27.2
La pause déjeuner est quasi terminée quand je réalise mon meilleur sprint jusqu’au réfectoire. Je désamorce les inquiétudes de mes sœur et leur montre avec fierté le novapass doré.
— Putain, Ad’, mais trop bien ! me félicite Roxane, avant que le dépit s’imprime sur son visage. Ça veut aussi dire que nous aurons moins de cours ensemble…
— Rien que deux cours, Roxie.
Je suis certaine qu'elle s'en remettra vite, il me semble qu'elle a déjà repéré un garçon qui l'intéresse dans le club de waterpolo. Emmanuelle et Luna m’encouragent. Quant à Faustine, c’est avec sa froideur à toute épreuve qu’elle me balance :
— Bon, ben merde.
J'ai tout juste le temps d'avaler une plâtrée de nouilles. Déjà, le ventre lourd, il me faut me presser jusqu'au complexe sportif où m'attendent le coach d'escrime et cinq autres étudiants. Une seule est dans ma classe : la fameuse Nelly.
Pendant qu’on se change, la demi-portion aux cheveux roses se plaint de devoir enfiler la tenue dans laquelle quelqu'un d'autre a sué avant elle. Je ne peux pas m'empêcher de rire en songeant que c'est typiquement le genre de remarque que Roxane pourrait faire. En ce qui me concerne, l'idée de partager mes vêtements de sport me ravit : ce n'est pas vraiment comme faire partie d'une équipe, mais j'ai la sensation de perpétuer une lignée dont, aussi ridicule que ça puisse paraître, je suis bien décidée à défendre l'honneur. Mon rire maladroit me vaut un regard méprisant de la part de ma camarade vexée. Immédiatement, une autre fille me flanque une tape amicale sur l'omoplate.
— Ne fais pas attention à Nelly, me dit-elle, c’est une brute susceptible.
— Je ne voulais pas me moquer. Elle me rappelle quelqu'un, c'est tout.
Celle qui est venue à moi avec bienveillance est une grande fille à la peau couleur café. Ses cheveux courts et noirs sont coiffés à la garçonne, relevés sur le devant de son visage incroyablement lisse. Il n'y a pas de doute, celle-là, elle sait se maquiller ! De très longs cils allongent son regard gris et vif et le gloss brille sur ses lèvres fines. Deux minuscules épées en acier pourfendent ses lobes d'oreille. Avant de fermer le col de sa veste d'escrime, elle défait de son long cou un collier en cuir clouté.
— Dis-moi, je demande, c'est juste pour le style ou bien c'est un genre d'accessoire de dominatrice ?
Avant que j'aie le temps de remarquer la bêtise de ma remarque, la fille éclate de rire et me tend sa paume gantée.
— Teodora Lebron.
Je réponds à sa poignée de main.
— Adoria Iunger.
— Ravie de faire ta connaissance, Adoria. Pour information, je ne pratique pas le sadomasochisme. Mais si par hasard tu as besoin d'accessoires de ce genre, n'hésite pas à me demander. Je te fais la promesse que je ne te jugerai pas.
Heureuse de constater que Teodora rentre dans mon jeu, je rejoins avec elle la piste le long de laquelle nos adversaires ont pris place. Après deux heures passées à apprivoiser le fleuret la semaine dernière, on passe aujourd’hui à l’épée. Le coach prend quelques minutes pour nous rappeler les règles élémentaires du duel. Avec les épaulettes et le foulard qui bouffe, on croirait le vieil homme sorti d'un autre temps. Son ton est rude ; lui, sec comme une branche et aussi inflexible que la lame du sabre sur lequel il prend appui. Suivant ses ordres, je me retrouve à affronter Teodora. On enfile nos masques et le duel débute. En moins de temps qu'il ne le faut pour le dire, mon adversaire parvient à me toucher trois fois avec le bouton de son épée. Le coach annonce froidement ma défaite et nous sommes reléguées sur le bord de la piste.
— T’es redoutable, Teo. Tu ne m’as laissé aucune ouverture.
Elle retire son masque et passe la main dans ses mèches brunes.
— Ce n'est rien d'exceptionnel, je suis née avec un fleuret dans la main. Tu vois, mes parents, mes grands-parents et même mes arrières-grands-parents étaient tous épéistes : tradition familiale. C'est à mon tour désormais de la perpétuer.
— Oh, je vois. Je n'avais aucune chance de te battre.
— Ne me dis pas que tu as choisi de suivre l’escrime sans avoir jamais pratiqué ?
— Si. Pareil pour la boxe.
— La boxe, sérieusement ? Mais qu'est-ce qui t'a pris ? Tu vas te faire dévorer toute crue.
— J'avais pas vu les choses sous cet angle. J’ai eu besoin d’essayer quelque chose de nouveau, et ça faisait longtemps que je voulais me mettre à l’escrime. Depuis que j’ai vu ce film de pirates… Tiens, je me suis même commandé une épée ! Ce serait hyper dommage de ne pas s’en servir !
Teodora me dévisage, fixe le bandeau sur mon œil. Là, elle doit me prendre pour une caricature. Peut-être même se dire que j’insulte tous ses ancêtres.
