30.3

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Mon holomontre affiche presque quatorze heures lorsqu'on nous appelle pour le repas. La table de mon ancienne salle à manger me paraît bien petite, comparée à la rangée de barques retournées sur laquelle s'agglutinent les marmites de volaille en sauces, de racines mijotées aux baies des bois, de potage aux coquillages et aux morceaux de mangue, les plateaux de fruits de mer et de poissons grillés, les jarres de jus pressés, des corbeilles de fruits et de petits gâteaux épicés. Dressé au centre du village, le banquet est à l’ombre d’une paillote avec des troncs bruts, des branchages et de vieilles tôles.

Dolorès s'installe sur l'un des tabourets et je m'assieds à côté d'elle. Les autres villageois prennent place autour de la tablée, en faisant attention de garder leurs distances. Mais les places commencent à manquer. Leahonia et un groupe d'enfants finissent par s'amasser à droite de Dolorès. Trois femmes en robes souples prennent timidement un siège sur ma gauche, mais surtout le soin de laisser une place vide entre nous. Finalement, contre toute attente, un vieil homme se laisse tomber sur le tabouret voisin, comme si de rien n'était.

— Ça sent divinement bon !

Il prononce ces mots en détaillant les plats, mais je devine que c'est à moi qu'il parle. J'acquiesce, sans oser ouvrir la bouche. Je laisse Dolorès me servir copieusement tout ce qui se trouve à portée. Ce n'est qu'au moment d'entamer mon assiette que je me rappelle que j'ai les poignets liés. Je songe un instant à plonger le museau dans ma nourriture, comme le ferait un chat. Mais Dolorès remarque ma situation délicate et, sans que je lui aie rien demandé, décide de porter elle-même la fourchette à ma bouche.

Je devais avoir cinq ans, la dernière fois que Papa m’a donné la cuillère en jouant au petit avion, et j'aurais sûrement honte si mes sœurs me voyaient, mais je me laisse faire sans grogner, jusqu’à finir même par y prendre plaisir. Les petits plats des villageoises n'ont décidément rien à voir avec les préparations en sachets de Dolorès. La chair du poulet fond entre les dents, la sauce onctueuse et caramélisée diffuse son arôme légèrement piquant. Le poisson grillé croustille. Les racines cuites et les baies sauvages imprègnent mon palais de leur saveur sucrée.

Le vieil homme sur ma gauche fait glisser un plateau sous mon nez. Il est rempli de drôles de petites boules pâteuses enroulées dans des algues.

— Goûte un raízga, me dit-il. C'est une spécialité du coin.

Je n’ai pas le temps d’acquiescer que Dolorès plante ma fourchette dans l'une et me la fourre dans la bouche. Elle oublie de changer de couvert pour en prendre une à son tour. Je mâche. La feuille d’algue se déchire entre mes dents. La pâte de racine, cuite à point, s’écrase sur mes papilles, libérant la chair visqueuse du poulpe encore cru qui échappe à mes molaires. C’est bizarre. Salé, mais doux. J’ai tout juste réussi à engloutir cette première bouchée que j’en réclame une seconde.

Le vieil homme, qui a l’air de s’amuser de mon bon appétit, le détaille la recette des fameux raízga, un genre de raviole de racine, comme il s’en vend à tous les parfums au marché de Nuanxi, mais emballé dans une feuille d’algue. D'après Dolly, le raízga, c'est une réinterprétation du sushi qui n'a rien à envier à l'original. Elle en reprend un.


La journée se passe calmement, beaucoup plus que je ne l'aurais imaginé. À la demande de Cristobal Donoso, le vieil homme que ma réputation n'impressionne pas, Dolorès répare la rambarde de l'escalier qui mène à sa maison, une petite baraque en hauteur sur la digue. Quand elle a terminé, nous nous éloignons du village pour aller nous promener le long de la plage.

Dolorès me guide à travers l'embouchure boueuse de la rivière Tangaer. Je sais pas trop pourquoi, ça me rappelle notre première rencontre. Jamais je n'aurais imaginé que Dolly, si jolie et si sûre d'elle, deviendrait la meilleure de mes amies.

