Episode Vingt-Neuf : Le Capitaine Shinto
Le Capitaine Shinto de Bralisk n'avait jamais eu à travailler pour obtenir ce qu'il voulait. A l’âge de dix ans, il avait déjà obtenu toute l'adresse et le savoir-faire militaire que l’on pouvait attendre d’un enfant de bonne famille.
Si l'on y ajoutait son don naturel pour le maniement de l'épée et du sabre, on comprenait vite pourquoi il n'avait jamais vraiment connu de difficulté.
C'était l'un des meilleurs capitaines de Khenas, peut-être même le meilleur que l’on ait pu voir depuis un siècle, mais il n’en faisait pratiquement jamais démonstration parce qu’il ne concevait pas l’intérêt des tâches pénibles. Il s’en tenait écarté autant qu’il le pouvait et trouvait toujours un moyen pour fuir ses responsabilités.
La seule chose qui pouvait lui tenir la tête hors de la sieste, c'était l'art de la peinture. Il faisait commander des toiles en provenance du monde entier et passait des heures à admirer ce qu'il peinait parfois à comprendre. Dans une autre vie, il s'y serait certainement adonné, car c’était la seule discipline qui lui donnait vraiment matière à réfléchir.
Mais à ses yeux, reprendre la capitainerie de son père à Lâm-ville était plus important et surtout, bien moins fatiguant. C’est pour cela que, pendant des années, il tint son poste comme un vieux meuble sculpté dans du bon marbre.
- Capitaine Shinto ! On attaque le village ! s’exclama l’un de ses soldats en entrant dans la chambre où il dormait.
C’était une toute petite pièce en bois très charmante. Son plafond était en diagonale parce qu’elle se trouvait au dernier étage de la capitainerie et une petite fenêtre laissait passer un peu de la lumière de la lune.
De Bralisk avait accroché les sabres de son père et de son grand-père sur le mur en face de la porte coulissante, on les remarquait en entrant. Juste à côté, quelques médailles et trophées étaient posés sur une étagère. Si l’on tournait la tête à gauche, on pouvait voir le tableau « portrait d’une femme inconnue » qui représentait une étrangère vêtue d’un grand chapeau de paille. Elle se promenait le long d’un chemin, avancement lentement vers celui qui était en train de la peindre. A droite, au fond de la pièce, se trouvait un petit bureau d’acajou sur lequel les manuscrits de Bralisk étaient disposés en bazar.
Et puis, du même côté que la porte se trouvait un petit lit sur lequel le capitaine était allongé. Après un ou deux grognements, il ouvrit les yeux.
- A cette heure-ci ?
- Ils sortent toujours la nuit, Capitaine.
- Et bien moi, non. Transmets-leur un message, Losgann. Dis-leur de repasser demain, quand nous serons frais et dispos. Voilà trois nuits qu’ils dérangent notre sommeil.
Shinto referma les yeux comme si de rien n’était, une minute plus tard, il respirait comme s’il s’était rendormi.
- Vous ne dormez pas, capitaine ?
Après un long silence, Shinto déclara :
- Mais non Losgann, mais non.
En se levant, le capitaine Shinto tapota l’épaule de son soldat et attacha ses longs cheveux noirs.
- Fais apporter mon armure.
L’armure noire et bleue du clan Bralisk avait été portée pendant vingt générations par les membres de cette famille. Tous ceux qui l’avaient revêtue étaient morts avec la fierté de l’avoir un jour rayée ou cabossée, mais pas Shinto. D’ailleurs, il avait à l’esprit l’idée qu’il briserait la tradition et la rendrait comme il l’avait reçue.
Lorsqu’on la lui amena, il l’enfila aussitôt et ceint ses reins comme s’il allait livrer la bataille du siècle. C’était l’étrange paradoxe du capitaine Shinto, il lui fallait un moment pour se mettre en route, mais lorsqu’il devait vraiment accomplir son devoir, il lui était impossible de le faire à moitié.
- Autre chose à signaler, Losgann ?
- Non, Capitaine. Ah, si. Le Capitaine Keldan est arrivé il y a quelques heures.
- Keldan ? Qui est-ce, déjà ?
Le Porteur était toujours aux prises avec le même vampire. Celui-ci, malgré son extrême maigreur et ses yeux pâles avait une force de poigne horriblement puissante et se relevait à chaque fois qu’il était mis à terre.
