Bradbury Mars : Rencontre au fond du bois

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Trop de pression. Oriol se sentait la tête prête à éclater, il avait besoin de prendre l'air. Longtemps, loin de tout, loin de tous.

Déjà, le sort voulait qu'il aie commencé par grandir à vitesse humaine, et non comme les dragoniens normaux. Cela perturbait tout le monde, dont lui-même. Il existait depuis trente-et-un ans, avait le corps d'un adolescent de quinze décennies et l'esprit d'un juvénile d'un siècle. En parlant de premier siècle, cela faisait dix ans que sa magie s'était réveillée, au lieu d'attendre son premier siècle comme tout le monde. Et pour enfoncer le clou des anomalies, il était sans-instinct.

À tout cela, s'ajoutait son statut. Prince dragonien. Fils d'une légende vivante, sa mère. Petit-fils de légende défunte, sa grand-mère. Deux ombres monumentales dans lesquelles il grandissait, avec sa petite-sœur bien plus normale Esslora. Elle, tout le monde savait comment se comporter avec, à quoi s'attendre en termes d'intérêts, de réactions et de maturité.

Lui errait de groupes d'âges en groupes d'âges, toujours en décalage. Plus la magie qu'il devait maîtriser, contrôler et comprendre. Ce qui l'isolait plus encore.

Donc ce soir-là, à l'heure entre chien et loup, il quitta le château en suivant le départ d'une caravane, bien installé dans un chariot. Il faisait bon la nuit, donc inutile de s'encombrer d'un baluchon. Les serviteurs, les gardes partiraient le chercher dans ses cachettes habituelles, ce qui lui libérerait plusieurs heures. Ensuite, il verrait bien la suite des évènements, lui ne demandait que quelques heures ou jours d'isolement. Et au château, cela s'avérait impossible. Trop de monde, le considérant trop jeune.

De sa cachette, il admira les enceintes monumentales de son lieu de naissance apparaître avec lenteur, dans toute leur splendeur. Les pierres sombres absorbaient les faibles rayons du soleil, s'estompaient dans la brume naissante. Les portes de bois noir et gris, toujours ouvertes, permettaient encore de deviner ce qui se passait dans la première cour poussiéreuse. Une rumeur enfiévrée dénonçait un duel, qu'Oriol aurait bien aimé voir.

Néanmoins, il n'allait pas se trahir pour si peu. Au bout d'un moment, au lent rythme des bœufs, alors que les remparts du château se dévoilaient dans toute leur immensité, le couvert des arbres obstrua la vue. Encore quelques instants, et le petit prince pourrait partir prendre l'air selon ses critères.

S'estimant hors de vue de quiconque au château, Oriol passa à la dernière phase de son plan. Il concentra sa volonté et sa magie sur l'invisibilité. Il estompa aussi, autant qu'il l'osa tous les sons qui pourraient émaner de lui, ainsi que ses odeurs.

Fiévreux à cause de toute cette débauche de magie, il ne s'extirpa pas moins du chariot. L'un des avantages de sa situation hors du commun, il cumulait la force d'un adolescent en plein développement, avec l'agilité d'un petit.

Il descendit du chariot en marche sans trop de difficulté, s'écarta du chemin des gardes de la caravane, s'éloigna de cette foule... puis partit s'égayer dans la forêt.

La nausée le pliait en deux, quand il osa lever deux premiers sorts, ceux qui le rendaient inaudible et inodore. Tous les sens aux aguets, attentif aux présences magiques, il guetta. De ce qu'il percevait autour de lui... rien. Rien de suspect. Les oiseaux endormis ou en chasse, les petites proies nocturnes, le bruissement calme des feuilles et des branches. Alors, avec soulagement, il leva son sort d'invisibilité. Il s'installa au pied d'un tronc, croisa les bras, dodelina de la tête et s'absorba à savourer le calme de la vie de nuit.

