8. Malala

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Maman cuisinait des saucisses petits pois, c'est mon odeur préférée avec ses cheveux et le rougail, mais c'est pas mon plat préféré. Je préfère la purée mousseline avec du jambon mixé. C'est ce qu’elle cuisine quand je suis malade et qu'elle est gentille avec moi. À ces moments-là, elle ressemble aux mamans de la télévision qui n'existent pas. Elle me laisse dormir autant que je peux et après, elle me chante « Dodo Zaza » comme quand j'étais un bébé et que j'étais accrochée dans son dos comme ils font au pays et chez les koala. Je me rappelle encore de la sensation d'être collée contre son dos tout chaud et remuée comme des grosses fesses d'Africaines, quand elle marchait.

Il restait un peu d'eau dans une bouteille et je l'ai bue car j'avais besoin de la bouteille vide, et j’ai pris des morceaux de sucre derrière son dos, et sur la table. Je lui ai demandé si je pouvais jouer dehors et elle m'a dit d'emmener Josia avec moi. Je voulais me mêler de mes affaires dans mon coin, donc j'avais pas envie de Josia dans mes pattes, mais j'avais pas d'argument contraire, donc elle est descendue avec moi dans la cour.

J'ai mis les morceaux de sucre dans la bouteille vide et ils ont fondu car il restait un peu d’eau à l’intérieur. Puis j’ai posé la bouteille sucrée sur l'herbe. Josia m'a regardée comme si je faisais une bêtise, mais comme elle venait d'arriver à l'époque, elle pouvait pas me gronder, vu qu'elle savait pas comment le faire en français et que Maman m'avait pas appris le malgache jusqu'à aujourd'hui.

Les fourmis sont arrivées très vite, elles se mettaient en file indienne à l'intérieur de la bouteille. C'était comme regarder les documentaires sur les animaux à la télé, mais en mieux parce que c'est la vrai vie.

Je me suis allongée pour les regarder de plus près et Josia s’est assise, à cause de son âge. Elles roulaient à vive allure dans leurs voitures sur l'autoroute des vacances. Elles écoutaient Fourmis FM pour éviter les embouteillages et s'arrêtaient à la station service Evian où l'essence de sucre est trop chère mais de bonne qualité. Puis elles faisaient une pause café à l'aire d'autoroute. Parfois les voitures-fourmis se cognaient entre elles, mais contrairement aux voitures-voitures, elles faisaient pas d'accident. Elles s'arrêtaient pour battre leurs antennes avant de repartir. Elles se criaient jamais dessus comme les humains.

— Qu'est-ce que vous faîtes là ?

On a sursauté. Monsieur Dos Santos, le concierge, a levé les yeux au ciel.

— N'importe quoi.

On est parties en courant et en criant comme si on était poursuivies par le grand méchant loup. Monsieur Dos Santos a ramassé la bouteille, est allé vers le robinet et l’a ouvert. Il a ensuite vidé la bouteille dans l'herbe avant de la mettre dans la poubelle et de repartir nettoyer les mégots dans la cour.

On est vite rentrées pour manger les petits pois saucisses et le rougail devant la télé. Comme d’habitude, le présentateur a annoncé des mauvaises nouvelles avec sa voix remplie de choses graves.
— À la une de notre journal de midi, des centaines, peut-être même des milliers de victimes sont à déplorer lors de l'inondation de la station essence de sucre qui venait d'être inaugurée au pied d'un immeuble du 13e arrondissement de Paris. C'est une véritable tragédie pour toutes les fourmis. Notre envoyé spécial Anthony Fourmi se trouve actuellement sur les lieux du drame, en compagnie d'une des victimes. Anthony Fourmi à vous les antennes.

— Tout à fait Patrick, il s'agit là d'un drame indescriptible, mais que nous allons tout de même vous décrire en long, en large et en travers. Cet après-midi, une nouvelle station essence de sucre est apparue au bas d'un immeuble du 13e arrondissement de Paris, où je me trouve actuellement. Il semblerait qu'elle ait été déposée par deux petites géantes. L'événement a été accueilli avec joie par la population locale qui s'est précipitée vers cette station et a pu en profiter seulement quelques minutes avant le drame, comme va nous l'expliquer cette victime, qui était présente. Madame la victime, que s'est-il passé ?

