Chapitre 13 : Séréna
Ce type est aussi insupportable qu’il est arrogant... songeait Séréna alors qu’elle fixait le Prince avec intensité.
- Vous entendez quoi par « pas dormir » ? son ton était incrédule. Vous êtes conscient que tout être humain normalement constitué ne peut pas rester éveillé pendant des jours et des jours ? Il arrive un moment où le corps finit par lâcher.
- J’en ai bien conscience Kellerwick, répondit-il sèchement. Mais, tant que nous ne serons pas en sûreté et en présence d’un guérisseur capable de fabriquer une potion qui vous empêchera de Rêver, vous allez devoir rester éveillée. C’est au-dessus de vos forces ?
Elle lui adressa un sourire forcé.
- Mes amis disent que je suis grognon si je n’ai pas mes huit heures de sommeil par nuit. J’espère que ça ne sera pas au-dessus devosforces de devoir me supporter.
- Vous êtes déjà coléreuse, alors un peu plus ou un peu moins...
Il laissa sa phrase en suspens.Putain... ce qu’il m’énerve !
-Là,c’est vraiment l’hôpital qui se fout de la charité ! Et, le milieu hospitalier, ça me connait !
Un bruit de chute sur l’herbe sèche les fit tous deux sursauter. Maudissant son inattention, le Prince sortit son épée du fourreau d’un geste fluide tout en repoussant Séréna derrière lui. À quelques mètres de l’entrée du bosquet, une femme gisait à terre. Elle venait d’apparaître à l’aide de la proclipsion. Ses vêtements étaient sales et déchirés laissant entrevoir de nombreuses écorchures. Ses cheveux bruns en désordre lui tombaient devant le visage et du sang coulait d’une vilaine coupure qui lui barrait la joue. Elle essaya de se relever sans y parvenir. Séréna remarqua que la veste porté par l’inconnue était très semblable à celle de Lénaïc, les mêmes broderies sur les bras, le même insigne sur la poitrine et les boutons en forme de lune. Se pourrait-il que cette personne appartienne à ce fameux Ordre des Guetteurs dont le jeune homme lui avait parlé ? Elle voulut se précipiter vers la nouvelle venue qui nécessitait indiscutablement des soins, mais Armand l’en empêcha. De plus, il tenait toujours son épée levée.
- Attendez ! Elle est habillée comme une Guetteuse, mais ce pourrait parfaitement être un piège, dit-il d’une voix dure. Veuillez décliner votre identité. Et, gardez vos mains là où je peux les voir.
- Vous êtes le Prince Armand, répondit-elle d’une voix rauque en levant la tête vers lui. Je suis Charlie Lamoril la Guetteuse de la Tisseuse de Rêve de cette Lune. J’ai suivi la trace du Pouvoir que j’ai ressenti cette nuit. Aidez-moi, je vous en prie.
Séréna, sans plus se préoccuper de la suspicion du Prince, le contourna pour se précipiter vers Charlie. Elle passa le bras de la Guetteuse sous ses épaules pour l’aider à se relever et gagner la sécurité relative du bosquet. Elle aida la Magicienne Centralienne à s’asseoir sur une des souches. Puis, elle se tourna vers Armand qui se tenait immobile à l’abri des premiers arbres, l’air renfrogné.
- Rendez-vous utile ! Ne restez pas planté là, s’écria-t-elle, agacée. Donnez-moi l’eau qu’il vous reste. Si vous avez du matériel de premier secours dans votre sac à malice, c’est le moment de le sortir !
Le Prince pinça les lèvres, mais s’exécuta. Il sortit la gourde pour la tendre à Séréna qui s’empressa d’offrir à boire à Charlie. Cette dernière la regarda et but avec reconnaissance. Séréna saisit les quelques bandages et pansements qu’Armand lui tendait et entreprit de soigner de son mieux la coupure profonde qui saignait toujours sur le visage de la Guetteuse.
- Comment nous avez-vous trouvé ? Comment avez-vous échappé aux Corrompus ? interrogea Armand d’une voix suspicieuse.
Visiblement, il ne faisait toujours pas confiance à Charlie.
- Enzo, mon époux, c’est le Guetteur d’un Térranéen dont la Lune se trouve près d’ici. Il m’a prévenue de l’arrivée des sbires du Rêveur Noir. Depuis lors, je suis sans nouvelles de lui. J’ai eu le temps de me cacher, mais je n’ai pas réussi à protéger Tamara, la Tisseuse de Rêve dont j’ai la charge. Désormais, son esprit est piégé ici, dans le cauchemar qu’Astrid a tissé autour d’elle. Elle se bat comme une lionne pour résister à la Corruption, mais elle est en train de perdre ce combat. De plus, je ne pouvais pas utiliser trop de magie, car les soldats Corrompus m’auraient repérée. J’ai essayé de libérer Tamara, toutefois j’ai échoué, pire, je me suis fait prendre. Je suis parvenue à m’échapper de justesse, mais depuis, les soldats me traquent.
