Episode 30.1 - Puertoculto
Nolwenn
J'ouvre les yeux. Dolorès dort encore, un bras autour de ma taille et l'autre tendu sous ma nuque, le poing serré sur sa dague. Ça fait deux semaines que je vis chez elle. Il a plu tout ce temps.
Dormir sur son futon est devenu une habitude, comme guetter ses cauchemars et oublier la lame. Les mauvais rêves reviennent au moins une nuit sur deux. Dolly remue, gémit. Elle a l’air de pousser des cris qui ne sortent pas. Dès que je la sens qui s’agite, je passe une main dans ses longs cheveux, lui pétris la nuque du bout des coussinets, sans mettre une griffe dehors. Je chuchote pour la calmer, les premiers mots qui me viennent à l’esprit, et tant pis si ça n’a pas de sens. Si ça ne marche pas, je la secoue gentiment par l’épaule. Dolorès pleure tout le temps après un cauchemar. Elle pleure et me prend dans ses bras. Je ne sais jamais quels mots choisir pour la consoler, alors j’essaye de la faire rire. Je lui raconte ce dont j’ai rêvé et qui n’avait pas de sens : que j’ai appris à un dragon à jouer de l’harmonica, que j’étais une mangue qui allait à l’école et que mon sac à dos ne voulait pas tenir car je n’avais pas d’épaules, ou bien que Mr. Sprinkles s’est mis à me parler.
Souvent, Dolorès se rendort en me serrant comme je serre on chat en peluche. Elle dit que ma respiration l’aide à se vider la tête. Parfois, pendant la nuit, j’entends la dague tomber de sa main mais, au petit jour, elle la tient à nouveau fermement.
Tous les matins, je me réveille la première. Je n'ai pas le choix. Mon museau, mes oreilles, ma queue et même mes moustaches se croient tout permis quand je dors. Dolorès ne doit pas savoir que je suis un chat. Ça pourrait lui faire peur. Et puis, c'est un secret.
Je range le félin et me retourne sur le futon, en faisant attention à ne pas la réveiller. C'est apaisant de la regarder, endormie et sans l’ombre d’un cauchemar. Elle souffle et fait toutes sortes de bruits bizarres. Cette nuit encore, elle a bavé sur mon épaule. Ça ne me dérange pas. Je pourrais toujours me plaindre si jamais, sans faire exprès, je lui rendais la pareille.
Mon holomontre vibre. Ça n’arrête pas, depuis ce jour-là, depuis que je suis partie de la villa. C'est comme si, soudain, j'étais devenue la personne la plus populaire de l'archipel. Adoria, Emma, Cerise, Luna : elles n'arrêtent pas de m'appeler. Je ne décroche jamais. On s’est quittées sur cette dispute et je ne sais pas quoi dire. Dans le fond, j’ai un peu honte des choses que j’ai balancées sur le coup de la colère.
Je tourne l'écran vers moi. C'est Cerise. Peut-être parce que j'ai honte, de plus en plus honte, ou peut-être juste parce que j'ai peur que Dolorès se réveille, je me faufile hors de la chambre et glisse mon doigt sur l'écran pour décrocher.
Je m'assieds sur le canapé. Je ne dis rien. La voix de Cerise résonne dans mon oreille, me demande si je vais bien. Je la rassure, tout va bien. Je lui retourne la question. Elle se faisait un sang d'encre, en s’imaginant sans cesse qu’il m’est arrivé quelque chose. Je la rassure, je vais bien. Elle me demande où je suis. Je ne réponds pas. Elle dit qu'elle aimerait me voir. Je ne sais pas quoi répondre. Je finis par céder.
— Sur la plage… On n’a qu’à se retrouver dans la crique, à l’endroit habituel, quand il arrêtera de pleuvoir.
— Si tu veux, faisons comme ça. Et ton amie – la fameuse amie dont tu parlais l’autre fois – elle est avec toi ?
— Oui. J’habite chez elle.
