un pincement. Sonia n’avait pas idée de la réalité de sa supposition.
— On se verra moins, c’est certain, mais on se verra quand même ! D’autant qu’on n’habite pas si loin l’une de l’autre !
Malgré tout l’enthousiasme qu’elle y mettait, ses mots sonnaient faux. Cela sembla néanmoins satisfaire son amie qui renchérit en évoquant le permis voiture qu’elle était en train de passer.
La légèreté de la conversation finit par détendre Océane, jusqu’à ce que Maxime ne revienne, vêtu d’un t-shirt noir, suivi de son père dont les traits crispés trahissaient la mauvaise humeur.
Le regard du père de famille s’arrêta un instant sur Océane avant qu’il ne les salue. Le rythme cardiaque de la jeune femme s’accéléra. Ses yeux se portèrent malgré elle sur Maxime. Lui avait-il dit ? Contre toute attente, ce dernier devina sa question silencieuse et nia d’un léger mouvement de tête. Ses épaules se détendirent quelque peu.
Après quelques échanges de banalités, Rafael se tourna vers Océane.
— Tu veux rentrer chez toi vers quelle heure ?
Sonia s’apprêta à parler, mais fut interrompue par son frère.
— Si tes affaires sont prêtes, je peux te déposer d’ici une demi-heure.
C’était bien la première fois qu’il se montrait si serviable. Bien qu’elle ne soit pas dupe quant à ses intentions, cette offre arrangeait fortement Océane qui ne souhaitait qu’une chose : retrouver son foyer. Elle accepta, ce qui sembla prendre son amie au dépourvu.
— Quoi ? Si vite ? Tu ne veux pas manger avec nous ce midi ? Il n’y a plus de restes de poisson, ce sera meilleur que ces derniers jours !
La dernière remarque lui valut un regard outré de son père, ce qui fit sourire Océane.
— Non, c’est gentil, mais je dois rentrer. Je dois m’occuper de l’appartement, des courses… Et même si Daphné m’a promis de vraiment donner un coup de main, Oma a sûrement dû tout gérer toute seule… Il faut que je retourne prendre soin d’elle aussi.
Vaincue par ces arguments, les épaules de Sonia s’affaissèrent. Rafael approuva d’un hochement de tête avant de quitter la cuisine.
Les dernières minutes dans la demeure des Jorique passèrent à toute allure. Océane fut rapidement prête à partir.
— Tu es sûre que tu ne peux pas rester un peu plus longtemps ? insista une dernière fois Sonia pendant qu’Océane rangeait sa trousse de toilette dans son sac. Ma mère n’est même pas rentrée des courses ! C’est possible qu’elle ait acheté des choses pour toi en plus !
Océane se mordit l’intérieur de la joue. Son amie avait raison sur ces deux derniers points et elle ne voulait pas se montrer ingrate envers Sofines.
— Tu lui donneras le bonjour de ma part et tu la remercieras d’avoir lavé mon linge, elle n’était vraiment pas obligée…
Sonia fit la moue.
— Mouais… Lâcheuse…
Océane soupira. Elle l’aimait fort, mais l’égoïsme dont elle pouvait parfois faire preuve l’agaçait.
— Arrête… En plus, tu m’as eu pour toi toute seule pendant une semaine !
— C’est vrai ! acquiesça finalement la belle métisse. Bon, je suppose qu’il ne me reste qu’à te donner un coup de main pour descendre tout ça ?
Océane ne refusa pas la proposition et descendit au garage où l’attendaient Maxime et son père. Leur arrivée interrompit leur conversation.
Après avoir remercié Rafael pour son accueil et pris son amie dans ses bras, Océane serra les dents et s’installa dans la voiture.
Bientôt à la maison, ce n’est plus qu’une question de minutes et tout ça sera derrière moi ! se motiva-t-elle intérieurement, luttant contre un mauvais pressentiment.
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