— Tu sais, ma petite Adoria, dans la mesure où je détiens moi aussi l’une de ces cartes dorées, je ferais mieux de me méfier de la concurrence. Mais je concède que ton côté tête brûlée m’impressionne. Il n’y a rien qui t’effraie, n’est-ce pas ? Tu n’es pas là non plus pour écraser les autres. Tu cherches sincèrement à donner le meilleur de toi-même. C'est honorable. Je viens d'une famille d'honnêtes gens, et j'ai beaucoup de respect pour cet état d’esprit. Alors, parce que c'est toi, je vais te faire une fleur. Si tu tiens vraiment à progresser, tu ne dois rien attendre d'eux : le coach va laisser les autres te piétiner sans lever le petit doigt. Moi, en revanche, je veux bien t'apprendre à manier l'épée. Si tu es partante pour sacrifier un peu de ton temps, je te montrerai les techniques.
— Qu'est-ce que tu attends en échange ?
Visiblement amusée par la gêne sur mon visage, Teodora me flanque une autre tape dans le dos.
— Une amitié loyale et réciproque. C'est comme ça que les affaires fonctionnent entre les honnêtes gens, Adoria !
Si je racontais ça à mes sœurs ou à l'un de mes amis, on me dirait probablement que c'est une proposition douteuse, qu'une telle générosité doit cacher quelque chose. Je jure que non. À ce moment-là, personne d'autre que moi n'est là pour entendre de sa bouche et lire dans son regard toute la gentillesse qui caractérise Teodora. Le genre de gentillesse qu’on ne rencontre pas tous les quatre matins chez une compétitrice. Sans une hésitation, j’accepte son marché.
Ce soir-là, plus motivée que jamais depuis mon arrivée à l'Académie, je rejoins Degory sur le terrain extérieur pour un entraînement supplémentaire. Histoire de garder la forme, nous décidons de faire quelques foulées sur la piste. L'exercice prend bientôt les allures d'une véritable course de fond. Déterminée à tenir plus longtemps que mon adversaire, quand bien même j'ai conscience qu'il est plus robuste que moi, je pousse mes efforts au maximum. Je douille, mais je suis increvable ; si tenace que Diggy déclare forfait.
Le couvre-feu approche déjà. On se dit au revoir et, pendant qu’il rejoint son dortoir, je m'en vais rincer mon visage dans l'un des lavabos qui bordent la façade extérieure du gymnase. La sensation de l'eau contre ma peau me rappelle les bains de mer que je prenais, il y a encore un mois, ces escapades aquatiques qui n'en finissaient pas. Est-ce qu'une part de moi savait, à ce moment-là, que j'étais un poisson ? C'est une question que je me pose souvent, de plus en plus souvent. En vrai, ça ne m'avance à rien.
J'ai à peine le temps de profiter de la fraîcheur de l'eau sur mes joues. Presque instantanément, je sens les écailles creuser ma peau et mes branchies qui me percent le visage. Ça, encore, peut-être que j'arriverais à l'accepter, si seulement mon œil ne finissait pas toujours par suinter son mucus dégueu. Même quand il n'y a personne autour, même la nuit quand je dors, je suis incapable de retirer le bandeau qui recouvre mon orbite. C'est ma seule assurance que personne ne captera ce qui me coule du visage.
Je plonge la tête au fond du lavabo, l'eau submerge jusqu’à mes oreilles. Une fois n’est pas coutume, cette sensation familière me rend nostalgique. Alors que les écailles se propagent jusque dans mon cou, mes branchies commencent à frétiller. Sous la douche, difficile de mesurer les capacités de mon corps transfiguré. Mais là, la tête immergée, je constate que je ne manque pas d'air : je respire sous l'eau exactement comme le ferait un poisson. Je m'abandonne à la sensation de ne faire qu'un avec le liquide qui stagne dans la vasque. C'est à la fois étrange et terriblement logique à reconnaître : je me sens comme un poisson dans l'eau. Le plaisir n’est que de courte durée. Déjà, la boue me noie la vue. Déjà, des écailles douloureuses tentent de coloniser mon dos, là où la peau est encore sèche. Je commence à me trouver comme un poisson dans une flaque, partout à l’étroit, rendu à se tortiller sur place.
Je relève la tête et inspire une profonde bouffée. L'oxygène me paraît agressif, sur le coup. Il me faut quelques secondes avant de retrouver comment respirer par les poumons. Quelque chose cloche. Ce corps plein de nouvelles contraintes, c’est sûr, mais pas que. Là, à l’instant, j’ai eu l’impression qu’on m’épiait.
Je fais volte-face, résolue à chasser ma paranoïa ridicule. Eh merde… Une silhouette s’éclipse le long du mur et disparaît au coin de la salle de sport. Les bruits des pas qui fuient résonnent encore pendant un bref instant mais, mon souffle à peine repris, je n’arrive pas à m’élancer à sa poursuite. Je reste bloquée sur place, le gosier entrouvert, comme une perche hors de l’eau. À croire qu’on m’a croisée avec un putain de poisson-paresseux ! Le temps que mes pieds acceptent de répondre à ma tête, le voyeur a filé.
Avant de regagner le dortoir, je fais une halte à mon casier, dans le couloir central. Demain, j’irai rendre la table trigonométrique et le manuel de droit qui ne me serviront plus à rien. Tiens… Au moment où j’ouvre la porte, un billet tombe de mon casier et atterrit sur mes chaussures.
Je ramasse le papier.
La note tient en deux mots : « Je sais. », soulignés d’une petite boucle. Le détail ne saute pas aux yeux au premier regard mais, vu les circonstances, ça ne peut pas m'échapper : cette boucle, c’est un poisson.
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