Le plus curieux, c’est que Keldan ne sentait rien de foncièrement mauvais émaner de la créature, ni de bon. Il n’y avait en elle aucune colère et aucune peur, comme si elle était entièrement vide. Il pensa même que le Souffle ne coulait pas en lui, mais c’est en sentant une odeur familière se rapprocher de lui qu’il abandonna cette idée.
Deux mains se posèrent délicatement sur les tempes de la créature et celle-ci tomba dans les vapes. C’était Yvan. Il venait de couper ses connexions neuronales rien qu’en le touchant.
- Vous vous en sortez, capitaine ? demanda-t-il.
- Oui, on va dire que oui… Je savais pas que vous vous battiez, vous aussi.
- A ma façon.
Le vampire ne se releva pas du tout, même après quelques secondes.
- Ceux à qui on tranche la tête continuent de vivre, et vous, Yvan, vous l’avez tué en le touchant ?
- Oui, c’est étrange. J’ai dû toucher à quelque chose de vraiment vital, pour eux.
- Vous savez ce que c’est ?
- Non. Dans le doute, j’ai coupé tout ce que je pouvais.
- On fera avec.
Keldan grimpa sur une petite butte de terre et s’écria :
- La tête ! Visez la tête !
Alors les soldats s’exécutèrent et même ceux qui trouvaient la tâche compliquée parvinrent à éliminer quelques pâles. Au bout de quelques minutes et après bien des efforts, leur nombre fut réduit de moitié. L’unité de Kellermann s’affaira à empiler les cadavres les uns sur les autres alors que le reste de l’équipe tuait ce qu’il restait. Kellermann, Keldan et Lurrihan se réunirent.
- Notre efficacité grandit, capitaine.
- Oui, mais je m’inquiète. Jusqu’à présent, ceux que nous avons tués restaient morts. Qu’est-ce que ceux-ci ont de différent ?
C’est alors que Keldan fixa son attention sur l’une des chandelles tombées au sol. Quelle idée étrange… Des êtres silencieux comme eux auraient pu jouer sur l’effet de surprise, mais ils avaient préféré être vus de tous. Des soldats, des civils, et de…
- Kellermann, faites-les s’éloigner des corps.
- Pourquoi ?
- Dépêchez-vous, Kellermann. Je viens de penser à quelque chose.
Mais avant même que Keldan ne finisse sa phrase, la montagne de cadavres empilés s’éveilla et fondit comme une vague de chair sur Dordo et Dilkann qui furent dévorés vifs en poussant des hurlements atroces.
- Capitaine ! cria Kolto en voyant avec horreur que la dépouille qu’il portait avait complétement absorbé ses avants-bras.
- Merde ! s’exclama Keldan.
- Tiens bon ! s’écria Kellermann.
Tous deux coururent aussi vite qu’ils le pouvaient pour abattre leur cible, mais le vampire trancha la carotide de Kolto et l’emporta dans la forêt. Spark Kellermann fut arrêté net par le Porteur.
- Non, Spark, n’allez pas plus loin.
- Mais Capitaine, je…
- Il est mort. Et si vous le suivez, il y a des chances pour que vous y passiez aussi. On s’est trompés. Détruire leur cerveau les immobilise plus longtemps, mais je crois que rien ne peut les tuer.
« Tu veux que j’y aille ? » demanda Lurrihan, prêt à foncer pour rattraper Kolto. Qui sait, peut-être était-il encore vivant.
- Non, ne bouge pas. Rappelle-toi de ce qu’a dit Edwin : ces vampires-là ne font qu’attaquer, tuer, et mourir, en principe. Mais eux, ils deviennent de plus en plus forts, ils s’adaptent à nos coups, ils sont capables de mouvements complexes, comme ceux que nous avons affronté hier.
« Tu penses qu’ils sont intelligents, eux aussi ? », dit Lurrihan.
- Non. Mais souviens-toi de ceux que nous avons vaincu. Ils se tenaient à distance et pouvaient partager ce qu’ils savaient entre eux. Yvan l’a dit, un lien étrange les unit tous. Et si ces chandelles leur servaient à être vus par un vampire intelligent qui lui, les ramènerait à chaque fois à la vie ?
« Si ce que tu dis est vrai, il doit être dans les environs. Trouvons-le. »
Lorsque Lurrihan fermait les yeux et trouvait le calme absolu, le terrain qui l’entourait lui apparaissait de plus en plus clairement. Il ressentait les reliefs, les textures et les mouvements de la zone et les connaissait comme s’il les avait arpentés toute sa vie. Keldan, quant à lui, sentait avec précision la peur, la colère et tout ce qu’il se passait dans le corps des êtres qui se trouvaient dans le secteur. A eux deux, ils avaient une vision très précise sur ce qui se passait dans le périmètre. Lorsque Lurrihan détectait un mouvement ou une forme qui pouvait être celle d’une forme de vie, Keldan reniglait ce qu’il se passait dans cette direction et pouvait confirmer qu’il s’agissait bien de quelque chose.
