25.2
Les jours s’enchaînent. Chaque nuit, Luna s’exerce à voler comme un vampire pendant que je me fais du mauvais sang, préférant passer l’insomnie à décoller ma toile plutôt qu’à l’imiter. À cause du manque de sommeil qui s’accumule, jeudi et vendredi ressemblent à des lendemains de soirée amputés des bons souvenirs, samedi et dimanche à un film laissé sur pause, et toute cette longue semaine à un accéléré. Lundi, Shell a encore fait montre de ses talents en cours de langues anciennes. J’ai eu un pincement au cœur en pensant à Nolwenn et au caprice qui lui aura valu de manquer l’exposé renversant de Mme Oaklard sur la diphtongue. Mardi, Luna m’a tenu éveillée à coup de pichenettes toute la durée du cours de littérature. Mercredi a été à mon cerveau ce que le siècle dernier fut à la couche d’ozone et, jeudi, j’ai eu autant de répartie lors du débat hebdomadaire qu’une statue d’ornement.
Tout cela n’était pourtant qu’une récréation, en comparaison des deux heures les plus éprouvantes de toutes : celles qui ont suivi la pause déjeuner de ce vendredi. Moi qui espérais acquérir quelques notions en médecine légale, je me serais bien passée d’attaquer mon deuxième cours de « sciences du vivant » par la dissection d’une énorme blatte !
— Si tu voulais éplucher des rapports d’autopsie, t’aurais dû choisir « sciences des morts » ! se moque Faustine, qui suit elle aussi ce module transversal.
Pas bête. Dommage, ça ne figurait pas sur la liste des options.
Avant que j’aie pu évaluer les conséquences de mon sempiternel pragmatisme, ma sœur et moi nous sommes retrouvées en trinôme avec la dénommée Tasha. Près d'un mètre quatre-vingt, la peau foncée, le visage long et les traits doux. Des cheveux épais, longs et crépus, aussi noirs que la cendre. Les yeux qui pétillent comme des émeraudes derrière les montures jaune vif de ses lunettes holopad, le nez large et le sourire aux lèvres. De longs doigts fins de pianiste. Non, de laborantine. Des mouvements précis. Beaucoup d'assurance et de minutie dans le maniement du scalpel. Sa blouse, un tablier de chimie élimée mais bien propre, sentait l'odeur du pressing.
Tasha est dans la même filière que moi et je crois que nous suivons toutes les deux le même module de littérature. Habituée, de toute évidence, à ce genre d’exercice, elle a gentiment proposé de nous montrer les bases. Faustine a soupiré, claroné qu’elle n’en était pas à sa première dissection, puis manqué de réduire en bouillie notre sujet d’étude. Redoublant de patience face à ce démon du coupe-chou, Tasha a repris la supervision des opérations et entrepris de me guider avec la lame. Elle ne pouvait évidemment pas deviner que j’ai passé la moitié de mon adolescence à ouvrir les ventres des poissons et des langoustes à bord du laboratoire-mobile. Encore moins présumer qu’il y a X jours à peine, j’incisais… Aucune chance qu’elle ait compris que les tremblements qui me secouaient les mains ne devait rien à l’appréhension d’une première vivisection.
Pendant que Tasha me tenait la main, pendant que Faustine se retenait en boudant de faire un carnage, tout m’est revenu en pleine face.
Le tranchant du scalpel, force par l’autopilote du scanner de premiers secours. Le laboratoire plongé dans la pénombre, la lampe de travail tournée sur la paillasse. Le regard résolu d'Eugénie. Le bruit de ma déglutition dans ce silence de mort, ma salive évaporée avec ma dernière bonne idée. Une autopsie, sérieux ? T’en a d’autres, cervelle de mouche, d’aussi brillantes suggestions ?
À peine ai-je vu déborder les entrailles de l’immonde blatte, et c’était reparti pour l’autoflagellation, deuxième épisode ! Tasha a eu pour moi des mots plein d’encouragement que je n’ai pas entendu, mon esprit à nouveau happé par ce sous-sol de malheur.
