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« Les Jardins Suspendus », annonce la voix du tramway solaire quand les wagons s'arrêtent net au niveau de la passerelle qui supporte la station. Dans le quartier des Jardins, les aéromobiles peuvent circuler sur trois étages ; l’héliotram se déplace en altitude au niveau du deuxième.

Avant la poldérisation, la mer arrivait jusqu'ici et c'est là, sur cette côte qui n’existe plus, que s'agglutinaient les hangars de construction navale. À l’époque victorienne, on y bâtissait des navires de la flotte d’Angleterre mais, dès la fin du siècle suivant, les ateliers se sont retrouvés dépassés par les avancées spectaculaires des transports maritimes, puis abandonnés au profit de locaux mieux équipés, ceux-là même qui aujourd'hui sont passés aux mains des truands de Crown Bay.

D'abord désertés, les anciennes usines ont progressivement été réhabilitées. Leurs façades en briques rouges uniques dans l'archipel, leurs hautes cheminées, leurs larges fenêtres qui invitent le jour et les vastes espaces des anciennes fabriques ont fini par attirer les architectes les plus audacieux. Leurs projets fantasques ont totalement transfiguré l'ancienne zone industrielle : les hangars se sont changés en lofts contemporains, les murs de briques se sont couverts de végétation, des serres et des jardins ont fleuri sur les toits à tous les étages du quartier, imposant peu à peu le nom qu'on lui donne désormais. L'éco-responsabilité s'est imposée comme principal moteur de développement et argument marketing des Jardins Suspendus. La population, relativement jeune et aisée, y vit en harmonie avec la nature. Chaque nouvel habitant est invité à cultiver une parcelle de toiture, un balcon ou un mur afin de rendre les lieux plus verdoyants encore. Les gens des Jardins sont réputés pour leur sens du partage et leur respect de l'environnement.

De façon tout à fait hasardeuse, c'est au milieu de ces façades recouvertes par les plantes que se sont développés les studios de la Mustela, fer de lance de la production cinématographique mondiale depuis l’essor de leur technologie de sauvegarde des acteurs : le viscan.

Fortes de cette publicité, les salles de cinéma et autres enseignes spécialisées dans la vente de films se sont multipliées dans les Jardins Suspendus. L'Hibiscus, le plus grand cinéma de la région, accueille chaque année le Festival des Sept Lunes.


— J’espère qu’il y a de futurs lunisés dans ton option d’audio-visuel. On recevra peut-être des cartons d’invitation à leurs avant-premières.

— Pfff, pouffe Tasha. Tu verrais ces petits oisillons de Spectus et leurs rêves de percer. Roxane en fait des caisses, j’aimerais trop la voir à l’écran. Et le frère de l’autre, là, du Comité de Discipline, c’est une autre personne quand on lui laisse un storyboard. Mais tu sais aussi bien que moi que l’industrie culturelle va changer leurs espoirs en confettis et leur talent en cahier des charges.

Encore une fois, nous sommes sur la même longueur d'onde, au picomètre près.


Le tramway solaire traverse Molens Baai, le long de la plage désertée en raison de l’air, humide et lourd en cette saison des pluies. Seule une poignée de téméraires ose affronter les vagues. Plus loin, les vieux moulins de Tulpstad, depuis longtemps à l'arrêt, dominent la digue, surplombant le nouveau parc énergétique : les éoliennes et les turbines blanches trempent dans les flots de Molens Baai, tournant au rythme des courants le long du talus de pierres grises.

Au détour du bureau de poste séculaire, la solitude morne de la baie laisse place au foisonnement des façades colorées de Tulpstad, ses hautes maisons dépareillées qui se bousculent le long des canaux étroits. L'ancien comptoir hollandais est reconnu dans tout l'archipel pour sa production florale, notamment pour les tulipes dont les cultures ponctuent le paysage urbain aux allures de ville de conte. Les raies de couleurs vives défilent dans les vitres du tramway, entrecoupées de champs de fleurs aux teintes plus vives encore, puis les wagons ralentissent et suspendent leur course à la station de Great Harbor, port de pêche et de plaisance étalé le long d’une grève biscornue et dont l'aspect n'a quasiment pas changé depuis son établissement voilà bientôt deux siècles.

À la sortie de Tulpstad, le l’héliotram parcourt encore quelques centaines de mètres à vitesse réduite et fait une nouvelle halte à la station d'Edén Parque.