— Nous allions prendre du sucre dans la station avec mon mari, quand tout a coup, une patte humaine géante nous a soulevées, j'ai pu m'extirper rapidement par la seule entrée de la station, mais mon mari est resté à l'intérieur. J'ai vu le géant déclencher l'inondation avec ses mains. J'ai vu... Désolée, je ne peux plus parler.
— Oui nous comprenons l'émotion des victimes devant cette tragédie. Je vous rends les antennes, Patrick.

Tout ce que je voulais, c'était être gentille avec les fourmis, leur donner un peu de carburant pour qu'elles continuent d'avancer dans leur vie. La fausse Barbie s’est assise sur la table et m’a regardée avec les yeux revolver de Terence Hill et elle m'a traitée :

— C’est de ta faute tout ça. C’est à cause de toi qu’elles sont mortes, parce que tu ne fais que des bêtises. C’est tout ce que tu sais faire, des bêtises, tu ne sais rien faire d’autre. Puis elle a rigolé comme un diable, celui qui habite en enfer, pas celui qui sert à porter les colis.

Elle m’énervait avec ses cuisses et sa tête vides. Je l’ai prise à main le corps et je lui parlé tout doucement dans l'oreille :

— Je vais te tuer ! Rigole encore, tu vas voir, Cochon va !

Comme elle ne s’arrêtait pas, je lui ai coupé la tête, puis les jambes, et aussi les bras. Sa petite tête décapitée continuait à se moquer de moi. Elle voulait pas se taire alors que je l’ai écrabouillée avec ma main. Tahiry a pris une des cuisses dans sa bouche, et la mâchait comme il le faisait avec les pailles. Maman a secoué la tête en disant que ça allait pas dans la mienne, ni dans celle de mon frère.

— Pourquoi tu casses un jouet tout neuf ? Je vais arrêter de t'acheter des jouets si la seule chose qui t'amuse c'est de les détruire à chaque fois.

Elle a retiré la jambe de la fausse Barbie de la bouche de mon vrai frère, et il a pleuré.

— Tu vas pas t'y mettre toi aussi hein ! Vous m'énervez tous à la fin ! Moi je me démène tous les jours et personne n'est là pour m'aider. Josia, va débarrasser la table et fais la vaisselle.

Maman a recollé les morceaux, puis elle m’a rendu Fausse Barbie, qui m’a fait un clin d'oeil.

— Range-moi cette Barbie et va faire tes devoirs !

J’ai continué à me disputer en chuchotant avec Fausse Barbie sur le chemin de ma chambre et je l’ai cachée dans le coffre sous tous les jouets pour ne plus l’entendre rire.

J'avais encore une poésie à apprendre, le problème c'est que j’aime pas du tout apprendre par coeur. « Tu dois apprendre par coeur ta poésie. Tu dois connaître par coeur tes tables de multiplication. » Déjà, c'était pas ma poésie, mais celle de monsieur de La Fontaine et ce sont pas mes tables de multiplication non plus, mais je ne sais pas à qui elles appartiennent. Je comprends pas pourquoi les adultes disent « par coeur » alors qu’en réalité, on apprend « par tête ». Et ma tête a du mal à retenir des choses que je comprends pas. Je devais apprendre le début du « Lièvre et la tortue », mais les animaux dedans parlent avec des mots d’il y a longtemps :

« Rien ne sert de courir ; il faut partir à point.
Le Lièvre et la Tortue en sont un témoignage.
Gageons, dit celle-ci, que vous n'atteindrez point
Si tôt que moi ce but. — Si tôt ? Êtes-vous sage ?
Repartit l'Animal léger.
Ma Commère, il vous faut purger
Avec quatre grains d'ellébore. »

La maîtresse a expliqué ce que ça voulait dire tout ça, mais j'ai pas écouté parce que c'était ennuyeux. Puis j'ai essayé d'apprendre toute seule, mais j'ai pas réussi après « un témoignage »

Quand on apprend, Maman dit qu’il faut écrire plusieurs fois et après on connaît par coeur ou par tête, mais c'est beaucoup trop long, on dirait une punition. Il fallait quand même que je me souvienne parce que tous les jours la maîtresse demandait à quelqu'un de réciter et si on connaissait pas, c'était la honte devant tout le monde et les parents, parce qu’elle écrivait un mot, et pas qu'un seul, dans le carnet de correspondance.

