DEUX
- Merde ! Elle a déjà bouffé deux rangées de carottes. Ces bêtes-là, ça n'a pas de fond. Regarde-lui la bedaine.
- T'as vu ? C'est un mâle.
- Si des femelles licornes ont des comptes Facebook, le pauvre, il n'a plus qu'à recourir à la chirurgie et se faire chèvre. Ça vaut combien, une corne de licorne ?
- Très cher sur le marché noir. Les Chinois considèrent que c'est hautement aphrodisiaque, à plus forte raison quand il s'agit d'un mâle.
- Tu crois que... ?
- Oublie ça, Paul ! On fait le film, et on la dégage de là.
- Pour qu'elle aille s'empiffrer ailleurs ?
Paul a pris soin de disposer les deux spots de manière à ce que chaque détail de la scène soit mis en valeur. La blancheur argentée du pelage, la queue et la crinière aux couleurs de l'arc-en-ciel, la longue corne à demi enfoncée dont on peut admirer le spiralé finement ciselé, l'orangé de la carotte, le vert tendre de son feuillage, l'œil rose de l'animal, exorbité, le pommetier en fleurs, qui, en cette belle nuit de mai, ajoute au tableau un je-ne-sais-quoi d'oriental, composent ce qui assurera plus d'une quinzaine de minutes de gloire à nos cinéastes amateurs. Une touche de Photoshop, et le tour sera joué. Si la créature n'écumait pas de rage, l'effet serait magique.
- Attends, je lui nettoie la gueule.
- Attention, Paulo, tu sais à quel point ces bêtes sont vicieuses.
- Je sais ce que je fais. Commence à filmer.
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