Chapitre 6
Le maquillage coule le long de mon visage où mes cheveux se collent, complètement trempés par l’eau. Mon corps est gelé, mes doigts engourdis, pourtant, je ne ressens pas le froid, le visage rouge de l’effort. C’est comme si mon corps refusait de ressentir quoi que ce soit, trop occupé à survivre. Je cours et je cours pour notre vie. Le tonnerre gronde et mon souffle est de plus en plus saccadé. Je fuis, cherchant un lieu où s’abriter.
- Nana…
Ses gémissements me ramènent à la réalité. Je ralentis et prends le temps d’observer le paysage nocturne. Mon souffle est court, chaque inspiration brûle ma gorge. La tension retombe d’un coup, comme un éclair frappant la terre. Mes jambes flanchent, mais je tiens bon. Elles m’ont mené au parc à jeu. Ma tête tourne, l’adrénaline commence à retomber. Un pied après l’autre, je commence à vaciller. Je tiens le coup encore un peu et pose Mira sous l’abri qui n’est nul autre que le jeu pour enfant. Abritées dessous, je retire mes vêtements trempées et ceux de Mira. Je sors mon autre pull du sac et l’enfile, puis fait enfiler une veste sèche à Mira et l’installe sous mon pull, collée contre ma poitrine, espérant la garder au chaud pour ne pas qu’elle tombe malade. Ma main caresse son dos, les jambes recroquevillées pour être le plus au sec malgré la tempête. Je bascule ma tête en arrière et halète, ma vision se trouble, les larmes coulent à flot. Pourquoi… Pourquoi est-ce qu’il m’a fait de la peine ? Après tout le mal qu’il m’a fait…Il est responsable de tout cela. Il m’a brisée, il a tout détruit. Mais au fond…une partie de moi refuse de le haïr complètement. Je ne devrais pas avoir de compassion pour lui…même si…il reste mon père. Pourquoi est-ce qu’une part de moi pleure pour lui ?
– J’ai peur…
Sa voix est faible et elle aussi tremble contre moi. Elle n’a jamais été réellement témoin des violences, je l’en ais toujours préservé. Mais aujourd’hui, rien ne va comme prévu. Il manquait juste deux jours... Deux jours et on serait partie sans un bruit, sans se retourner.
La tête lourde, je pose mon menton sur le haut de son crâne et ferme les yeux.
« Alors que je rentre du collège avec la mère, nous rigolons d’une stupide blague que j’avais entendu auprès d’un camarade. Elle n’est pas si drôle mais malgré tout, suffisamment ridicule pour nous faire rire.
Nous entrons dans la maison et je me précipite à la cuisine pour fouiner dans les placards à la recherche d’une brioche et du chocolat. L’heure du goûté est là et je suis une sacrée gourmande.
– Une seule brioche Nana d’accord ?
Je me tourne vers ma mère et elle explose de rire.
– Qu’est-ce qu’il y a maman ?
Elle me sourit et s’approche, lèche son pouce et commence à m’essuyer les joues recouvertes de chocolat.
– Mais euh ! Je peux le faire comme une grande. Dis-je en faisant la moue.
Le reste de la fin d’après-midi se passe au parc à jeu. Là où ma mère m’emmène chaque vendredi soir. J’ai beau avoir treize ans, cela n’empêche pas que j’aime ce parc et faire l’idiote, rien que pour faire rire ma mère. »
Si j’avais su que ce soir-là, mon père rentrerait complètement bourré et qu’il lèverait, pour la première fois, la main sur ma mère. Le week-end qui a suivi, il a tout fait pour se faire pardonner. Mais, au fur et à mesure des semaines, il devenait de plus en plus violent. Ce n’est qu’à mes quinze ans que j’ai compris l’une des raisons de cette violence : L’alcoolisme dû à une charge mentale importante à cause du boulot. Boulot qu’il a perdu après avoir agresser son patron. Si seulement ça c’était arrêté là, il aurait pu trouver un autre boulot, moins prise de tête et nous serions heureux tous les quatre.
Les frissonnements de Mira me ramène au présent. Malgré mes efforts, malgré le fait que j’ai tout fait pour prendre à la place de ma mère enceinte, je n’ai pas pu sauver notre famille. Ma mère était tombée enceinte lors d’un des fameux week-end « pardon », du moins, elle le suppose. Elle avait fait un déni de grosses dû au stresse quotidien d’un mari aimant devenu violent. Elle était souvent fatiguée, vomissait parfois avec quelques nausées. Un test et une radio ont suffit à comprendre qu’elle était enceinte de pratiquement trois mois.
Elle voulait lui dire, espérant que cela apaise mon père, qu’il soit heureux de cette nouvelle. Mais, elle ne lui a jamais dit, voyant comment il agissait envers moi. Elle était de plus en plus effrayée et ne reconnaissait plus l’homme qu’elle avait épousée.
