Le Prince qui Aimait les Fleurs.
Il était une fois, dans un pays lointain, un prince qui habitait un grand château majestueux. Ses parents, le roi et la reine, étaient aimés et admirés par le peuple qui leur vouait une fidélité sans faille.
Très attaché à sa mère, le prince adorait passer du temps avec elle dans les jardins royaux pour admirer les fleurs. Une passion partagée qui, en grandissant, les rapprocha encore davantage. Elle lui apprit tout ce qu’elle savait sur l’art du jardinage, du rempotage à l’utilisation du crottin de cheval, en passant par le bouturage.
Mais un jour, alors que le prince n’avait que douze ans, la reine tomba gravement malade et mourut peu de temps après. Le roi et le prince restèrent inconsolables pendant un temps qui leur sembla infini. Puis, la vie reprit son cours et le prince, en l’honneur de sa défunte mère adorée, continua à s’occuper des fleurs qu’ils avaient mis tant de passion à faire pousser.
Le roi, aigri et accablé par le chagrin, ne voyait pas d’un bon œil les affinités de son fils avec une activité qu’il considérait comme réservée aux femmes. Alors, le jour des seize ans du prince, il lui offrit une armure étincelante ainsi qu’une magnifique épée.
— Merci pour ce somptueux cadeau, père, mais le royaume est en paix, je ne comprends pas le sens de ce présent, dit le prince.
— À partir d’aujourd’hui, vous suivrez un entraînement militaire rigoureux, comme je l’ai suivi à votre âge ! s’exclama le roi.
— Mais je ne veux pas apprendre les arts de la guerre. Je préfère cultiver mes fleurs et m’occuper des jardins, s’inquiéta le prince.
Le roi balaya ses mots d’un revers.
— Balivernes ! La place d’un prince n’est pas dans les jardins, mais au combat ! Vous obéirez à mes ordres ! hurla le roi avec véhémence.
Le prince baissa la tête et acquiesça à contrecœur.
Durant de longues années, il fut contraint d’apprendre à se battre et à diriger une armée. Une éducation rude qui altéra grandement sa relation avec son père. Jusqu’au jour où une guerre éclata. Par honneur et déférence pour leur peuple, tous deux rejoignirent les combats. Mais le roi vieillissant, qui avait perdu sa vigueur et sa force d’antan, tomba rapidement sous le joug de l’agresseur. Sur le champ de bataille, le prince s’agenouilla devant son père blessé.
— Mon fils… pardonne-moi… cette guerre est de mon fait… je l’ai provoquée pour te donner une leçon... mais à présent que la fin est proche, je me rends compte que tu ne méritais pas cela… tu es une belle personne et la vie te tend les bras… sois heureux, mon fils…
— Père… je vous pardonne. Rejoignez mère en paix, dit le prince avec solennité en réprimant un sanglot.
Le roi rendit alors son dernier souffle.
Face à ces révélations, le prince capitula et présenta ses excuses au royaume voisin. Ils signèrent un traité, ramenant la paix dans le pays.
De retour dans son château, il rangea son armure et son épée dans un coffre, jurant de ne plus jamais répondre par la violence. Plus tard, lorsqu’il se rendit aux jardins, la beauté des fleurs et leur arc-en-ciel de couleurs printanières lui réchauffèrent le cœur. Dès lors, il ne cessa d’y ajouter de nouvelles essences, leur donnant autant d’amour que si elles avaient été ses propres enfants.
Mais avec le temps, la solitude lui pesa sur le cœur. Et, épuisé par les quolibets et insultes des autres monarques pour sa passion, le prince finit par se renfermer sur lui-même, seul dans son immense château.
Prés de vingt années s’écoulèrent lorsqu’un jour, un jeune homme frappa à la porte du palais.
— Je souhaiterais m’entretenir avec le prince au sujet de ses jardins, demanda-t-il gentiment.
— Le prince ne veut pas être dérangé ! répondit sèchement un domestique venu l’accueillir.
Au moment où le valet voulut lui claquer la porte au nez, le prince l’interrompit.
— Laissez-le entrer, ordonna-t-il.
Le prince s’avança prudemment vers le jeune homme qui fit une révérence gracieuse en posant un genou à terre.
— Êtes-vous aussi venu vous moquer du prince qui aime les fleurs ? le questionna-t-il.
— Je viens des rives orientales, de la part de mon roi. Ce dernier est autant passionné par la flore que vous ne l’êtes. La renommée de vos jardins et des fleurs délicates que vous y faites pousser lui sont parvenus et il souhaiterait venir les admirer. Seriez-vous enclin à le recevoir ? déclama le jeune homme avec respect.
