Chapitre 5 : Armand
Le Prince, la Princesse et leur escorte progressaient laborieusement. La Lune sur laquelle ils devaient retrouver leur objectif se situait loin au sud-ouest de Centralia. La principale ligne de front se trouvait au nord-est et l'essentiel des ressources magiques du Monde Central étaient réquisitionnées pour l'effort de guerre. Ainsi, les conduits de proclipsion qui permettaient entre autres aux Guetteurs de voyager facilement de Lune en Lune étaient fermés. C'était Éloïse avec sa seule Magie qui leur permettait d'avancer.
La Princesse, à l'aide de sa maîtrise des arcanes, créait des ponts magiques entre les astres, et les avaient proclipsés lorsque deux corps célestes se trouvaient trop distants. Même pour une magicienne de sa trempe, c'était un exercice difficile de transporter tant de personnes en même temps et ils devaient se déplacer avec prudence, car ils craignaient une attaque ennemie.
Ils se trouvaient désormais à mi-chemin de la Lune de Séréna Kellerwick. Armand, Erik et leurs soldats montaient une garde vigilante pendant qu'Éloïse recouvrait sa magie qu'elle avait presque épuisée. Cette restauration nécessitait un certain temps. Ils avaient quitté le palais depuis déjà plusieurs heures, c'était le milieu de la nuit. Armand espérait qu'ils arriveraient à temps pour protéger cette jeune femme, sans quoi ils perdraient le mince espoir qu'elle représentait.
Le Prince trouvait le temps que prenait sa sœur pour rétablir son pouvoir étrangement long. La Princesse était une puissante thaumaturge à l'image de leur mère la Reine. Mais, il n'osait pas aller lui demander si elle aurait bientôt terminé. Autrefois, Armand et Éloïse étaient très proches, mais depuis quelques années, sa sœur s'était éloignée de lui. Sans doute avait-elle fini par le mépriser pour son incapacité à utiliser la magie, comme bon nombre de Mages du Palais. Un jour, il se retrouverait à la tête des armées du Monde Central. Alors comment ferait-il s'il était toujours incapable ne serait-ce que d'enchanter son épée pour la rendre plus puissante ?
Un coup de coude du capitaine Syfen le tira de sa mélancolie. Erik d'un regard encouragea le Prince à aller s'enquérir auprès de sa sœur de l'état de son pouvoir. Lui aussi savait que le temps pressait. Armand fut tenté de se défiler en demandant à son ami d'y aller à sa place. Mais, depuis toujours la Princesse et le capitaine s'entendaient comme chien et chat. Ces derniers temps, leur relation avait pris un tour si hostile que même le simple fait de s'adresser la parole paraissait représenter un défi insurmontable.
Résigné, Armand se rapprocha d'Éloïse qui lui tournait le dos. Il fut surpris de découvrir que la jeune femme n'était pas en train de convoquer les arcanes. Elle semblait fixer le vide et tenait sa main droite fermement serrée autour de son poignet gauche. Le Prince n'était pas magicien, mais il demeurait néanmoins un guerrier, au sens de l'observation aiguisé. Il n'avait pas eu l'occasion de s'approcher aussi près de sa sœur depuis bien longtemps. Armand la trouva plus pâle que dans ses souvenirs. Des gouttes de sueur perlaient sur son front, ses traits étaient tirés. Avait-elle toujours été si maigre ? C'était une chaude nuit d'été et pourtant Éloïse avait choisi une tunique à manches longues.
Armand ressentit, plus qu'il ne comprit, que quelque chose n'allait pas. Agissant d'instinct, il saisit le bras gauche de sa sœur. Cette dernière tressaillit de douleur, retenant un cri. Elle ne put ou ne voulut pas l'empêcher de soulever l'étoffe. Ce qu'il découvrit l'horrifia : le bras d'Éloïse était couvert d'étranges symboles, des glyphes noirs comme tatoués sur sa peau, partant de son poignet, remontant le long de son bras, disparaissant sous le tissu.
Le Prince fou d'inquiétude prit garde de se positionner entre ses hommes et la Princesse pour que lui seul puisse voir l'étendue des dégâts. Erik et le reste de l'escorte, fort heureusement, leur tournaient le dos.
- Qu'est-ce que cela ? questionna Armand d'un ton empli de crainte. Pourquoi le caches-tu ?
- C'est la Corruption, répondit Éloïse d'une voix basse et tremblante. Personne ne doit le savoir.
- Je croyais que cette affliction touchait uniquement les Rêveurs Terranéens, poursuivit-il. Comment est-ce arrivé ?
- J'ai manqué de vigilance en utilisant la magie de la Vigie, expliqua la Princesse en contenant un sanglot. Cette malédiction nous affecte moins vite et différemment des Tisseurs de Rêves, nous autres Centraliens. Mais, la finalité sera la même. Mon cœur, mon esprit et mon âme finiront par appartenir à Sigrid.
La Vigie était la plus haute et la plus ancienne tour du palais de Centralia. Un lieu chargé d'une magie aussi ancienne que redoutable. Armand sentit un étau se resserrer autour de sa poitrine.
- Pourquoi n'as-tu rien dit ? reprit-il. Il doit bien exister un remède.
- J'ai cherché dans tous les grimoires, il n'existe pas d'antidote. Personne ne doit le savoir, répéta-t-elle. Père et Mère ont déjà bien trop de soucis avec la guerre et si le pays apprend que je suis malade, le désespoir se répandra et notre peuple a plus que jamais besoin d'espoir en ces heures sombres.
- Je te ramène au palais sur-le-champ, déclara le Prince. Nous n'aurions jamais dû le quitter.
- C'est hors de question, trancha-t-elle. La Tisseuse de Rêve, c'est notre dernier espoir, peut-être ma seule chance de conjurer cette malédiction. Je dois le faire tant que je suis encore moi-même.
- Laisse-moi m'en charger seul. Je vais demander à Erik de te ramener.
- J'ai dit non, le coupa sèchement la Princesse. Ma magie est restaurée, nous partons maintenant.
La jeune femme rabattit fermement sa manche et tourna le dos à son frère pour se diriger vers la troupe armée. Armand, en tant que frère cadet savait qu'il devait obéir à sa sœur qui était l'Héritière du Trône. Ainsi, il n'eut d'autre choix que de la suivre, le goût amer de la peur dans la bouche et un mauvais pressentiment dans le cœur.
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