Le corps inerte de Papa étendu sur la table métallique, entre ma sœur et moi. Le coin flasque de ses lèvres. Sa chemise ouverte. L'éclat du tranchant contre sa peau et bientôt les viscères révélées. Le sang-froid monstrueux d'Eugénie. Le rideau de larmes qui me brouillait la vue. Le rouge, le rose, tirés de sa poitrine, sagement remis en place. La pointe de l'aiguille, puis le frottement du fil dans les chairs.
Ma tête a saturé et mes jambes m’ont lâchée.
Quand la sonnerie retentit, je suis allongée à l'infirmerie. Luna vient me chercher. Peut-être que son inquiétude est sincère mais, comme je ne tiens pas à signer une nouvelle saison de ma torture mentale, je mets mon malaise sur le compte de la fatigue.
— Je me suis levée cette nuit, cela t’aurait-il réveillée ? demande-t-elle sur le ton des excuses.
Je secoue la tête. Ses escapades nocturnes non plus, je ne préfère pas en discuter. Je voudrais oublier tout, absolument tout des événements du mois passé. La mort de Papa, la créature en moi. C'est impossible pourtant, et je le sais, tant que le responsable de ce merdier ne croupira pas derrière les barreaux ou ne sera pas mort, lui aussi, et vidé sur la table d'un légiste.
— As-tu songé à rejoindre un club ?
Habile manœuvre de ma sœur pour changer de sujet.
À l’Académie, les cours de chaque section n’ont lieu que le matin. L’après-midi est réservé à l’étude et aux diverses options, exception faite du jeudi, où chacun est libre d’employer son temps comme bon lui semble. Les clubs n’existent que pour occuper ceux que la liberté déstabilise, mes sœurs et moi avons toujours disposé de notre temps comme nous le souhaitions.
J’ai déjà été approchée par le club de lecture, le club de journalisme, le club d’archéologie et même le club d’expédition polaire. Sport, jardinage, macramé ou bebop, tous les clubs sont possibles, pour peu que qu’un étudiant en prenne la présidence, qu’un professeur s’en porte garant et que ses membres rendent compte de leurs activités avec assiduité. Bien sûr, faire partie d’un club offre quelques privilèges : une salle attitrée pour ceux comptant plus de cinq membres, un accès illimité à certaines infrastructures et quelques points bonus sur l’évaluation trimestrielle pour les plus prestigieux. À l’instar des membres des comités étudiants, quand vient le mois des recrutements, les adhérents des clubs en vogue se voient proposer par la FEE des postes à plus haute responsabilité.
Je réponds à Luna comme j’ai répondu à tous ceux qui ont essayé de m’enrôler : par la négative. Je n’ai pas migré à Elthior juste pour passer le temps, aussi je compte profiter des jours où les cours finissent tôt et me mettre en quête de ce pour quoi nous avons quitté la villa : des réponses. Cela dit, peut-être qu’on s’est emballées. Il y a autant de gens louches à Elthior que de déchets sur une plage publique. Je ne sais même pas par où commencer les recherches…
— Et si nous nous séparions ? suggère Luna. J'irai me promener sur les docks, histoire de voir si quelque chose de suspect transite par l’un des ports. Quant à toi, tu pourrais essayer de savoir si d’autres cas d’empoisonnement ont eu lieu dans la région. Il paraît que cette fille de notre classe, Tasha, a pour père le commissaire du Poste Central.
Je fuis son regard trop insistant, presque brûlant. Hors de question de me laisser manipuler une autre fois ! Je ne ferai pas amie-amie avec la fille d’un policier juste pour glaner des tuyaux.
Mes pas résonnent sur le carrelage du couloir, alors que je me fraye un passage jusqu'au chef-lieu de la sagesse : la bibliothèque. Non seulement parce que les livres, j'en suis persuadée, me renseigneront mieux sur les crimes locaux que n’importe quelle camarade, mais surtout parce que ces couloirs d'étagères où s'entassent des volumes poussiéreux me semblent l'endroit rêvé pour apaiser mes tourments. La bibliothèque de l'Académie n'est pas aussi vaste que celle du centre-ville, à Little England, où j’aimais faire un saut au moindre passage sur l’Île d’Elthior, mais elle recèle nombre de raretés universitaires et met à disposition un large catalogue d’archives numériques.