Surpris et honoré, le prince accepta.
C’est ainsi que, durant plusieurs mois, il organisa avec minutie l’arrivée de ce roi d’orient dont il ne connaissait même pas le nom.
Puis le jour de sa venue arriva enfin.
Lorsque les grandes portes du château s’ouvrirent, le prince et le roi restèrent plusieurs secondes immobiles, se dévisageant l’un l’autre en souriant. Reprenant ses esprits, le prince fit une révérence et l’invita à entrer. Son cœur battait la chamade, prêt à bondir hors de sa poitrine. Était-ce la joie de cette amitié inopinée ? Ou un sentiment plus profond ?
Heureux de sa présence, le prince accompagna le roi jusqu’aux jardins sans perdre une minute. Le monarque fut aussitôt subjugué par leur beauté.
— Je n’ai jamais vu de roses aussi éclatantes ! Quel est votre secret ? demanda le roi en se tournant vers le prince, les yeux brillant d’admiration.
— Un bon engrais et une terre riche et aérée, répondit le prince en rougissant.
Le roi lui prit la main et y déposa un petit sac.
— Voici les graines d’une plante rare de mon pays. Je n’ai malheureusement jamais réussi à la refaire pousser dans mes jardins. Vous serait-il possible d’essayer ? Sa fleur est très... spéciale et je désespère de la voir fleurir à nouveau.
La voix du roi se remplit subitement de mélancolie et la vue de son émoi attrista le prince.
— Je ferai mon possible pour que votre rêve se réalise, dit-il en lui souriant.
— Puis-je rester, pour la voir s’épanouir ?
Le prince sentit son cœur se remplir de chaleur. Une sensation familière qu’il n’avait pourtant pas ressentie depuis de nombreuses années.
— Avec le plus grand des plaisirs, répondit-il en noyant son regard dans le marron de celui du roi.
Durant de longs mois, tous deux tentèrent de faire pousser cette mystérieuse fleur, échangeant techniques et anecdotes en nombres. Puis, après de nombreux échecs, un bouton perça enfin le terreau. Emportés par l’excitation, le prince et le roi s’enlacèrent. L’apaisante chaleur irradiant de leurs corps les garda dans les bras l’un de l’autre durant de longues minutes.
— Cher prince, merci du fond du cœur. Vous n’imaginez pas à quel point cette floraison est importante pour moi, glissa le roi au creux de son oreille.
— Et vous n’imaginez pas à quel point votre présence m’est précieuse, répondit le prince en se reculant.
Délicatement, il déposa un baiser sur les lèvres du roi qui l’accepta, avant de se raviser, gêné, et de se redresser brusquement.
— Je suis désolé... je ne peux pas... je n’ai pas le droit. Mon peuple… ils ne comprendraient pas, se confondit le roi.
Les yeux du prince se remplirent de larmes.
— Je ne le sais que trop bien, souffla-t-il.
Doucement, il se releva et effleura la main du roi qui eut un mouvement de recul. Déçu, le prince se détourna et regagna le château sans un mot.
Les jours s’écoulèrent sans que le prince quitte sa chambre. Mais le roi continua de veiller ardemment à ce que la plante grandisse, scrutant inlassablement son évolution.
Jusqu’au jour où le bourgeon finit par éclore. C’était un lys blanc au cœur pourpre d’une beauté époustouflante. Ému, le roi ne put retenir ses larmes en l’apercevant.
Sans qu’il le remarque, le prince s’approcha avec un pot en faïence dans les mains. Délicatement, il déterra la tige et les racines de la fleur pour les déposer dans le pot, avant de les recouvrir de terreau frais.
— Comme mon cœur, je vous offre cette fleur d’une beauté rare et puissante. Puissiez-vous les chérir autant que je vous aime, dit le prince avec amertume.
— L’idée de vous quitter m’est insupportable. Mais mon royaume a besoin de moi, répondit le roi en essuyant les larmes sur les joues du prince. Cette fleur est le seul héritage de ma défunte mère. Je vous serais éternellement reconnaissant d’avoir ravivé son souvenir à ma mémoire.
— Ces jardins sont tout ce qu’il me reste de ma mère également, répondit le prince en lui souriant. Je vous comprends. Rejoignez les vôtres et soyez heureux, mon doux roi.
Délicatement, le roi déposa un dernier baiser sur le front du prince qui laissa échapper un sanglot. Sans un mot de plus, tous deux regagnèrent l’entrée du château d’où le prince regarda s’éloigner, à tout jamais, l’amour de sa vie.
FIN
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