Fondé au XVème siècle par les premiers colons d’Elthior, Edén Parque et son allure de citée méditerranéenne tranche avec le gris strict des faubourgs alentour. L’église San Alfonso et les dizaines de villas espagnoles qui se sont construites à ses abords s'organisent en couronne autour d'un immense parc. Au milieu des hectares d'arbres et de sentiers de promenade, au bord d'une lagune d'eau douce à présent coupée de l'océan, se trouvent le zoo d'Elthior et le fameux musée d'histoire naturelle.


Un nouveau vrombissement de moteur, et les wagons sillonnent les faubourgs en direction du prochain arrêt : le Port des Veuves. C'est toujours hallucinant de se rappeler comment ce modeste village de pêcheurs est devenu, en une poignée de siècles, le plus grand port d'Elthior, alors même que des quartiers voués à la prospérité ont sombré dans l'oubli à deux pas d'ici. Les quais accueillent principalement des bateaux de croisière et des porte-conteneurs. La Maison de la Marine domine l’esplanade que se disputent les marchands de la criée et les postes de douane. Autour, la place est ceinturée par des lots d’habitations modestes, toutes taillées sur le même modèle, où résident les marins et ouvriers portuaires. C’est aussi sur ces quais que se situe le poste de police central

Tasha fait mine de se redresser.

— On descend ?

— Rentre sans moi, je passe voir Alice.

Alice est ma petite amie. Ça doit faire deux ans.

— Très bien, allons voir Alice.

Tasha se rassied.


Le tramway solaire marque un court arrêt au milieu des faubourgs avant de reprendre sa tournée. Cette zone résidentielle s'étend entre la vieille ville et les autres quartiers. Bâtie entre le XIXème et le XXème siècle, les avenues y sont larges et les maisons dépassent rarement deux ou trois étages, de sorte que la circulation des aéromobiles ne s'effectue ici qu'au niveau du sol.

En faisant route vers l'Ouest de l'île, l’héliotram fait sa pause la plus longue, à Century Ward. La zone commerciale est si immense qu’elle occupe autant de place qu’une petite ville, et l’on estime que faire le tour de toutes ses boutiques demanderait trois jours entiers.

Les lieux sont à l’abri sous un écodôme et la circulation s'y effectue sur trois niveaux. En plus de ses innombrables magasins, Century Ward dispose d'une piscine, d'un circuit de courses et de la plus grande salle de spectacles de la région, le Colisée, laquelle doit son nom à sa forme circulaire inspirée des arènes romaines.

Les passagers quittent les wagons par dizaines, immédiatement remplacés par autant de nouveaux voyageurs.


— Tu voudrais bosser avec Alice, plus tard ?

Je ne sais pas s’il se passe une semaine sans que ma sœur pose la question, sans que la réponse l’inquiète. Tasha et moi avons le même rêve, le même que poursuivait maman.

— Alice n’a pas l’esprit d’équipe, on le sait. T’en fait pas, Tash, il est hors de question que je te laisse récolter tous les lauriers.

— Tu me promets qu’on sera le duo de flics le plus au taquet de cette île ?

— Oui, si tu me jures qu’on ne restera pas planqués dans notre bureau au moindre soulèvement.

— Non, il n’y a pas une seule révolte qui nous intimidera. Plutôt mourir sur le terrain que manger dans la main des mafieux !

— Elthior n’a qu’à bien se tenir !


Le paysage devient plus vertigineux encore lorsque, quittant le dôme, le tramway pénètre dans l'Agnopole. Le quartier d'affaires d'Elthior domine la pointe du Sud-Ouest de l'île : une avancée de terre artificielle gagnée sur l'océan, où culminent des gratte-ciels hauts d'une centaine de mètres au moins. Les façades miroitantes des buildings se reflètent les unes dans les autres, comme autant de doublons qui donnent à l'Agnopole cet aspect infini. Pour fluidifier le trafic des aéromobiles qui vont et viennent entre les tours, la circulation y a été répartie sur cinq niveaux. Le flux incessant des véhicules est décuplé par leurs innombrables reflets. Par nuit, les phares qui se réverbèrent en masse donnent l'illusion qu'un bout de ciel étoilé s'est écrasé sur notre île.

Les sièges de nombreuses firmes transnationales occupent ici des bureaux à l'architecture démesurée et, au large, les yachts des compagnies stationnés dans la Baie aux Arches accueillent chaque semaine de somptueuses réceptions. Ma mère rêvait d'y être invitée un jour ; elle allait jusqu'à espérer qu'un crime soit commis sur l'un de ces immeubles flottants pour obtenir un mandat et le droit d'embarquer.