Elle me dit qu'elle aimerait la rencontrer, à l'occasion. Elle s'excuse pour l'autre jour. Ce n'est pas grave. J'hésite un peu. Moi aussi, je m'excuse. Je ne pensais pas tout ce que j'ai dit. Elle le sait bien, Luna leur a transmis le message.
J'entends Dolorès se lever. Il va être l’heure de préparer le petit déjeuner, je vais devoir raccrocher. Cerise me retient. Est-ce que je mange à ma faim ? Est-ce que j'ai assez de linge propre ? Elle propose de me ramener ce que je veux, quand on se retrouvera sur la plage. Des barres de céréales et des bonbons à la menthe. Elle promet d'y penser.
Dolorès émerge dans le salon, les cheveux tout ébouriffés.
— Bien dormi, Wennie ?
— Oui, j'ai rêvé de toi ! Au début, j'avais peur, parce que je tombais dans le vide, dans le noir. Toi aussi, des fois, tu fais des rêves comme ça ? Comme si le matelas disparaissait en-dessous de toi ? Non, plutôt comme si le matelas t'avalait et que tu tombais dans un trou sans fond ! Moi, je fais souvent ce rêve-là... Mais là, tu étais avec moi. Tu m’as pris par les mains et on a flotté, comme des parachutistes. Je n'avais pas peur du tout. On est même arrivées au fond du trou. Tu sais, c'est la première fois que je descends jusque là ! On avançait dans le noir, et je pouvais continuer parce que tu ne me lâchais pas. J'avais aucune idée d'où on allait, mais j'y allais parce que... Parce que j'avais confiance. Tu devineras jamais ce qu’il y avait, tout au bout du fond ! Un parc d'attractions. Mais j’ai pas eu le temps de terminer mon rêve...
Dolorès m'écoute, le sourire aux lèvres. Tous les jours ou presque, je lui raconte mes aventures de la nuit. Elle a l'air d'aimer ça. Elle, en revanche, ne parle jamais de ce qui agite son sommeil.
— Toi, Dolly, t’as encore cauchemardé.
— Je suis désolée. Je t'ai réveillée ? J'ai gâché ton joli rêve alors...
— Pas du tout ! Ça me dérange pas. On ira en vrai, un jour, au parc d'attractions ! Et marcher avec toi, dans le noir ou ailleurs, ça aussi, je peux le faire en vrai.
En vrai, c'est mieux qu'en rêve d'ailleurs. Dans les rêves, tout est flou. En vrai, Dolorès est bien plus jolie, bien plus grande, bien plus drôle, bien plus chaleureuse. C'est ce que je me dis.
Elle ouvre les placards et improvise un repas. Encore de la nourriture en sachets. J'ai l'impression que Dolorès ne sait rien préparer d'autre que ces machins instantanés. C'est vrai que la cuisine de la cabane n'est pas aussi bien équipée qu’à la villa, mais les petits plats de Cerise commencent sérieusement à me manquer. Ça, je le garde pour moi, par peur de vexer mon amie.
Dolorès m’apporte ce qui, d’après l’étiquette, est censé être un chocolat chaud enrichi en céréales. Tout ce que je trouve dans mon bol, c'est une espèce de bouillie insipide et spongieuse. Je mange sans faire d'histoire. Après deux semaines de cet entraînement intensif, je suis capable d'avaler un tas de poudre fade à souhait sans même faire la grimace. Dolorès s'est excusée plein de fois, en répétant que j'étais son invitée et qu'elle m’obligeait à avaler ces plats infects trois fois par jour. J'ai dit que ce n'était pas grave, que c'était moi, après tout, qui m'étais imposée et que, de toute façon, ce n'était pas si mauvais. Là-dessus, j’ai menti.
Dolorès pose son bol vide sur la table basse. Je trouve enfin le courage de lui poser la question :
— De quoi tu rêves, la nuit ?
— Ça, je ne peux pas te le dire. Pas encore.
Au moins j'aurais essayé. Maintenant que j'ai jeté un froid, Dolorès va s'habiller dans la chambre avant d’installer tout ce qu'il faut pour sa prière du matin. Je reste toute seule, étendue dans le sofa.