Grâce à cette tactique, ils purent chercher l’intrus tout autour d’eux, et la tâche ne fut pas si difficile, puisque Keldan ne sentait rien venant des vampires ordinaires, si ce n’est leur odeur de cadavre. C’est à l’entrée de la forêt que leurs soupçons furent confirmés. Dans l’ombre, deux grands yeux jaunes les observaient.
- Fonce, Lurrihan, dit Keldan.
Et celui-ci s’exécuta, il fendit l’air de plus en plus vite, à mesure que son corps s’adaptait parfaitement à l’endroit, jusqu’à dépasser la limite humaine ordinaire.
- Kellermann, vous…
Keldan avait passé tant de temps à essayer de trouver le vampire intelligent qu’il n’avait même pas vu partir Kellermann. En le repérant avec son odorat, il comprit que celui-ci s’était lancé à la poursuite de celui qui avait enlevé Kolto.
- Et merde… Kellermann ! Revenez, Kellermann !
Personne ne répondit.
- Kellermann ! continua-t-il de crier, alors qu’il s’engouffrait dans la partie de la forêt où avait été emmené Kolto.
« Allez, bon sang. Répond, se dit Keldan. »
Le porteur finit par entendre le bruit d’un sanglot. C’était sûr, il y était presque.
C’est en arrivant dans un petit sous-bois qu’il découvrit une scène infâme. Spark Kellermann était en train de creuser dans la terre et essayait tant bien que mal d’extraire les morceaux de Kolto que le vampire venait de disperser dans le sol. Celui-ci, décapité, se trouvait près de lui, déjà froid. L’une des chandelles éclairait l’endroit.
Keldan eut un haut le cœur et essaya de ne pas regarder la dépouille. Qu’avait-il bien pu se passer ?
- Kellermann.
Le fidèle Spark n’entendait même pas son supérieur, il pleurait toutes les larmes de son corps.
- K…Kellermann. Dites-moi ce qu’il s’est passé, dit Keldan en se mettant à sa hauteur, acceptant de regarder l’effroyable scène.
- Ce… Cette ordure…. Il venait d’enterrer… D’enterrer Kolto. Quand je suis arrivé, il a posé… Il a posé sa petite chandelle et…
Il ne put continuer, ses mains débordaient de morceaux de chair encore sanguinolents qu’il n’arrivait même plus à compter.
Était-ce pour cela qu’on ne retrouvait pas les victimes des vampires ? Etaient-ils tous enterrés et décorés d’une petite flammèche ? Pourquoi de telles créatures accomplissaient-elles ce rite ?
Les questions se bousculaient dans la tête de Keldan, mais il n’y avait plus assez de temps. Il fallait à tout prix aider Lurrihan, aux prises avec la créature qui dirigeait les vampires.
Mais pouvait-il donner cet ordre à Kellermann, qui rassemblait encore les restes de son compagnon ? Avait-il cette légitimité ?
« Un Porteur n’est pas un guerrier », répétait sans cesse Soto pendant sa formation et Keldan ne s’en rendit jamais autant compte qu’aujourd’hui. Mais il serra le poigna, il força son regard vers les yeux du garçon qui, de son vivant, l’avait admiré, et posa la main sur l’épaule de son second.
- Kellermann, rejoignez la formation.
Celui-ci reposa lentement les restes qu’il tenait en main et se releva dans le silence. Ses yeux étaient vides et ses jambes encore tremblantes.
- Bien, capitaine, dit-il en quittant l’endroit.
Que dire de plus à cet homme qui ne savait plus où se mettre ? Que faire face à tant de haine et de sauvagerie ? Non, pas de questions pour le moment. Il observa un instant la dépouille du vampire.
« C’est bien ce que je pensais, se dit-il. Ils ne peuvent pas revenir à la vie s’ils sont hors de la portée de la vision d’un pâle intelligent. »
Il porta sa main à son épée et sortit à son tour de la forêt en écrasant brutalement la tête du pâle sous sa botte. Kellermann se trouvait à l’orée des bois et constatait, impuissant, que la plupart des vampires étaient revenus à la vie et devenaient de plus en plus voraces. Les soldats tenaient bon mais ignoraient combien de temps le combat pouvait durer si ces choses se réveillaient à chaque fois plus fortes.