Oriol profita en toute impunité de cette sérénité, loin du tumulte du château. Là-bas, de jour comme de nuit, on riait, on se battait, on mangeait, on se poursuivait, on jouait, on quémendait de l'attention... De l'effervescence, tout le temps, partout.

Le temps passa. L'humidité fraîchit l'air, sans que cela n'indispose le prince. Avec une patience toute prédatrice, il surveilla l'évolution de la lune et des étoiles, au travers des feuillages. Il devint le témoin silencieux d'une escarmouche entre écureuils, du passage de trois biches, près de lui, de la disparition subite d'une pie aux griffes d'un hibou. Le jeune dragonien se sentit privilégié, loua les esprits et la Déesse.

La vie foisonnante de la forêt l'absorba longuement, pour son plus grand bonheur. Heureux, il savoura les mille et une facettes de la vie qui s'offraient à lui. À l'oreille, il devina le parcours de rongeurs dans les fourrés, surveilla avec eux le ciel. La marche souple et lente d'un loup lui fit entrouvrir les yeux.

Le canidé prit son temps pour approcher de l'étranger bipède. À terme, les deux carnassiers se toisèrent avec calme. Curieux, ils s'observèrent en silence, humant l'air, étudiant les senteurs de leur observateur. Tous deux en vinrent à la même conclusion. Ils ne représentaient ni une menace, ni une concurrence. Aussi, le loup repartit dans d'infimes bruissements de feuilles et d'herbes, absorbé dans les ombres des bois.

De nouveau seul, Oriol ronronna. Peu des siens pouvaient se targuer d'une telle rencontre. Les dragoniens reconnaissaient volontiers l'intelligence des loups. Néanmoins, avec leur ascendance draconique, ils ne les considéraient guère comme des menaces. Cet animal, de par sa curiosité, l'avait impressionné. Il dégageait tout de même une force bien différente de ce qu'il connaissait jusque-là. Une force sereine. Comme son père. Voilà bien une impression qu'il voulait dégager.

Ces pensées l'amenèrent à vouloir marcher, après des heures d'immobilité. Sans se rapprocher pour autant du château, sa tranquilité lui plaisait trop pour s'en séparer si tôt.

Une vague de silence le pétrifia. Plus haut, bien plus haut, un dragon approchait. Déjà la fin de la tranquillité ? Oriol tendit l'oreille, guetta l'approche du prédateur. Le temps de quelques battements de cœur, il s'attendait à ce qu'un garde lui tombe dessus et le ramène au château. Mais la menace passa. Certain de cela, il reprit son avancée avec les bruissements des bois.

Doucement, le ciel s'éclaircit. Les étoiles pâlirent, la brume dévoila son étendue sur la forêt. Oriol soupira d'aise, savoura l'odeur des bois humides. Cela lui donnait envie de creuser et de s'étendre dans son cercle de terre retournée... hélas, il ne possédait pas de griffes, sa nature de sans-instinct se rappela durement à lui. Frustré, il poursuivit sa marche.

Les étoiles devinrent invisibles dans le ciel limpide et pâle de l'aurore. Remis de sa frustration, le dragonien ronronna de nouveau. Quelle beauté s'offrait à lui. Les chants des oiseaux se modifiaient, s'égayaient pour saluer ce nouveau jour.

Soudain, il se figea. Quelque chose l'interpella. Une disharmonie. Noyée dans l'éveil de la vie diurne.

Le dragonien tourna la tête, cherchant l'origine de la dissonance. Curieux, il se mût en dessinant une spirale silencieuse. Pris dans sa chasse, Oriol comprit enfin ce qui avait attiré son attention. Des couinements de dragonnet. Etouffés, faibles, irréguliers.

Une fois la direction trouvée, Oriol approcha avec prudence. Pour le moment, il ne connaissait pas l'espèce de ce petit cousin, qui pouvait attirer des adultes ou représenter lui-même un danger.