- Pourquoi ne pas avoir fui vers Centralia ? demanda brusquement le Prince. Ou un Comptoir pour demander de l’aide ?
- Vous n’êtes pas sans savoir les difficultés de déplacement dans ce secteur, votre Altesse, répondit Charlie en soutenant son regard. Même pour nous autres Guetteurs, pourtant maîtres dans l’art de la proclipsion, il nous est impossible d’effectuer le trajet en une seule fois depuis que les portails sont fermés. Les Corrompus m’auraient rattrapé. Je ne voulais pas abandonner Tamara. Ni Enzo dont je suis sans nouvelles.
Elle regarda la Rêveuse. Elle avait les yeux bleus et un teint assez pâle. Ses lèvres pleines se plissèrent à sa vue.
- Vous êtes Séréna Kellerwick, la protégée de Lénaïc, remarqua-t-elle, son expression chargée d’inquiétude. Où est-il ? Est-ce qu’il va bien ?
- Je l’ignore, répondit Séréna, le visage contrit. Nous avons été séparés. La dernière fois que je l’ai vu, il était blessé.
- Par les Arcanes ! jura la Magicienne. Si j’essaie de le contacter, les Corrompus risquent de repérer la magie et nous localiser.
Elle se tourna vers le Prince, l’air interrogatif.
- Mais alors, est-ce votre pouvoir que j’ai ressenti, votre Altesse ?
– Pas le mien, le sien, répondit-il en désignant Séréna.
- Alors ça, c’est... Singulier, s’étonna Charlie en écarquillant les yeux. C’est peut-être pour ça que son essence était si particulière. Et, que les Corrompus qui me traquaient n’avaient pas l’air de le repérer. J’ai réussi à les semer grâce à la proclipsion sur de petites distances pour ne pas attirer l’attention en utilisant trop de pouvoir. Mais, ils montent des Barghest volant qui peuvent couvrir beaucoup de distance rapidement. Votre signature magique étrange m’a servi de guide cette nuit Séréna. Mais, nous ne pouvons pas rester trop longtemps au même endroit. Il y a des patrouilles partout, c’est un miracle qu’ils ne vous aient pas encore repérés.
- Bon, admettons que vous disiez la vérité, intervint le Prince, l’air toujours soupçonneux. Votre présence nous procure un avantage inespéré. Pourriez-vous nous mener dans un endroit sûr afin de préparer notre contre-attaque ?
Charlie hésita un instant puis hocha la tête.
- Je connais effectivement un endroit relativement sûr. Si j’essaie de nous proclipser trop vite et trop loin, sur une autre Lune, par exemple, mon pouvoir sera repéré. Mais ici sur cette Lune il y a un Rêve encore en construction. Tamara ne l’a pas encore achevé et ils ne penseront peut-être pas à aller chercher par là-bas.
- Très bien, répondit Armand. Mais, attention, pas d’entourloupe. Si vous essayez de nous berner, vous le regretterez.
Tiens donc, y’a pas qu’avec moi qu’il est hautain et désagréable,songea Séréna.Ce type est vraiment une plaie.
- Sauf votre respect, votre Altesse, répliqua Charlie sur un ton de défi. Je suis fidèle à l’Ordre des Guetteurs et à la Couronne. Je ne cherche pas à vous berner ou vous trahir.
- Nous verrons, répondit le Prince, peu impressionné. À présent, allons-y ne perdons pas davantage de temps.
La Lune de Tamara, à l’image de celle de Séréna comprenait un océan. Charlie les avait menés sur une île minuscule, où la végétation faisait tout aussi grise mine que sur le continent. La Guetteuse leur avait expliqué que ce Rêve était encore en construction et assez isolé du reste de l’univers onirique de Tamara pour que les Corrompus ne les trouvent pas trop rapidement.
Séréna avait insisté pour soigner plus en profondeur les blessures de Charlie. Le courant était naturellement passé entre les deux femmes. Les soins que la jeune infirmière prodigua à la Guetteuse, l’aidèrent à retrouver des repères familiers. Soigner, c’était quelque chose qu’elle maîtrisait, contrairement à ce pouvoir qu’elle sentait toujours faiblement palpiter dans sa poitrine. Armand leur avait laissé un peu d’espace et contemplait pensivement les vagues.
- Il faudrait recoudre cette coupure, dit Séréna en examinant la blessure sur la joue de Charlie. Sinon ça laissera une cicatrice.