Je pousse la porte à double battant – vitres teintées, poignées de fer – et m’aventure dans l’immense pièce, au plafond aussi haut que ses rayonnages. Cinq couloirs se découpent dans la largeur de la salle, leurs murs débordent de livres. J'emprunte le deuxième en partant de la droite : Département des arts et des religions. Les livres d'histoire se trouvent juste derrière. J'y reconnais quelques volumes présents dans ma collection personnelle.
Le halo d’une applique murale éclaire le rayon tous les vingt pas, de sorte que seule l’ombre se discerne au bout de l’allée qui paraît sans fin.
Je m’avance, entourée des grands noms de la philosophie. Je salue d'un œil respectueux les noms de Kant, Machiavel et Platon. Sans surprise, aucun ne me répond. Un pas de côté et, soudain, me voilà entourée d’ouvrages scientifiques. Les sciences du vivant.
— Et pas des morts…
L'ampoule du luminaire le plus proche se met à clignoter en même temps que son éclat faiblit. En face, la tranche de l'Origine des espèces de Darwin s'anime sous l’effet du stroboscope de fortune et c’est comme si le volume, enragé, prenait de l'élan pour me sauter à la gorge. Je presse le pas et m'enfonce dans l'allée, entre Vésale et Watson. Enfin, la clarté reprend le dessus. J'émerge d'entre les étagères, abandonnant le passage étroit et obscur dans lequel reposent les livres pour un espace ouvert surplombé d'un petit puits de lumière. Au centre, les unes en face des autres dans une symétrie sans faute, six grandes tables. Au fond, des écrans holographiques en libre service étalés sur un présentoir.
J'avance, à nouveau rassurée par l’atmosphère familière de la bibliothèque, lorsqu'un bruissement me parvient. On m'interpelle à voix basse :
— Manu !
Personne ne m’a jamais appelée comme ça, mais je me reconnais et me retourne malgré tout. Tasha me fait signe, assise à une table en compagnie d’un garçon. Même carrure, même teint, même douceur dans les traits. La nature a poussé le bouchon jusqu’aux cheveux crépus dont les coupes, différentes, prennent sur leurs deux têtes des volumes similaires. Leurs quatre yeux pétillent d’un vert presque identique.
— Ton frère, je présume.
— Mon jumeau. William étudie en Cosmos, il confirme que ta sœur est un phénomène.
Ledit jumeau me salue. Il bouge comme elle, sourit comme elle. Ses doigts, aussi fins et habiles que ceux de sa sœur, triturent les rangées de cubes d’un casse-tête aux six faces uniformes. Un genre de Rubik’s cube intégralement noir. Quand il les repositionne, les coins des carrés s’illuminent de diverses couleurs.
Tasha m'avance une chaise :
— Alors, l'âme sensible, tu t'es remise de tes émotions ? Eh, Will ! C'est la fille dont je t'ai parlée : celle qui s'est évanouie.
— Je me sens mieux, merci.
— Tu as peur du sang ? m’interroge William, avec plus de considération que ses yeux, absorbés par le casse-tête, ne le laisseraient présager.
— Non, j'ai juste eu une nuit difficile.
Ce qui n’est pas un mensonge, juste une moitié de vérité. Le frère et la sœur échangent un regard.
— Donc la vue du sang, ça ne t'effraie pas ? insiste Tasha.
— Pas spécialement, non.
— Et les histoires… disons, sordides, ça te dérange ?
— Sordides, c’est-à-dire ?
Ils échangent une nouvelle œillade complice, puis leurs deux paires d'yeux pétillants viennent se braquer sur moi. William pose con casse-tête et m’explique :
— Tash et moi, nous présidons le club de criminologie. Nous sommes quatre membres au total, dont un flemmard accroc aux commérages et une absente chronique. En résumé, il n’y a en général que nous deux. Pour faire simple, l’Académie nous met à disposition un peu de matériel d’investigation. Nous suivons les enquêtes criminelles à distance raisonnable et tentons de les élucider avant la police. C’est comme… disons, un jeu de piste, un exercice de déduction.