Il approchait des piaulements. Le petit râlait beaucoup, aussi bien de mauvaise humeur que d'épuisement. Le jeune chasseur découvrit un framboisier surplombant un repli de terre, d'une taille crédible pour abriter un dragonnet sorti de l'œuf de beaucoup d'espèces.

Dans le doute, le dragonien s'accroupit à une bonne quinzaine de mètres du trou. Quelques traînées de sang à l'entrée, dont l'odeur était dissimulée par celle peu plaisante des fruits. Et, dans l'infranctuosité, un dos d'écailles gris ardoise.

D'instinct, Oriol lança un ronronnement d'invitation au jeu. En réponse, le dragonnet se contorsionna dans son trou, pour lui montrer une courte tête grise, aux bourgeons de cornes noires et aux yeux jaunes. Il saignait du nez, une part de ses lèvres manquait, dévoilant de la gencive gris-rose directement collée aux os.

Passé un moment de circonspection et d'analyse, un feulement lui répondit. Oriol prit soin de s'applatir, de se montrer moins menaçant, avant de répéter son invitation à jouer. De nouveau, le petit feula. Le prince se mit sur le dos, ses yeux d'or plongés dans les naseaux ensanglantés de son potentiel compagnon de jeu.

Ce dernier, destabilisé, hésita. Après une nouvelle invitation à jouer, il risqua la tête hors de sa cachette. Méfiant, il surveilla les cimes, toujours un œil sur le bipède. Ce dernier, lentement, cessa de lui présenter le ventre. Il voulait l'inviter à jouer, pas reconnaître une soumission.

Tous deux se surveillèrent. S'approchèrent, très lentement. Reculèrent brusquement, parfois. Le dragonnet bipède se révéla dans toute sa longueur. Il atteignait la hauteur d'un loup quand il avançait sur ses ailes, pour la longueur d'un taureau du bout du museau à la masse osseuse caractéristique à la fin de sa queue. Un sillon creusait une part non négligeable de sa face, d'où sortait parfois une lame osseuse tout aussi typique des fracasseurs.

Oriol peinait à croire qu'il rencontrait son cousin draconique le plus sauvage de tous. Les seuls dragons à ne pas les reconnaître comme apparentés. Qu'à cela ne tienne, il jouerait tout de même !

À force de rapprochements, ils finirent nez contre naseaux. Oriol huma l'odeur d'un bébé fracasseur mâle, qui sentait encore l'albumine sèche et le sac vitellin récemment perdu. Assez en confiance, le prince se mit à quatre pattes, puis fit claquer ses mâchoires près de l'oreille de son compagnon de jeu.

Surpris, le fracasseur s'esquiva sur le côté. À son couinement, Oriol répéta l'opération, plus lentement. À la troisième démonstration, le nouveau-né suivit son exemple. À force d'expérimentations, de démonstrations, il comprit le principe.

La brume s'était évanouie, quand enfin le fracasseur osa sauter sur le torse de son compagnon. Ce dernier ne comprit qu'à cet instant que le petit avait une aile brisée. À ce stade, il pouvait encore espérer s'en remettre. Il le réceptionna dans ses bras, se laissa tomber en arrière et apprit à son nouveau protégé à mordiller.

Ensemble, ils se roulèrent dans l'herbe, se chamaillèrent, se crachèrent du gaz sulfureux bien puant. Ils ronronnèrent de concert, jusqu'au zénith. Là, Oriol eut faim. Il s'assagit, laissa le temps au petit dragon de comprendre que le temps de jeu était terminé. Claquant de nouveau les mâchoires, imitant les sons que tout dragonnet émettait pour réclamer sa pitance, il se fit comprendre.

Sagement, pour montrer son envie de le suivre, le dragon gris l'escalada et s'enroula autour de ses épaules. Oriol ne put s'empêcher d'éprouver de l'agacement en le voyant aussi sale. Où, par les esprits avait-il ramassé autant de poussière ? Au moins, il comprenait mieux les adultes quand ils lui reprochaient la même chose. Alors, il imita leur grognement, et entreprit de laver le petit crasseux comme on lui avait montré pour Esslora.