Les portes des wagons s'ouvrent, le tramway à l'arrêt à deux pas du building au toit-coquillage de Laverde, le principal constructeur naval du secteur. Quelques nouveaux passagers embarquent, une poignée de bureaucrates qui peinent à se faire une place dans les wagons déjà pleins à craquer. Fort heureusement, la plupart d'entre eux habitent Tulpstad ou les Jardins Suspendus et prennent la ligne dans l'autre sens. Les plus aisés, ceux qui habitent la vieille ville ou des villas isolées, empruntent généralement leur propre aéromobile. Difficile, se dirait-on, de stationner son véhicule dans l'Agnopole ; mais ce n'est pas un problème dès lors qu'on a les moyens de s'offrir les services d'un chauffeur. D'autres encore prennent le taxi. Les bureaucrates qui utilisent le tramway se réduisent certainement aux marginaux des Jardins ou de Little England, des artistes incompris reconvertis dans la publicité ou quelque chose dans ce genre.

Little England, c'est justement là que le tramway s'arrête ensuite. Comme attendu, les commerciaux en costume nous ayant rejoints à l'arrêt précédent descendent tous, sauf un.

Little England était autrefois le quartier des artistes, des reclus en marge de la société, un quartier accolé à la prestigieuse Red Hill mais néanmoins distinct ; on y trouvait à se loger à moindre coût et on pouvait espérer s'y faire connaître. C'est aujourd'hui un arrondissement résidentiel relativement prisé. Réputé pour son avant-gardisme, les façades des maisons y sont couvertes de dessins, de peintures dont les styles varient selon l'inspiration des résidents, les pavés ornés de fresques éphémères, là où des statues sortent de terre à tous les coins de rue. Les ruelles abritent des bars et des cafés à thèmes, nombre de théâtres et de petites galeries d'art dont, si on ne se fie qu'à leur taille, on risquerait de manquer les expositions d’exception. Chef-lieu de la culture, Little England est dominé depuis toujours par les hauts murs de la Public Library et la tour mitoyenne des archives de l’archipel. Le quartier, plutôt touristique, est également célèbre pour la fête foraine de Crimson Square, ainsi que pour sa plage de sable fin, ses fameuses cabines, son glacier artisanal et la station thermale XIXème tout juste rénovée. Au bout de la côte, l'ancienne gare maritime a été reconvertie pour accueillir l'hydrotrain à grande vitesse qui relie Elthior aux îles voisines. Little England, le quartier des parias de la vieille ville, est aujourd'hui l'un des plus attractifs de l'île, de loin mon favori

— J'adorerais habiter ici !

— Va falloir résoudre au moins dix complots d’envergure avant d’avoir assez de galons ! me charrie ma jumelle.


Au ralenti, les wagons se tortillent en direction de Red Hill, le tas de cailloux sur lequel se sont établis les Anglais en débarquant voilà trois siècles ; l'endroit le plus inhospitalier de l'archipel, confié à l’époque à un gouverneur malchanceux. Des générations plus tard, on peut dire que la chance a tourné. Le gouverneur d'Elthior est le plus influent de l'archipel, son autorité depuis longtemps étendue à l'Île Pantar, l'Île des Nootaks et l'Île du Fou. Non content de concentrer sur son île les meilleures infrastructures d’Agnakolpa, il représente aussi l’archipel au sein de la Fédaration des États de l’Étoile.

— Terminus ! clame Tasha.

Ce n'est qu'à moitié vrai. Le tramway solaire forme une boucle : après avoir desservi Red Hill, il repart immédiatement pour Porcelanacosta ; sa course ne s'arrête jamais. Ce n'est que par habitude qu'on désigne cet arrêt comme tel.

Nous descendons ma sœur et moi, remontons ces ruelles que, depuis deux ans, nous parcourons sans même plus réfléchir à l'itinéraire. Quiconque ne connaît pas Red Hill comme sa poche s'y perd avant d'avoir le temps de réfléchir. La vieille ville est un véritable labyrinthe de venelles enchevêtrées, toutes plus sombres et étroites les unes que les autres. Dans les maisons victoriennes qui bordent les pavés, vivent de hauts dignitaires, descendants de la noblesse britannique. Les boutiques, hôtels et restaurants qui ponctuent les trottoirs sont tous reconnus pour le luxe de leurs prestations. Les clubs privés ne désemplissent jamais, malgré leurs tarifs exorbitants. On dit que leurs services ne laissent personne insatisfait.