La trotteuse dépasse l’aiguille des minutes. Le tic-tac de l’horloge est couvert par le bruit de la pluie. Ploc. Ploc. Ploc. Je préfère quand il fait beau, quand la mer est calme et que l'on peut marcher pieds nus dans le sable tout chaud. Mais la pluie, au fond, ça ne me dérange pas. Il y a un tas de choses amusantes à faire, quand il pleut : sauter dans les flaques, chercher des grenouilles, dévier l'eau de la gouttière dans une tranchée pour former un torrent, y lancer un bateau en bois et le regarder filer. Un bateau, j'en ai un dans ma chambre, à la villa. Je l'ai acheté pour trois plaques à un marchand d'Anakar. Il est léger, solide et la coque est toute sculptée. On peut ouvrir la porte de la cabine, tourner la barre et même déployer les voiles. C'est un modèle unique, je le garde précieusement.
Ploc. Ploc. Ploc. Mon regard se perd dans le vague de dehors, par le battant ouvert. Et d'un coup j'ai dix ans. C'est mardi, en plein mois d'août. Il pleut encore des cordes. On est dans le salon, avec Cerise et Eugénie. À cette époque-là, Papa n'a pas encore laissé la serre à Cerise ; la serre est mal entretenue. Eugénie, elle, adore déjà la science. Elle parle même d'inventer quelque chose qui révolutionnera le monde : elle hésite entre une source d'énergie inépuisable, un remède pour réparer les organes abîmés ou le moyen de se téléporter. Son rêve, ce serait de développer les trois à la fois. Tout ça m'a l'air bien compliqué.
— À quoi on joue ? je leur demande.
Mais personne ne me répond. Alors j'insiste :
— À quoi on joue ?
— On ne joue pas, se fache Eugénie. On ne joue plus. On est trop grandes pour ça maintenant.
— Il n'y a rien à faire quand il pleut, dit Cerise. Et si on dessinait ?
Elle attrape un de ses carnets sur la table du salon et commence à reproduire un pot de fleurs posé un peu plus loin. Je regarde les lignes que trace son crayon. Je suis un peu jalouse. Moi, je ne dessine pas aussi bien.
— Dessine-moi un chat ! je demande.
Mais Cerise refuse, elle veut finir sa nature morte. Eugénie ne veut pas non plus, elle détaille le schéma d’une autre plante, avec toutes les nervures et des annotations sur la circulation de la sève. Au moment où je m’approche, elle arrache une page de son cahier et me la donne.
— Dessines-en un toi-même.
J'essaye de gribouiller quelque chose, mais ça ne ressemble à rien. Je ne sais pas dessiner, je déteste dessiner.
— J'y arrive pas, Cerise. Dessine-moi un chat !
Elle me tend une autre feuille. Et comme je ne progresse pas, le manège se répète. Tout d'un coup, Papa sort du laboratoire et Cerise court lui montrer son dessin. Il lui dit que c'est beau, je suis un peu jalouse. Et puis Papa avance dans le salon et se penche par-dessus mon épaule.
— Et toi, Nono, qu'est-ce que tu as dessiné ?
Je regarde ma page vide.
— Un chat blanc, sur une feuille blanche.
Cerise sourit. Eugénie se moque de moi. Mais Papa, lui, y regarde attentivement. Il hoche la tête. Ça y est, dit-il, il le voit, le chat. Il me dit que c'est beau, que c'est très ressemblant, et il me pince le nez en m'appelant « petite rusée ». Eugénie ne se moque plus.
Il pleut encore, dehors, et à ce moment-là, la Nolwenn de ce jour-là décide de sortir. J'enfile mes patins à roulettes, dévale la colline boueuse jusqu'au sable mouillé. J'entends le chant de la pluie, des gouttes qui pianotent sur la surface de la mer, sur les rochers et les toits des cabanes, des vagues qui écrasent leur écume sur le sable au rythme de la tempête et du vent qui siffle dans les feuilles des arbres. Je fredonne toute seule le refrain de la mousson. Ce refrain aujourd'hui, il me trotte encore en tête.
— Qu'est-ce que tu chantes, Wennie ?