Tout d'abord, Oriol émit des grognements incomplets, qui ne pouvaient qu'attirer l'attention. Ensuite, d'abord du bout des lèvres, il raligna les écailles du museau. Lui aimait bien qu'on lui arrange ainsi le nez. Puis il agita sa langue dans sa bouche pour saliver, avant de lécher le bébé. Ce dernier avait un curieux goût, entre celui de la poussière, de l'herbe en surface, et celle des petites écailles râpeuses de tout petit. Dans un long soupir, il lui demanda par ailleurs son nom. Les grands affirmaient que les dragons connaissaient leur nom d'instinct, contrairement à leurs cousins humanoïdes chez qui les parents décidaient. Après un moment de réflexion, il obtint sa réponse dans un souffle, d'une voix aigüe :

  • Srour.
  • Oriol.
  • K'Ohriol.

Le prince sourit et ronronna. Les dragons peinaient toujours, quand ça commençait par une voyelle. Srour lui donna un coup de tête impatient, lui mordilla la lèvre et tira dessus. Cela amusa son nouveau compagnon, qui marcha avec précautions tout en lavant son nouvel ami. Les plaies ouvertes, sous la crasse avaient le bon goût du sang, mais aussi d'une matière qu'il ne connaissait pas, assez âcre. Oriol comptait bien demander aux grands de quoi il s'agissait. D'instinct, cela ne concernait ni sa survie, ni celle de Srour.

Ils avancèrent ainsi longtemps, avant d'arriver en vue du château. À peine Oriol devint visible, que trois dragons s'élancèrent des remparts en rugissant qu'il revenait. Srour s'applatit sur le dragonien, terrifié.

Les trois gardes reprirent forme humaine au moment d'atterrir, s'assurant en humant l'air que le prince se portait bien. Ce dernier se laissa analyser sans sourciller. Il avait l'habitude. Les trois adultes gardaient la tête respectueusement basse devant lui. Aussi, dès qu'il sentit qu'ils se détendaient il reprit sa marche, devança les questions auxquelles il n'échapperait pas :

  • J'ai juste voulu m'isoler un peu, et je me suis fait un nouveau copain.
  • Prince, on pensait que tu avais compris l'importance pour nous de savoir où tu es ! T'imagines, les risques que tu as couru ! Merde quoi, tu as à peine trente ans, t'es un petit ! Mage, mais trop jeune pour ce genre d'excursion !
  • J'ai grand...
  • Tu as arrêté de grandir il y a quinze ans...
  • Seize.
  • Et tu crois que ton ami le fracasseur va aimer la vie de château ?
  • Il sera libre de partir, lui, si ça lui plaît pas. Pas vrai, Srour ?

Pour toute réponse, ce dernier lui mordit le bras, de peur. Tout ceci agaçait les adultes autour d'eux, qui les raccompagnèrent à la première cour intérieure, où deux membres du trio ouvrirent la voie au prince, minuscule à côté des adultes.

Srour ne parvint à fixer son attention sur rien. Trop de monde, trop de bêtes, trop de dragoniens, trop de dragons, de bruits, de senteurs. Trop d'informations. Vaincu, il ferma les yeux, toujours agrippé à Oriol.

Entre deux remontrances, ce dernier apprit que sa mère avait soudoyé un téléporteur pour passer quelques heures avec lui et Esslora au cours de la soirée. Leur père essaierait de venir. Au moins, il comprenait mieux la nervosité des gardes. Décevoir une légende vivante, une élue divine, leur reine, la Dame Victoire, la Prêtresse du Chaos, le Fléau des Aberrations... Pire, risquer d'essuyer son courroux !