Au début je ne me prenais pas de coup jusqu’au jour où je me suis interposée, car il commençait à aller trop loin. Je voulais protéger ma mère et ma sœur. Mira.
Dans un réflexe instinctif, je caresse le dos de Mira pour l’aider à s’endormir. Ces derniers jours ont été stressant et, ne parlons pas d’aujourd’hui…
Je m’assoupie un instant et me réveille quelques temps plus tard. La pluie est plus calme, le tonnerre n’est plus là, mais le ciel reste sombre. Un grand manteau est posé sur mes épaules, me réchauffant.
Je me redresse rapidement et regarde autour de moi mais ne voit personne. D’une main, je saisie le manteau. Ce n’est pas à lui. Il n’a pas ce genre de veste. Si cette veste n’est pas celle du père, la question reste de savoir à qui elle appartient. Est-ce qu’on m’a suivi ? Mira est toujours là, mon sac aussi et rien n’a été volé alors pourquoi ? Et qui ? Malgré l’humidité ambiant, la veste sent divinement bon. Une odeur d’épices qui s’accroche aux tissus. Un mélange de cède, de poivre et une touche de vanille. Un parfum réconfortant, enveloppant.
Personne autour.
Quelqu’un tousse juste au-dessus de moi. Je me fige.
Mon regard se lève instinctivement pers la passerelle du jeu, là où le toboggan rejoint une autre structure. Étant placée dessous, je ne peux pas distinguer la silhouette. Quelqu’un est là. Pourquoi il ne dit rien ?
– Qui êtes-vous ? Ma voix flanche.
Le silence s’étire. Le vent se lève doucement, soufflant dans les arbres, mais aucun bruit. Je fronce les sourcils. Un léger craquement de bois me fait sursauter. La passerelle au-dessus de moi…Une ombre s’y est déplacée. La personne ne parle toujours pas.
Je serre Mira contre moi, mon cœur battant fort. Puis, enfin, une voix émerge du silence, hésitante.
– Vous êtes en sécurité ici.
Il marque une pause.
– Il ne vous a pas suivi. Je…
Il s’arrête et ne dit rien d’autre. Pourquoi ne se montre-t-il pas ? Cette voix me dit quelque chose.
– Qui es-tu ? Pourquoi m’aides-tu ?
Aucune réponse.
– Je ne vous veux aucun mal. Je sais que tu ne veux pas qu’on t’aide mais…je ne peux pas ne rien faire malgré tout.
– Pourquoi…Soupirais-je.
Ma voix se perd dans le silence. Je ne sais même pas à qui je m’adresse. Je ne sais plus quoi dire ni ce que je dois faire. Continuer de parler à cet inconnu qui refuse de se montrer ? Partir sous la pluie battante et risquer de perdre la seule aide qui me vient. Est-ce que j’ai seulement envie qu’on m’aide. Je me suis toujours débrouillée seule ces dernières années… Le vent siffle à travers les branches. La pluie continue de battre son plein tandis que Mira, dans mes bras, pousse un léger soupir contre moi, son corps enfin apaisé, profitant de cette nouvelle chaleur plus que bienvenue. Je ressers doucement mon étreinte, la veste autour de nous. J’enfouis mon visage dans le col de la veste, l’odeur d’épices et de vanille me trouble plus que je ne le voudrais. Elle contraste avec l’humidité ambiante, la peur et toutes les odeurs qui accompagnaient notre quotidien.
Je dois lui poser d’autres questions. Je veux savoir qui il est… mais par quoi commencer ?
Du coup, je garde le silence. Mon corps affaibli, mes muscles s’engourdissent. Une immense fatigue refait surface, mes paupières s’alourdissent malgré moi…
Je vais fermer les yeux et je lui poserais des questions après. Juste quelques minutes…
Le battement de la pluie contre le sol, le souffle paisible de Mira, la chaleur de la veste… Je m’endors.
Quand j’ouvre les yeux, la pluie s’est arrêtée, l’air est plus frais et plus léger. D’une main, je me frotte les yeux, de l’autre, je m’assure que Mira est toujours là, endormie. Un peu désorientée, j’observe autour de moi. Le silence m’enveloppe. Il n’est plus là. A mes pieds, un sac de tennis repose sur le sol.
D’une main hésitante, je fais glisser la fermeture éclair. A l’intérieur, une couverture épaisse, quelques barres de céréales, deux tablettes de chocolats, une bouteille d’eau… De quoi tenir. Et un petit post-it sur la tablette de chocolat noir.
« J’espère qu’elle te remontera le moral. »
Pourquoi ? Comment s’est-il que le chocolat noir est mon préféré ?
Un nœud se forme dans ma gorge.
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