De l'autre côté de la rivière, le sable humide laisse progressivement place à une côte rocheuse, la fameuse roche noire qui compose toutes les îles d'Agnakolpa. L'eau chaude que les vagues plaquent sans cesse sur les rochers rend la surface glissante, mais le relief particulier de la roche volcanique offre de nombreux points d'appui. Si je lâchais le chat agile qui sommeille en moi, je pourrais gravir le flanc de la falaise en quelques minutes. Au lieu de quoi je suis docilement Dolorès, les mains nouées, à travers l'étendue de cailloux sombres. De temps à autres, elle pointe du doigt un oursin, un crabe ou une étoile de mer que la marée dévoile entre deux blocs de caillasse.

Dolorès accélère le pas, me tirant un peu plus au loin, et plus fort sur la corde qui noue mes avant-bras, comme si quelque chose la rendait plus enthousiaste que moi au moment de déballer un nouveau jeu vidéo. Elle sourit. Un sourire qui vient de loin, un sourire fragile que la nostalgie a gribouillé sur son visage. Et puis elle m'attire, d’un geste sec, elle m’attire par la poignets, vers le bas. Je m’agenouille à côté d’elle pile quand elle s’exclame :

— Là !

Elle pointe du doigt une crevasse au fond de laquelle s'étend un champ d'anémones, les filaments multicolores dansent au rythme du courant. Dolorès dénoue la corde, plonge ma main dans la cuvette et me fait effleurer de la paume les tentacules colorés.

— J'ai déjà touché des anémones, tu sais.

Je ne veux pas gâcher sa joie, mais ça m'a échappé. Dolly fronce les sourcils.

— Tu ne trouves pas que c'est la chose la plus agréable au monde ?

J’explose d’un rire indomptable. Dolorès fait mine de se vexer, se lève et s'éloigne en direction de la falaise. Je m'empresse de me redresser pour la rattraper. C'est bête mais, à nouveau libre de mes mouvements, j’ai l’impression que c’est plutôt ma maladresse qu’on a remise en liberté. Ma semelle glisse sur la roche humide. Je manque de tomber, le nez en avant, mais Dolly me rattrape et, ma main bien au chaud dans la prison de ses doigts, m’entraîne toujours plus loin. Elle m’aide à gravir les rochers jusqu'au pied de la falaise. Ici, une fente étroite révèle l'entrée d'une caverne. Je jette un œil curieux à l'intérieur, si profond que je ne vois pas le bout. Je m'écarte et mon talon s’enfonce dans ma chaussure inondée. Je viens de poser le pied dans un trou rempli d’eau. Eau qui s’écoule hors de la grotte et ruisselle jusqu’à la mer.

Cette cavité a été creusée par une rivière souterraine, m'apprend Dolorès. Enfant, c’était sa cachette secrète, le lieu où elle se retirait pour fuir le monde et les regards méprisants. Mais un jour où il pleuvait, le niveau de la rivière est monté brusquement, l'eau a rempli la caverne et elle a bien failli mourir noyée à l'intérieur.

— J’ai toujours eu peur d’y retourner, avoue-t-elle, le regard en fuite.

— Et si je suis avec toi, tu te sens capable d’entrer ?

Dolorès scrute le ciel encombré et décrète que ce n'est pas prudent. Quand le beau temps sera revenu, peut-être que j'arriverai à la persuader de me montrer sa cachette.


Il est déjà tard quand nous rentrons à Puertoculto. Les habitants ont commencé à préparer le repas du soir, les enfants jouent toujours dehors, les derniers bateaux rentrent au port. On allume des flambeaux le long des pontons, sur la terrasse du sanctuaire, des lanternes devant les portes et des bougies sur les barques renversées. Avant de pénétrer dans le village, Dolorès s'assure d'avoir bien resserré mes liens, preuve indiscutable que je suis son otage.