Maman m'a dit depuis depuis qu'il fallait que je travaille encore plus dur que tous les élèves de ma classe.

— Tu dois être meilleure que les hommes blancs, parce que tu es une fille presque noire. Tu n'es pas vraiment noire comme les Africains, mais les Français ne savent pas faire la différence.

J'ai pensé à Kévin et Samuel, qui sont mes seuls copains blancs, sauf Samuel qui est Juif, et je me suis dit « fastoche » parce que j'étais déjà meilleure qu'eux. Mais Maman a aussi dit :

— Tu dois travailler comme les Chinois, parce que les Chinois travaillent très dur. Ils se sont réveillés, et c’est pas trop tôt ! Et c'est pour ça qu'ils font trembler le monde des Blancs.

— D'accord, j'ai dit, parce que moi non plus, j’aime pas me réveiller trop tôt. Mais j'ai pensé à Julie qui est ma meilleure amie et la première de la classe, et à Marjorie qui était la deuxième. Elles sont toutes les deux Chinoises, sauf Marjorie qui est Vietnamienne. Je me suis dit que ça allait être plus dur d'être meilleure qu'elles, parce qu’elles sont très intelligentes, sauf Marjorie, parce qu'elle est bête, et en plus elle triche. Je l'aime pas Marjorie.

J’avais pas fini d'apprendre « Le lièvre et la tortue », mais j’étais fatiguée alors j’ai arrêté d’essayer et j'ai regardé la télé. C'était la publicité, et il y avait un petit garçon et une petite fille en blouse blanche et lunettes comme à la piscine, qui faisaient des expériences. Ils mélangeaient de la poudre dans un bocal scientifique et ça faisait de la mousse. À partir de ce moment, j’ai su ce que je voulais faire plus tard dans la vie et pour mon anniversaire : des expériences de petit chimiste !

Toute la soirée, j’ai pensé au kit du petit chimiste, j’ai demandé à Maman si je pouvais l’avoir pour mon anniversaire, ou même pour Noël, parce que c’est le lendemain, ou deux jours après, je sais jamais si Noël c’est le 24 ou le 25. Elle m'a dit :

— On verra.

J'étais contente jusqu'au moment de dormir, où je me suis rappelée que j'avais pas appris ma poésie-fable. C’était trop tard, Maman avait déjà éteint la lumière et je pouvais pas lui dire que j'avais pas appris « Le lièvre et la tortue », alors qu'elle avait déjà signé le cahier de textes, donc elle aurait su que j'avais menti. J'ai essayé de me souvenir :

« Rien ne sert de courir, il faut partir à point.
Le lièvre et la tortue en sont un témoignage »

Mais j’arrivais à rien. Il me restait qu'une chose à faire : prier. Pasteur Judith dit que quand on prie, Dieu nous entend et Il peut réaliser nos souhaits. Mais pas tous, parce que Dieu c'est pas une lampe magique non plus ! Donc on ne peut pas Lui demander de l'argent ou des jouets par exemple. Mais je pouvais Lui demander de dire à la maîtresse d'interroger quelqu'un d'autre que moi. Je crois. J’ai prié très fort en croisant les doigts et je me suis endormie en jurant que la prochaine fois j'apprendrai toutes mes poésies, puis je me suis excusée parce que c’est pas bien de jurer.

Le lendemain à l'école, j’ai continué de prier dans ma tête pour pas être interrogée par la maîtresse. J’ai croisé mes bras sur la table pour cacher que je suçais mon pouce. J'avais pas le droit parce que c'est un truc de bébé, mais je pouvais pas m'en empêcher parce que j’avais pas encore de raison valide d’arrêter. J’ai vu la sale tête de Marjorie :
— Madame ! Malala elle suce son pouce, j'ai vu !
— Rapporteuse de Paris, mets ta couche et va au lit !