- Recoudre ? Tu veux dire avec des points de suture, comme vous le faites sur Terra ? J’ai entendu dire que c’était douloureux !
- Sans anesthésie, en effet, c’est pas une partie de plaisir, reconnut Séréna en faisant la moue. De toute façon, je ne dispose pas de matériel stérile, et si je sais faire des points rudimentaires, je ne suis pas chirurgienne. Mais, si j’avais des strips, je pourrais au moins rapprocher les berges de la plaie en attendant de trouver un mage de l’Âme.
- Oh, je vois que tu as déjà commencé d’apprendre des choses sur la magie Centralienne, remarqua Charlie, admirative. En revanche, c’est quoi des strips ?
- De tout petits pansements avec de la colle forte sur une des faces, expliqua la Rêveuse en souriant. On s’en sert justement pour refermer des plaies comme celle sur ta joue.
- Hum, la Guetteuse paraissait réfléchir. Tu pourrais essayer d’en faire apparaître avec ta magie des Rêves.
- Pourquoi pas, répondit Séréna, une lueur d’intérêt s’allumant dans son regard. Mais,ila dit que je ne devais pas faire appel à la magie.
- C’était avant que je vous retrouve, dit Charlie d’une voix assurée. Je peux suffisamment dissimuler ton aura pour que tu puisses Rêver le nécessaire dont tu as besoin.
Séréna considéra Charlie un moment. Elle ne pouvait nier qu’elle brûlait d’envie de faire appel à la magie.
- Tu es sûre que c’est sans danger ?
La Guetteuse opina. Elle leva une main, faisant apparaître une rune de couleur orange et Séréna ressentit des picotements parcourir sa peau.
- J’utilise l’Arcane de l’esprit pour dissimuler ton pouvoir des Rêves. Mais, ne tarde pas ou c’est ma propre aura qu’ils finiront par repérer.
Séréna ferma les yeux et imagina un plateau de soin complet. Lorsqu’elle les rouvrit, tout était là : antiseptique, compresses, gants et les fameux strips.
- Incroyable ! s’exclama-t-elle. Si j’avais su faire ça alors que je travaillais, je n’aurais pas eu à trimballer mon chariot de soin dans toutes les chambres !
Un moment plus tard, Séréna rejoignit Armand au bord de la mer. L’eau et le sable étaient grisâtres. Aucun poisson n’était visible dans les vagues, il n’y avait pas de vent et le ressac produisait un grondement sombre et inquiétant. Le jour s’était levé, mais la lumière était terne et le ciel chargé de nuages.Tam va mal,songea-t-elle avec inquiétude.Il va me falloir agir avec ou sans l’accord de mes deux compagnons.Elle se tourna vers Armand, mais décida de garder ses inquiétudes pour elle.
- Charlie se repose, déclara-t-elle. Elle a besoin de reprendre des forces après sa fuite éperdue de cette nuit.
– Très bien, répondit-il. Laissons-la récupérer quelques heures. Il reprit après une pause. Vous avez l’air d’apprécier les étendues d’eau salée, votre amie et vous.
– Nous sommes des filles du sud, expliqua Séréna en souriant. La mer fait partie de nous.
– Sur le Monde Central, nous avons un grand océan au sud de Centralia. Nous avons aussi des rivières, des fleuves et des lacs immenses.
– Je serais très curieuse de découvrir votre monde, avoua la Rêveuse. Si nous survivons à tout cela.
– Je pourrais vous le faire découvrir, si jamais nous nous en sortons.
Elle le considéra avec surprise.Donc, y’a dix minutes, j’étais coléreuse et grossière et maintenant, il veut un date ? Y’a un truc qui ne tourne pas rond chez lui...
- Si vous acceptez la compagnie d’un hôte aussi désagréable que moi bien sûr, ajouta-t-il comme s’il avait lu dans ses pensées.
- Il faut espérer que les guides touristiques Centraliens soient plus aimables que vous alors, rétorqua-t-elle d’un ton sarcastique.
Le Prince rit brièvement et ce son était clair et franc. Pour la première fois depuis leur rencontre, Séréna prit vraiment le temps de l’observer plus en détail : il était grand, les épaules larges avec des cheveux châtains coupés court. Ses traits semblaient taillés dans le roc : une mâchoire carrée, des pommettes hautes et ses yeux d’un bleu profond qui ressortaient contre son teint hâlé. Sous l’armure de cuir légère, la jeune femme pouvait deviner les muscles saillants, ciselés par des années d’entrainement martial. À présent que la colère et la tension avait quitté son expression, la Rêveuse ne pût s’empêcher de lui trouver un certain charme. Elle repoussa immédiatement cette pensée.S’enticher du Prince d’un monde Parallèle ? Et puis quoi encore ? Tu as déjà oublié son horrible caractère ?
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