Ce soir, nous ne rejoignons pas les autres autour de la grande tablée. Dolorès donne cinq plaques à un villageois en échange d'une canne à pêche en piteux état. Nous nous installons au bord de l'eau, à l'écart des cabanes. Après avoir allumé un feu, Dolly entreprend de pêcher notre dîner. D'abord, le poisson ne mord pas, et je me dis qu'elle est plus douée pour les origamis que pour la pêche. Une trentaine de minutes s'écoulent, trois minuscules poissons mordent à l'appât. Mon amie m'emmène chercher une marmite où les faire cuire et, quand nous revenons avec une vieille soupière que Leahonia a sortie de la cuisine, nous découvrons que la marée a emporté la canne à pêche.

Dolorès retrousse les manches de son blouson et avance dans la mer jusqu'à ce que l'eau atteigne ses genoux. Elle reste immobile, comme un îlot, pendant plusieurs minutes. Accroupie sur la plage, je l'observe avec mes yeux de chat. Je vois les flots calmes et ses pieds, solidement ancré dans le sable blanc. Soudain, un banc de poissons argentés lui file entre les jambes. Dolorès dégaine sa dague avec une vivacité extraordinaire et fend les vagues devant elle d'un coup de lame. Lorsqu'elle brandit fièrement son arme hors de l'eau, deux poissons bien gras sont empalés sur le tranchant.

Leahonia accourt, avec un autre gamin aux cheveux tout bouclés. Elle bondit sur Dolorès, lui demande si c'est encore un truc de ninja et comment elle a fait ça. Moi aussi, j'aimerais bien qu'elle me l'explique.

— La patience et l'instinct, répond Dolly du tac au tac.

L'instinct, moi qui suis un chat, je me demande si ça marche vraiment à tous les coups.

Leahonia et son ami Palben nous apportent des racines, un ananas et une noix de coco. Alors Dolorès accepte de les laisser partager notre repas. Elle écaille les poissons à la dague, les découpe, puis les jette dans la soupière où l'eau a commencé à bouillir. Elle ajoute les morceaux de racines et les tranches d'ananas qu'elle, et puis elle perce la coque de la noix de coco, verse tout doucement le lait dans le bouillon fumant. La vapeur m'envoie en plein visage des odeurs délicieuses.

— Attends, Dolly ! Tu sais cuisiner ?

Leahonia plisse les yeux. Dolorès hausse les épaules et essaye de se justifier :

— Ma fibre cuisinière ne se réveille qu'à Puertoculto.

Impossible de lui en vouloir, pourtant ; c’est l’une des meilleures soupes de poisson que j’aie jamais mangé. La chair est tendre, les racines fondantes et les tranches d'ananas juteuses. Le lait de coco est si doux et onctueux que j'en ronronnerais de plaisir. Dolorès et les enfants se moquent quand un gémissement m’échappe, donc je m’efforce de ravaler ma joie avec le fond de la soupière.

— Quel appétit ! s'exclame Leahonia.

— Faut la comprendre, capitule Dolorès. Chez moi, la cuisine, ce n'était pas le grand luxe.

— Chez toi ? Tu habites où ? Depuis combien de temps c’est ta prisonnière ?

— Dans la baie, de l'autre côté de l'île. Et ça fait deux semaines.

— Deux semaines ? Et tu n'as pas réussi à t'enfuir, Nolwenn, avec tes super-pouvoirs ?

Elle me prend au dépourvu. Je réponds sans réfléchir :

— Pourquoi je voudrais m'enfuir ? Je m'amuse bien.

Leahonia éclate de rire. Elle se donne une grande claque dans le genou en s'écriant :

— Ah, ah ! Je le savais ! Vous deux, en vrai, vous êtes copines. Pas vrai ?

— Leahonia, soupire Dolorès.

— T'inquiète pas, va, la rassure la petite. Je ne dirai rien. Pas vrai, Palben, qu'on ne dira rien ?

Son camarade approuve par cinq hochements de tête enchaînés à toute vitesse.

— Bon, dit Leahonia en se relevant. Merci pour le repas Dolorès. C'était super bon. Maintenant, excusez-nous, on a des trucs à faire.