- Capitaine, que dois-je leur ordonner ? Une retraite ? Doit-on suivre Lurrihan ?
Si les soldats relâchaient leurs efforts ou quittaient l’endroit, les pâles pourraient rentrer dans le village et s’en prendre aux habitants. D’un autre côté, Keldan ne pouvait pas laisser Lurrihan tout seul, sachant quel péril l’attendait. Diviser l’escadron en deux condamnerait immédiatement ceux qui s’opposeraient aux pâles . En bref, il n’y avait rien à faire.
- Qu’ils… Qu’ils continuent à se battre ! Pendant ce temps, nous deux, nous devons rejoindre Lurrihan.
- Vous êtes sûr, Capitaine ?
Non. Bien sûr que Keldan n’en était pas sûr, mais que pouvait-il faire d’ordre ? Il n’avait eu aucune formation militaire.
- Bien, Capitaine.
Mais alors que les deux hommes commençaient à rejoindre la partie de la forêt où Lurrihan affrontait le pâle intelligent, ils remarquèrent que leurs soldats délaissaient le combat et battaient petit à petit en retraite pour laisser les pâles entrer dans la ville.
- Que font-ils ? demanda Keldan.
Kellermann vit alors parmi eux une figure qu’il connaissait bien.
- C’est… c’est Losgann, de la garnison de Lâm-ville ! Est-ce que c’est lui qui vient de leur donner cet ordre ?
- Vous avez pris du galon, Kellermann, dit une voix rauque.
Le Capitaine de Lâm-ville venait de s’asseoir sur une petite souche d’arbre juste derrière eux et observait la bataille, son épée plantée dans le sol.
- Mais vous n’avez rien retenu de votre passage dans ma garnison. Regardez ce qu’il se passe.
Les pâles entrèrent dans la ville sans continuer à se soucier des soldats. Mais les premiers tombèrent dans un immense trou. Shinto et ses hommes l’avaient-ils creusé pendant que ceux de Keldan se battaient ? C’est à cet instant que l’escadron de Shinto, caché près des murailles, sortit de sa cachette pour y pousser le reste des créatures. Shinto se leva et rangea son épée dans son fourreau en observant la manœuvre.
- On ne se bat pas contre une plante en l’arrosant. Plus ils meurent, et plus ils deviennent forts, il suffit alors de trouver un moyen pour qu’ils ne meurent pas.
Réglés comme une horloge, d’autres soldats de Shinto arrivèrent aussitôt pour verser de grandes bassines de liquide dans le trou où se trouvaient les pâles.
- C’est… C’est de l’huile, Capitaine ? demanda Kellermann. Pour qu’ils se brûlent avec leurs chandelles ?
Celui-ci ne reçut qu’un coup du manche du sabre de Shinto et un peu de mépris.
- N’avez-vous rien écouté ? Ce sont des bassines d’eau savonneuse. L’eau rend la terre meuble, le savon rend les surfaces trop glissantes pour qu’on les escalade. Votre ami médecin m’a tout dit, nul besoin de les tuer pour le moment, il ne nous faut que leur maître.
Vous êtes trop franc, Kellermann, trop simple. La meilleure manière de gagner, c’est toujours de se battre le moins possible. Surtout quand on n’est pas un soldat.
En disant cela, il regarda Keldan qui n’avait rien dit depuis son arrivée. Shinto n’était pas un homme très grand, mais son pas était lourd, sa démarche assurée, ses épaules souples et sa poigne mobile. En sentant ce qu’il pouvait bien ressentir avec le Souffle, Keldan vit une chose qu’il n’avait jamais ressentie : le Capitaine n’avait pas de peur, pas de colère, mais surtout pas de doute. Le calme olympien qu’il dégageait devant cette situation critique était si féroce que, pour la première fois, le grand Porteur se sentit minuscule.
- Toi, tu sais où se cache notre ennemi, dit Shinto à Keldan.
Celui-ci sentit encore l’odeur de Lurrihan qui suivait celle de l’intrus.
- Oui.
- Conduis-moi à lui.
Aussitôt, sans rien penser d’autre, Shinto et Keldan s’élancèrent à la poursuite de la cible à abattre. Sans même que Shinto ait à parler, Kellermann comprit son rôle. Il devait rejoindre Losgann pour l’aider à superviser les troupes.
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