La voix de Dolorès m'arrache à mes souvenirs.
— C'est le chant de la pluie.
— Et c'est de qui ?
— Bah, de la pluie. Écoute, ce sont les mêmes notes !
On se tait. Dolorès tend l'oreille, on écoute tomber les gouttes. Ploc sur le toit. Plouf dans la gouttière. Tip-tap. Tip-tap dans un vieux seau rouillé sur le bord de la terrasse. Ploc sur les pierres dans l'allée du lotissement. Dolorès me tend ma guitare.
— Joue-la-moi.
Je gratte les cordes, une à une, comme me l'a appris la pluie. Ploc. Plouf. Tip-tap. Tip-tap. Ploc. Dolorès bat la mesure sur la table du salon.
Depuis que je vis ici, j'ai appris plein de nouveaux airs, en repassant les musiques en boucle sur mon lecteur portable. J'essaye de choisir des morceaux que Dolorès apprécie. Je commence à connaître ses goûts musicaux. Elle adore le hip-hop décalé d’Aka Poliss, avec leurs sons inattendus et cosmopolites, sans cesse agrémentés par des instruments traditionnels, qu’ils soient celtiques, nippons, tribaux. Difficile de bouder la voix rauque de Yelena et les raps assassins de Tobias. Même si on l’imagine mal adhérer à ce style de musique, c’est le groupe préféré de Luna. ma sœur dit qu’Aka Poliss est un groupe de génie. Après l’avoir surprise en train de se déchaîner sur plusieurs de leurs chansons, je veux bien le croire aussi : pour faire danser Luna comme ça, il faudrait au moins un sortilège. Ils ont dû en frotter, des lampes magiques, jusqu'à ce qu'elle finisse par se cacher dans sa chambre pour se trémousser !
Dolorès aime aussi Transcendance, une compagnie qui compose des musiques électroniques. Ils ont produit les bandes originales de mes jeux vidéo préférés. J'écoute souvent leurs musiques. Il n'y a pas beaucoup de paroles.
— Nolwenn, murmure Dolorès.
Sans arrêter de jouer, je l'interroge du regard.
— Cette mélodie-là, en vrai, c'est toi qui l'a inventée.
Non, c'est la pluie. Ou peut-être que c'est moi.
— Vraiment ?
Dolorès éclate d’un rire clair, sans me lâcher des yeux. Son regard me dévore, mais d’une telle douceur que je pourrais me laisser faire. Et puis, je ris aussi, sans trop savoir pourquoi. C'est juste le bonheur, là-dedans, quelque part, qui dans ces moments-là cherche à se faire entendre. Le bonheur prend de drôles de formes, des fois : il bondit du fond du cœur et nous pousse à faire des choses insensées, voire complètement stupides. C'est ce qui se passe quand, dans le même élan de joie, Dolorès et moi sortons sous la pluie sur la terrasse, puis sur les pavés qui bordent la cabane. Accrochée à ma guitare, je continue de jouer au rythme de la pluie. Ploc. Plouf. Tip-tap. Tip-tap. Ploc. Dolorès m’accompagne avec d’étranges pas de danse, tape des pieds dans les flaques, passe ses bras dans sa nuque en balançant des hanches.
Elle me frôle, je frémis.
C’est peut-être moi qui joue, mais elle a tout l’air d’une rock star quand elle secoue ses longs cheveux. L'eau ruisselle entre ses mèches sombres, sur ses joues pâles et ses bras nus. Son débardeur trempé lui colle à la peau. Son matricule, en pendentif, pleure sa rouille entre ses seins. Je détourne les yeux, me reconcentre sur les cordes de ma guitare.
J'espère que Dolly ne m'a pas vue rougir. Si elle l'a vu, en tout cas, elle n'y prête pas attention. Elle continue de tourner autour de moi, ruisselante de beauté et, quand les cordes de la pluie se resserrent autour de nous, elle me prend par le bras et m'entraîne à l'abri sur la terrasse de la cabane.