À mi-hauteur de la falaise, se tient le renommé cimetière de Twisted Rock, où sont enterrées les plus illustres figures d'Elthior : aristocrates, artistes, inventeurs, explorateurs, riches entrepreneurs. L'Ouest de la falaise est bordé par le Vieux Port, lequel n'héberge plus que les bateaux particuliers des résidents fortunés. Vers l'Est, en contrebas, se trouve la Lagune : un lac d'eau salé réservé aux bains de mer de ces privilégiés. L'endroit le plus célèbre et le plus prestigieux de Red Hill n'en reste pas moins le Rocher, la pointe de la falaise sur laquelle se dresse Whistlestorm : le manoir familial des Macduff, les gouverneurs d'Elthior. Du moins, jusqu'au décès, il y a près de vingt ans, de la dernière héritière du nom, léguant à son veuf, Lord Orsbalt, le titre de gouverneur-régent.

— Eh, Tasha, la fille de Lord Orsbalt a eu quinze ans la même année que nous, non ? Quand se décidera-t-elle à prendre la succession ?

— Tu ne connais pas les rumeurs ?

— Je n’ai pas ton penchant pour les potins de la haute.

— Il paraît qu’Hazel Orsbalt est frappée par la malédiction des Macduff. En d’autres termes, en bonus d’une fortune inestimable, elle tiendrait de sa mère une santé de coton. On la dit trop souffrante pour prendre la relève. Il y aurait plus de médecins que de servants à Whistlestorm.

Tasha ne l’avouera jamais, mais elle espère plus que tout visiter un jour la maison du Gouverneur. Cette vie de nantis la fascine autant qu’elle la débecte et rien ne l’amuse plus que d’essayer d’élucider les sombres secrets de familles qu’esquisse l’arbre généalogique tortueux des Macduff.

À deux pas de sa boutique, Alice nous attend devant la porte de sa maison. Comme à son habitude, Tasha me devance et bondit la première pour l’embrasser au bord des lèvres. Toutes les deux rient à mes dépens, puis Alice me prend dans ses bras, avec cette chaleur qu’elle ne réserve qu’à moi.


— Qu'est-ce que tu penses de Manu ? me demande ma sœur sur le chemin du retour.

— Qu'est-ce que toi tu en penses ?

— Elle me plaît. J'en déduis qu'elle te plaît aussi. Mais elle n'est pas comme Alice. L'un de nous devra se démarquer.

— Le moyen de contacter Gilgamesh, voilà ce qui l'intéresse. Elle ne laisse rien paraître, mais moi je l'ai compris. Pas toi ?

— Si, je l'ai vu aussi. Si tu savais comment joindre Gilgamesh, tu lui vendrais la mèche ?

— Certainement pas. Je n’achèterais pas une fille avec ce genre de cadeau.

— Mon frère est un type bien.

De retour au Port des Veuves, nous rentrons chez nous, au commissariat. La nuit commence à tomber et les bureaux sont vides ; il n'y a plus que notre père, le commissaire Barkley. Il nous propose de passer à table, il nous a attendus. Tasha ne se fait pas prier. Alors qu'ils regagnent tous les deux l'appartement, à l'étage, je flâne, par habitude, quelques minutes dans les bureaux, au cas où un dossier serait resté en évidence à portée de main. Rien.

Je me glisse sur le siège de mon père, devant son ordinateur. Je le connais par cœur, comme le mot de passe de sa boîte mail. Comme tous les soirs, je vérifie s’il n’y reste pas une trace de Gilgamesh.

m'assieds devant l'ordinateur de mon père, j'ouvre la boîte mail et, comme tous les soirs, je regarde. Pourtant, comme toujours, le commissaire a soigneusement effacé ses messages.

Je suis sur le point d'éteindre l'appareil quand une notification signale l'arrivée d'un nouvel e-mail. Machinalement, j'ouvre le message.


Barbara Heyfren a été retrouvée morte à son domicile.

Vous m’avez fait parvenir plus tôt dans la journée le rapport du légiste concernant l’empoisonnement présumé d’Edmund Starber. M’est avis que ces crimes ont un auteur en commun. Autorisation d’agir ?

Astucieusement,

Gil


L’inespéré s’est produit, j’en reste figé sur place. Me voilà en possession d’une adresse électronique, celle du plus grand détective de toute l’histoire de l’archipel. Mais un détail m'empêche de savourer ma victoire. Barbara Heyfren. La première femme de la liste, PDG de sa propre entreprise, Cosm’éthique, ouvertement engagée contre la maltraitance animale. Son profil ne colle pas avec celui des autres victimes.

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