La maîtresse nous a ordonné de nous taire toutes les deux.
— Mais c'est elle qui a commencé ! J’ai dit à la maîtresse, mais elle voulait rien entendre à part ma fable de la Fontaine.

« C'est pas juste, Dieu il sert à rien ! » Je me suis dit avant de demander pardon dans ma tête parce que j'avais commis un blasphème. Ça veut dire que j'ai dit du mal de Dieu et qu’Il pouvait me punir s’Il avait envie. Je crois. Mais j’étais déjà punie vu que je devais réciter une poésie que je connaissais pas.

— Allez Malala, lève toi et récite-nous « Le lièvre et la tortue. ».
J’ai bougé mon cartable, ma chaise et mes fesses le plus lentement possible. Mais la maîtresse perdait sa patience.

— Malala s'il te plaît.

« Rien ne sert de courir, il faut partir à point.
Le lièvre et la tortue en sont un témoignage.
Gageons... Gageons... Ma commère êtes-vous sage ? »

J’essayais de me souvenir mais rien ne sortait de ma tête. J’ai arrêté de parler et j’ai écouté le silence. C’était long. Marjorie faisait des pouces sous le menton et Julie disait les mots sans les dire, avec sa bouche, mais j'arrivais pas à les lire. Tout le monde me regardait et je regardais mes chaussures.

— Malala, peux-tu me réciter la suite ? a insisté la maîtresse.

J’ai pas répondu.

— Malala ?

J’ai levé la tête, mais je disais rien. Elle avait les yeux déçus.

— Rassieds toi Malala, tu me donneras ton carnet de correspondance à la fin de la journée. Marjorie à ton tour.

Marjorie s’est levée pendant que je m’asseyais et elle a récité toute sa fable très vite comme un robot. Quelle crâneuse celle-là ! À la fin de la classe, la maîtresse a écrit un avertissement.

Josia est venue me chercher et j’ai marché le plus lentement possible. J’ai marché sur toutes les feuilles mortes. D'habitude, j'aime bien écouter le bruit du craquement des feuilles sous mes pieds. On peut pas savoir à l'avance lesquelles vont craquer comme des Cracottes et lesquelles vont faire un petit bruit de fourmi. Quand une feuille est vraiment très belle, je la ramasse pour la mettre dans mon livre et l'aplatir. Et quand j'en ai assez, je les jette par la fenêtre pour les voir tomber. Mais aujourd'hui, je traînais les pieds sur les feuilles qui craquaient pas et Josia m’a tirée par la main jusqu'à la maison.

J'ai ouvert la porte en faisant le moins de bruit possible, mais elle a claqué, comme de par hasard. J’avais trop peur que Maman me gronde et me dise encore « Pourquoi tu travailles pas bien à l'école ? Pourquoi tu fais jamais ce qu'on dit ? Pourquoi t'es pas sage comme tes cousines ou ta copine Julie qui travaille bien à l'école, elle ? »

Alors je me suis laissée tomber par terre, dans le couloir, et j’ai pleuré toutes les larmes de mes yeux. Josia m'a regardée comme si j'étais malade et elle s'est collée contre le mur quand Maman est arrivée.

— Qu'est-ce qui se passe Malala ? Pourquoi tu pleures comme ça ?

J’ai répondu en saccadé :

— J'ai... pas... appris... ma poésie !
— Tu n'as pas appris ta poésie ?
— Oui.
— C'est pour ça que tu pleures ?
— Oui... La maîtresse... a... mis... un... mot !
— Sur le cahier de correspondance ?
— Oui.
— Fait voir le mot.

J’ai donné le carnet à Maman en tremblant. Elle l’a signé et m’a dit :

— Ce n'est pas grave d'avoir un mot parfois, ça arrive à tout le monde. La prochaine fois, tu apprendras mieux, je te ferai réciter.

Puis elle a ouvert grand les bras pour que je lui fasse un câlin et elle m’a caressé les cheveux. C'était une sensation chaude et réconfortante comme on dit, même si je le dis jamais, et aussi bizarre parce que c'est le premier câlin que Maman m'a donné depuis que j'ai l'âge d'avoir des souvenirs.

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