— J'ai vu que tu lisais un livre de Sansley, ajoute prestement Tasha.
Bien sûr. C’est ce qui les a laissé penser que je serais intéressée par leur club d’amateurs. Seulement, je n’ai pas de temps à perdre à me mêler des affaires dont se charge la police. J’ai déjà sur les bras un crime qui, officiellement, n’a jamais été commis.
Je suis sur le point de me lever lorsque William, perspicace, intervient :
— Rien ne t’oblige à nous rejoindre. Mais si tu restais avec nous, juste pour aujourd’hui ? Si jamais le club t’ennuie, tu n’auras pas à revenir.
Je pointe du doigt son casse-tête, resté sur la table.
— C'est normal qu'il n'y ait pas de couleur ?
— Tout à fait normal. C’est un Urukube. La difficulté vient du fait que tu ne connais pas les couleurs de ses faces. Elles ne se révèlent que lorsqu’un carré est bien placé,en illuminant ses coins. C’est un jeu de logique, mais aussi de mémoire. C’est Gilgamesh qui l’a inventé, et il n’avait même pas quinze ans.
— Attends, quand tu parles de Gilgamesh, tu veux dire…
— Pas le roi de légende ! pouffe sa jumelle.
— Je parle bien du Gilgamesh, celui d’Agnakolpa. Le détective invisible, le vengeur sans visage, la légende des justiciers !
Là, c’est moi qui doit me retenir pour ne pas éclater de rire.
— Non mais sérieux, vous ne pensez pas vraiment que Gilgamesh existe ? C’est une légende urbaine, un truc inventé pour effrayer les malfaiteurs.
Les jumeaux sourient, les iris plus luisants encore.
— Non, vous n’êtes pas sérieux !
Ils veulent à ce point-là une salle pour leur club ?
Gilgamesh. Tout féru de polar ou apprenti détective connaît son nom. Cette histoire a commencé à se répandre, il y a un peu plus d’un an. La presse raconte que la police d’Elthior aurait reçu un message anonyme leur indiquant la position d’un dangereux psyko évadé de l’Île du Fou. D’après cette source anonyme, le fugitif avait gagné une plante à Itapo. La police s’est rendu à l’adresse indiquée et y a trouvé l’homme ligoté dans son lit avec un casque anti-ondes.
D’autres messages cryptés du mystérieux indicateur ont suivi, par la suite, à l’occasion d’autres enquêtes. La plupart du temps, en arrivant sur les lieux spécifiés, la police a découvert des criminels déjà emballés, prêts à être cueillis. Il se dit que l’expéditeur se serait mis à signer « Gilgamesh ». C’est encore à ce jour le seul nom qu’on lui connaît, car nul n’est parvenu à remonter jusqu’à lui.
Puis, au printemps dernier, la ville d’Elthior a été secouée par l’affaire du Croquemitaine, un dégénéré qui égorgeait des enfants pour le plaisir. Selon les sources officielles, si le coupable n’a jamais pu être jugé, ce serait parce que les autorités, en se rendant au lieu-dit désigné par Gilgamesh, ont retrouvé le corps raide mort du Croquemitaine. Neuf grammes de chlorure de potassium dans le sang, ça pardonne pas.
Je me souviens du dossier spécial publié par la revue Griveto. Parmi les policiers interrogés, certains louaient l’aide de Gilgamesh et soutenait sa décision ; d’autres désapprouver qu’un civil décide seul de prononcer la peine de mort. À la suite d’un sondage auprès de la population, l’administration judiciaire a estimé que quatre-vingt pour cent des Agnakolpais étaient favorables à cette décision de Gilgamesh.
L’opinion publique aurait-elle était la même, si l’un de nos défenseurs en uniformes avait administré lui-même la dose mortelle au Croquemitaine, sans couvert de l’anonymat ? J’en doute, au point de ne voir en cet exécuteur inconnu qu’une invention des forces de l’ordre.