Dolorès apporte une serviette pour me sécher les cheveux. Elle les frictionne avec vigueur et sans les emmêler. Moi, j’essuie les siens. Assises sur la terrasse, nous regardons la pluie battre les toits, de plus en plus violente. Dolorès s'est tue. Je n’ose pas non plus ouvrir la bouche. J'aime lui parler, de tout et de rien, mais je savoure, peut-être plus encore, ces moments de silence partagés avec elle. Ces silences-là n'ont pas de poids, ils ne nouent pas le ventre. Ils me montrent que nous nous comprenons, avec ou sans les mots.
La pluie se calme un peu. Dolorès pose une main sur mon genou, je frissonne. Elle se moque gentiment.
— Je fais peur à ce point ?
— Non, je réponds. Bien sûr que non. Je m'y attendais pas, c'est tout.
Elle bascule la tête en arrière et soupire.
— Quand je suis avec toi, Wennie, je retombe en enfance. Enfin, à moitié. J'ai l'impression de ne jamais avoir été enfant. Dès le départ, on m'a donné trop de responsabilités, mis trop de choses sur les épaules. J'ai toujours dû être sérieuse. Je ne me rappelle pas avoir ri, avant de te connaître.
Mes oreilles manquent de se dresser sur ma tête. Je retiens le chat juste à temps, mais je ne peux pas retenir ma surprise :
— Quoi ? Mais comment est-ce qu'on peut vivre sans rire ?
Dolorès hausse les épaules. Il y a toujours quelque chose, dans le fond de son regard, une sorte de souffrance. Tout comme je la fais rire, j'aimerais être capable de rendre leur éclat à ses yeux. Mais je ne sais pas d'où elle vient, cette peine accumulée. Mon amitié est inutile, et mes super-pouvoirs de chat aussi, si elle refuse de se confier à moi. Est-ce que, d'après elle, je ne pourrais pas comprendre ? Je ne serais pas assez mature pour écouter ses problèmes ? Ça me blesse, la seule idée qu'elle puisse penser ça de moi, qu'elle puisse me tenir à l'écart.
— Wennie, lance soudain Dolorès, si on jouait à un jeu ?
— On n'est pas trop âgées, pour jouer à des jeux ?
Dolly m’ébourriffe les cheveux avec cet air taquin que je commence à lui connaître.
— À tous les âges, il y a des jeux, m'assure-t-elle.
Je lui demande quelles sont les règles.
— C'est simple, dit-elle. Toi et moi, on va chacune jouer un rôle. Ça fait deux ou trois jours que l’idée me trotte en tête, et j’ai bien envie de me venger de ces demeurés, au village.
— Te venger ?
— Ils m’ont toujours regardé de travers, Wennie. Ils pensent que, toi, tu es un monstre. Alors voilà ce qu'on va faire – enfin, si tu es d'accord : on va se rendre toutes les deux à Puertoculto, je vais te nouer les poignets, et tu les laisseras croire que je t’ai prise en otage. Je ne te lâcherai pas d’une semelle, c’est promis. Je ne laisserai personne lever la main sur toi. Je veux juste les remettre à leur place. Les obliger à nous tolérer.
J'hésite un peu. Je jouais aux otages, quand j’étais petite, avec mes sœurs. Mais, que Dolorès m’emmène, ligotée, jusqu’à ces pêcheurs qui nous détestent, ma famille et moi, ça sonne un peu trop vrai. En même temps, l’idée a l’air de tellement l’amuser…
— Si j'accepte, je demande, ça te rendra heureuse ?
Dolorès prend mon visage dans sa main et presse mes joues, comme le faisaient les vieilles dames à la supérette estivale, quand j’acceptais de les aider à porter leurs sacs de courses.
— Ne le fais pas pour moi, Wennie. Ne te sens pas obligée. Rester ici avec toi, ça me convient. Enfin, je préfère quand même te le dire : si on va à Puertoculto, ce sera l'occasion de manger autre chose que de la poudre déshydratée. Les femmes du village, elles ont beau me toiser du coin de l’œil, ce sont les meilleures cuisinières que je connaisse.
Cet argument fait mouche, j'accepte de jouer le jeu.
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