— Des trucs ? répète Dolly sur un ton suspicieux.

— Oh, rien de méchant, t'inquiète pas. On va faire une petite promenade dans les bois, pour digérer tout ça.

— Ça pue l'épreuve de courage, votre affaire.

Leahonia se pince les lèvres. Son ami Palben essaye comme il peut de rattraper le coup :

— Pas du tout, on va chercher des nootaks…

Dolorès hausse les sourcils, le rire aux lèvres. Aucune idée de quoi ils parlent.

— Bonne chance, les enfants, se moque Dolly. Et si vous en trouvez un, surtout, je veux des preuves.

— C'est quoi des nou-taques ? je demande.

Leahonia a mis les mains sur ses hanches. Elle se laisse emporter.

— Comment ça, Dolorès ? Tu ne crois pas que les nootaks existent vraiment ? Mon arrière-grand-père en a vu un, pourtant. Il l'a écrit dans son journal de bord. Tu crois que mon arrière-grand-père était un menteur, peut-être ? Il a même fait un dessin !

— Oui, je suis au courant. On dit que ton ancêtre a rencontré un gros hamster et qu'il s'est monté la tête avec une histoire d'animal fantastique.

— C'est quoi un nou-taque ? je demande, encore.

— Un animal très spécial, me répond Leahonia. Il est capable de changer de forme un peu comme il veut. Le problème, c'est que depuis mon arrière-grand-père, personne n'en a plus vu un seul se transformer. À cause de ça, les gens s'imaginent qu'ils n'existent pas.

— Tu m'excuseras, lâche séchement Dolorès, j'ai beaucoup de respect pour ta famille, mais après avoir passé des semaines à courir après des yōkai au Japon, j'en ai un peu par-dessus la tête des créatures de légende.

Vexée, la jeune fille nous tourne le dos. Palben et elle s’enfuient en direction de la jungle. Dolorès et moi restons près du feu jusqu'à ce qu'il s'éteigne.


Leahonia n'est pas encore rentrée quand nous nous installons sur le futon pour la nuit. Dolorès m'a attachée dans la chambre le temps d'aller prendre sa douche. Puis elle a surveillé la porte de la salle de bain pendant que je prenais la mienne. Contrairement aux salles d’eau des lotissements de Nuevabahía, il y a un pommeau ici, mais le manche est rouillé et les jets partent dans tous les sens.

Après avoir bataillé pour coincer le pommeau sur son socle et gesticulé dans tous les sens pour éviter de me prendre un geyser dans les yeux, je suis sortie de ma douche aussi fatiguée que si je m’étais battue. Dolorès s'est moquée de moi parce que mes cheveux humides ne tenaient pas en place, puis elle les a séchés pour ne pas mouiller le futon.

Ce soir encore, après m'avoir libéré les mains, elle empoigne sa dague et passe ses bras autour de ma taille. Je lui demande :

— Ce n'est pas suspect si tu me détaches pour la nuit ?

— Non. Leahonia a déjà compris de toute façon.

— Elle est gentille, je trouve.

— Oui.

— Tu ne crois vraiment pas que les nootaks existent ?

— Quelle importance ? S'ils sont aussi extraordinaires qu'on le dit, j'espère bien que plus personne ne les trouvera jamais. Être extraordinaire, dans ce monde-ci, c'est un fardeau.

Je sens ses cheveux glisser dans ma nuque. Je déglutis.

— Tu n'as pas prié, ce soir.

— Non. J'ai besoin d'un peu de répit, des fois. Les dieux aussi, je suppose.

Il fait noir dans la chambre. À travers les stores abîmés et l'épaisse moustiquaire, j'entrevois le ciel profondément noir, quelques points qui scintillent au loin, et les flammes au large qui remuent et s'affaiblissent le long du port.

— Dolorès ?

Elle ne répond pas. Son pouls s'accélère, je sens son cœur cogner dans sa poitrine, contre mes côtes, et des plaintes se faufilent entre deux expirations. Le cauchemar est revenu.

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