Chapitre 19
La matinée passa vite. Les pensées les plus folles traversèrent la tête d’Océane, allant des théories complotistes des hommes-lézards aux aliens. Si elle avait écourté la conversation, incapable d'en supporter davantage, Joaquin et Rafael, eux, étaient restés étrangement avares en explications. Pourquoi ? Ses cours de philo s’immiscèrent dans ses pensées : « Le savoir, c’est le pouvoir ». Cette réflexion ne la rassura pas. La gardaient-ils sciemment dans l’ignorance pour mieux la contrôler ?
Elle changea de position pour la énième fois. Malgré les antidouleurs, sa jambe lui faisait affreusement mal, plus particulièrement là où elle avait arraché une écaille. Bien que ce geste lui ait douloureusement confirmé la véracité de ce qu’elle voyait, elle le regrettait à présent.
Épuisée, tant physiquement qu’émotionnellement, elle finit par s’endormir.
Lorsqu’elle se réveilla, le campement était silencieux. Un regard à sa montre l’informa qu’il était plus de deux heures de l’après-midi. Même en vacances, elle n’avait jamais autant dormi ! Pourtant, elle ne se sentait pas complètement reposée. Elle secoua la tête. Hors de question de passer la journée à dormir. Et encore moins de se rendre vulnérable... Qui sait ce qu’ils pourraient faire ? Après tout, ils pouvaient tout aussi bien décider qu’elle était une aberration, voire une menace…
Océane se redressa dans son lit de fortune avant de se lever et de chercher son miroir de poche. Ignorant son regard monstrueux, elle se recoiffa rapidement, puis elle ouvrit discrètement la fermeture éclair de sa tente. Le cœur battant, elle jeta un œil à l’extérieur. Personne. Elle hésitait : une part d’elle voulait rester cachée ici, à l’abri des regards, mais l’autre… l’autre avait cruellement faim !
Son appétit l’emporta sur ses craintes, elle sortit de son abri et boita jusqu’au réchaud. Elle y trouva une casserole couverte avec des restes, très certainement à son intention. Elle se servit une grosse assiette et, tout en jetant des regards inquiets aux alentours, elle s’installa à la grande table.
Elle dévora bien vite son plat, regrettant même de ne pas avoir de rab. Elle repoussa ensuite son couvert et tourna sa chaise pour se mettre face au soleil. Elle sortit son miroir et s’y contempla.
Son reflet lui renvoya sa moue, ses yeux lui semblaient encore plus horribles à la lumière du jour : sa pupille s’était réduite à un simple trait. Un frisson lui parcourut l'échine. De vrais yeux de serpent… songea-t-elle écœurée.
— Ne fais pas cette tête, ils sont toujours aussi beaux, murmura Maxime.
Elle sursauta, lâchant son miroir de frayeur. Elle dévisagea son interlocuteur tandis qu’il ramassait l’objet tombé à ses pieds. Il le dépoussiéra d’un geste de la main et lui tendit. Avait-il vraiment dit ce qu’elle avait entendu ? Autrefois, elle aurait exulté, mais à présent ces mots laissaient un goût amer en elle. Elle récupéra son bien en veillant à ne pas le toucher, ni même effleurer ses doigts.
Il prit une chaise et se mit face à elle, ce qui la crispa.
— Comment te sens-tu ?
Pourquoi est-il là ? Qu’est-ce qu’il va me faire ? Je veux rentrer chez moi…
Face à son mutisme et son air apeuré, Maxime soupira avant de se lever. Elle le regarda s’éloigner, se demandant si elle aurait le temps de boiter jusqu’à sa tente, mais avant qu’elle ne puisse peaufiner le moindre plan, il était de retour avec deux verres d’eau. Il but dans l’un et lui tendit l’autre. Océane fixa le verre comme s’il essayait de l’empoisonner.
— Pff…
Maxime soupira, but une gorgée avant de lui tendre de nouveau.
— Satisfaite ?
Elle prit le verre avec précaution, mais n’y toucha pas, malgré la soif qu’elle se détestait de ressentir. Incapable de soutenir son regard, elle fixa le sien sur le boîtier de son miroir.
— Écoute, je n’ai pas idée du choc que tout cela représente pour toi, mais il va falloir que tu te ressaisisses et que tu arrêtes de nous regarder comme si on allait te manger.
Elle releva aussitôt les yeux. Elle n’avait même pas envisagé cette option ! Était-ce possible ? Sa réaction déclencha un rire nerveux chez son interlocuteur.
— Sérieusement ? Détends-toi Océane ! La seule personne qui a changé ici, c’est toi. Nous, on est les mêmes qu’en arrivant.
— Pourquoi vous n’arrêtez pas de me dévisager, alors ? finit-elle par demander d’une voix chétive.
— D’une part, et j’en suis désolé, parce que tu es la première de notre race, c’est forcément intrigant pour nous ! D’autre part, parce qu’on est tous un peu inquiets de tes réactions et…
Il se mordit les lèvres et se mit à bouger nerveusement une de ses jambes. Qu’est-ce qu’il cachait ?
— Et quoi ? insista Océane, inquiète.
—…Et on attend que la bête se réveille.
Elle sentit son estomac se nouer. Ses doigts se crispèrent sur son verre, qui lui échappa presque. Elle le rattrapa de justesse, renversant un peu de son contenu. Ce contact avec l’eau eut raison de sa soif, elle le vida d’un trait avant de le poser sur la table avec un peu plus de force qu’elle ne l’aurait voulu.