Au vu de la popularité de Gilgamesh, le parquet d’Elthior a pris l’initiative de déposer une nouvelle mesure : le jugement anticipé. Grâce à ce nouvel instrument judiciaire, le coupable est jugé une première fois avant son arrestation. Si la peine capitale est prononcée lors de ce jugement, alors Gilgamesh a le droit de liquider le criminel. Mais, si un criminel condamné à mort par son jugement anticipé se rend, il est alors jugé une seconde fois, via une audience traditionnelle. C'est à peu près la seule chance qui lui reste d'échapper à l’injection létale.
Toujours aux dires des sources invérifiables du Griveto, pas plus tard que la semaine dernière, un homme jugé par anticipation s’est rendu, confessant le double meurtre de sa femme et de son fils. Il n’avait pas de circonstances atténuantes. Ce sale type voulait juste empocher l’argent d’un compte joint, ses parts de la maison, et filer avec sa maîtresse, une honnête fille de Red Hill qui n’a pas hésité à vendre la mèche. Il s’est est pourtant tiré avec une peine allégée.
— Ça ne peut pas… être vrai. Gilgamesh est une invention médiatique destinée à réprimer les instincts les plus instables. C’est tout.
— Notre père est commissaire au Poste Central, croit m’apprendre Tasha. Il était sur place, quand ils ont retrouvé le psyko échappé, puis la dépouille du Croquemitaine. Je t’assure, Manu, ce ne sont pas des sornettes.
— Gilgamesh existe, renchérit son frère, et nous sommes bien décidés à rentrer en contact avec lui.
Mince, ces petits malins ont réussi à taquiner ma soif de vérité.
Je pèse le pour et le contre. Si je rejoins leur club, j’accède à leur matériel de recherches, je garde un œil distant sur ce que sait la police et j’ai peut-être la chance de mettre la main sur le fameux Gilgamesh : un exécuteur de l’ombre capable, peut-être, de supprimer en secret l’auteur d’un crime insoupçonné. Au pire, nous chassons une chimère et j’aurai perdu un temps précieux à commérer avec eux. Encore faudrait-il savoir quels genres d’affaires intéressent les apprentis criminologues…
Je souffle et ravance mon siège.
— Alors, sur quoi vous enquêtez en ce moment ?
Fou de joie de m’avoir alpaguée, les jumeaux étalent sous mes yeux stupéfaits le contenu d’un dossier qu’ils montent depuis plusieurs semaines : trois politiciens et une poignée d’hommes d’affaires décédés au cours du dernier mois. Leurs noms figurent tous dans la rubrique nécrologique du Courrier d’Elthior, où les journalistes prêtent auxdits trépas des causes accidentelles, voire naturelles.
— Giga suspect ! clame Tasha. C’est comme si quelqu’un cherchait à déguiser une tuerie de masse en vulgaires accidents domestiques. Le régime est attaqué de l’intérieur, et la police classe les affaires.
Au moins, sa théorie du complot me déclenche un sourire. Du moins, jusqu’à ce que je me penche plus sérieusement sur la liste des défunts.
Arrêt cardiaque. AVC. Cancer foudroyant. Intoxication alimentaire. Accident de voiture. Les mêmes circonstances hasardeuses reviennent chez tous ces dignitaires locaux, aux profils analogues : des hommes uniquement, pour la plupart d'âge mûr, au portefeuille garni. À croire que notre siècle marque le déclin de l'espérance de vie de toute une classe sociale ! Moi-même, je finis par admettre que je trouve cela douteux.
William me déballe les relevés de compte des supposées victimes, me détaille les rapports d’autopsie, élabore la liste des incohérences relatives aux causes officielles desdites morts. Je suis à peu près sûre que la moitié de ses documents n’auraient jamais dû sortir du commissariat. C’est peut-être le moment de bien choisir mes amis.
Si mes intentions sont avant tout pratiques, je me laisse petit à petit prendre au jeu de cette contre-enquête, et je prends même plaisir à être là, avec eux. J’ai comme l'impression que je ne vais pas m’ennuyer, en attendant de mettre la main sur la légende des justiciers, de « rentrer en contact ».
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