Elle ferma les yeux et serra les dents un instant.
— Les vieux ne t’ont vraiment rien dit ? Pff… Ils abusent…
Elle se tourna vers lui. Elle avait vu juste, Rafael et Joaquin lui avaient bien caché des choses.
— Dis-moi ce que tu sais, s’il te plaît ! implora-t-elle dans un souffle. J’ai le droit de savoir !
Une larme glissa sur sa joue, elle n’était pas sûre d’être capable d’encaisser d’autres horreurs sur ce qu’elle était devenue, mais elle avait un besoin viscéral de savoir. Maxime la dévisagea avec intensité. Il se pencha légèrement sur elle et effaça sa larme d’un geste délicat avant de se redresser.
— Je ne pense pas que tu aies besoin de tout savoir sur nous, mais je vais te dire l’essentiel, ce qui peut te concerner directement.
Elle acquiesça, troublée. Jamais, il ne s’était montré ainsi envers elle. Toujours à l’ignorer ou lui donner des surnoms rabaissants. Les rares fois où il lui adressait la parole, c’était avec froideur et sans avoir même la courtoisie de la regarder dans les yeux. Or à cet instant, il ne semblait avoir d’yeux que pour elle. Son expression même paraissait plus douce. Ce changement d’attitude la troublait et l’inquiétait, qu’est-ce que cela pouvait-il cacher ?
— Par quoi commencer ? Hum…
— C’est quoi cette histoire de bête ?
— Euh, oui ! Effectivement, c’est un bon début…
Il se racla la gorge.
— Le fait est qu’aujourd’hui, nous avons tous forme humaine, mais on raconte qu’autrefois, nous étions capables de changer d’apparence. Les traditionalistes, les vieux quoi, racontent que c’est une histoire de malédiction si on n’y arrive plus, mais je n’y crois pas trop. Moi, je pense qu’avec le temps et la crainte des Hommes, on a juste oublié comment faire pour se métamorphoser. Enfin, ça c’est dans l’hypothèse où on aurait réellement eu ce pouvoir, ce dont je doute un peu également. Toujours est-il que pour réveiller le gène du dragon, il faut une brûlure et comme c’est un éveil particulièrement douloureux…
Maxime lui adressa un sourire contrit en désignant son mollet, elle suivit son regard.
— Comme c’est un éveil douloureux, on le fait aux nouveau-nés, ainsi ils n’en gardent pas le souvenir. Généralement, avec une allumette, sur le talon.
Pour appuyer son propos, il défit sa chaussure et lui montra son propre talon gauche. Elle remarqua aussitôt une petite cicatrice blanche.
— C’est ce que l’on appelle le baptême du feu, pas très original, hein ? Tu me diras, nous ne sommes pas réputés pour avoir beaucoup de gens de lettres parmi nous…
Il vit le regard de son interlocutrice se troubler, ses sourcils se froncer. Il secoua la tête et reprit.
— Bref ! Une fois baptisé, si l’enfant possède bien le gène, ses yeux changent presque instantanément. Comme toi, hier. Mais surtout, cela déclenche une crise de colère terrible. C’est aussi pour cela qu’on le fait aux bébés : c’est plus facile à gérer, à contenir. Cela ne cause pas de dégât et n’attire pas l’attention.
— Pourquoi cette crise de colère ?
— À cause de la bête, dit-il comme une évidence.
Il plaça ses mains sur son buste, au niveau cœur. Il semblait chercher ses mots.
— On ressent tous une part de nous en souffrance… Comme une agonie intérieure, un cri déchirant et perpétuel… Comme si notre peau était trop petite pour nous. Et au moment de l’éveil, certainement que notre part dragon n’est pas aussi résignée, elle est en colère et ne supporte pas cette forme humaine.
Il releva les yeux vers elle, le halo rougeâtre autour de ses pupilles semblait plus important, plus vaste dans son iris, faisant flamboyer son regard.
— Avec le temps, on apprend à ignorer et à faire taire ces mugissements, à maîtriser la colère. Mais il s’en faut parfois de peu pour qu’on se laisse dominer par la douleur ou la rage. C’est pourquoi la plupart des dragons sont si susceptibles ou colériques.
Océane le dévisagea, cherchant dans sa mémoire des souvenirs de lui où il était énervé. Elle n’eut pas besoin de chercher longtemps, elle se rendit compte qu’elle en avait beaucoup. Bien souvent, c’était Rafael qui intervenait quand ils étaient enfants et qui l’isolait.
Lentement, elle vit le halo diminuer dans ses yeux pour revenir à un léger contour de ses pupilles.
Elle ouvrit nerveusement son miroir et analysa son propre regard, ces iris étaient stables malgré l’ascenseur émotionnel.
— Officiellement, je suis resté au camp pour vérifier régulièrement les collets, histoire de ne pas nous faire voler notre repas par un renard... Mais, je suis surtout là pour veiller sur toi et gérer les choses à l’éveil de ton dragon… ou ta dragonne. Tu… Tu ne la sens pas ?
Océane referma son miroir.
— Non.
— Écoute, il vaut mieux que cela arrive maintenant alors qu’il n’y a que nous. Je te promets qu’il ne t’arrivera rien et que je ne te ferai pas mal… mais il faut qu’il… ou qu’elle se réveille avant que tu ne rentres chez toi.
C’est alors qu’Océane comprit la portée de l’inquiétude qui planait autour d’elle. Elle s’imagina un instant devenir violente auprès de sa grand-mère ou même de ses sœurs, cela la terrifia
Annotations
Versions