C'est qu'elle avait de quoi faire peur, sa mère. Elle savait tuer des morts-vivants, connaissait le Langage de la Création offrant l'autorité sur toute chose. Les esprits élémentaires répondaient à ses invocations, offrant leur puissance à ses demandes, pliant leurs pouvoirs à sa volonté. Elle avait su inverser les tendances d'une guerre en passe d'être perdue contre leurs ennemis de toujours, et même réussi l'exploit d'en faire... ni vraiment des alliés, ni vraiment des ennemis. Les deux camps se toléraient côte à côte, et ça relevait du tour de force. Depuis cette association, ils tenaient tête aux morts-vivants moches, puants et invulnérables pour quiconque n'était pas invocateur.

Et tout le monde s'attendait à ce qu'un jour, non seulement il fasse pareil, mais en plus se montre digne de cet héritage. Sa mère avait du faire pareil. La sienne avait assassiné la reine ennemie en plein milieu du château, volé une relique et perdu une autre. Tout ceci avait impacté l'Histoire du monde. Et depuis sa naissance, Oriol devait se montrer digne de tels personnages.

Déesse, heureusement que du côté de son père, tout le monde était normal !

Tandis qu'ils se rendaient à la salle à manger, le prince releva que Srour attirait beaucoup l'attention des adultes. Il en bomba le torse. Personne ne pouvait se vanter comme lui d'avoir joué avec un fracasseur !

Ils s'installèrent sur un banc en bout de table, presque seuls grâce à l'heure tardive pour le repas du midi. Esslora surgit, suivie de près d'une servante. La petite blonde tituba vers le héros du jour, fascinée par son aîné.

Ce dernier l'accueillit à bras ouverts. Esslora avait dix-neuf ans, ses crocs poussaient tout juste, elle avait encore besoin de se servir de sa queue plumeuse pour marcher d'une manière acceptable. La petite blonde gazouilla, en bonne amphiptère. D'un œil sévère, Oriol la convainquit de révoquer cet appendice draconique. Derrière eux, la servante s'affala sur un banc, puis demanda un os à ronger.

Oriol se sentit gonflé de fierté. Désormais, deux petits le considéraient comme leur aîné et lui obéissaient. Tous trois ne tardèrent pas à discuter à grands renforts de grognements, de mimiques, de postures et parfois de feulements. Les adultes les surveillaient du coin de l'œil, prêts à bondir au moindre soucis.

Ils mangèrent ensemble, Srour les amusa à s'endormir sur son perchoir. Oriol en profita pour le présenter aux guérisseurs, qui refermèrent ses plaies et lui rendirent une belle aile resoudée.

L'après-midi passa vite, surtout quand Oriol put profiter de la sieste de sa cadette et de son nouveau compagnon pour s'installer à la bibliothèque.

En soirée, comme prévu sa mère arriva. Comme d'habitude, sans grande pompe ni cérémonie. Elle aussi, ces choses-là l'agaçaient. Aussi, dès qu'elle apparut dans la salle à manger, elle jeta un froid. Partout où elle passait, un silence craintif et impressionné la suivait.

Tout juste conscient de l'arrêt brutal des conversations alentours, Oriol se tourna vers l'entrée de la salle et se rua sur les jambes de sa mère, tout heureux de la revoir. Il enfouit en ronronnant le nez contre les jambières de métal noir, s'imprégna de l'inimitable parfum de sa mère.

Vieux sang, sueur, cendres et viscères froides, poussière, désespoir ainsi que peur des autres et colère à elle. Oriol défiait quiconque de porter une odeur plus rassurante.

Partageant son bonheur, elle le saisit, le plaça sur un bras et vola sa place sur le banc. Les conversations reprirent timidement. La Reine ronronna, après un soupir de soulagement en s'asseyant.

  • Ké schiarks, ta frangine pousse comme une herbe folle ! Elle va finir par t'dépasser !

Ladite frangine roucoula tout son saoul, ravie d'investir les genoux armurés. Oriol s'enhardit à aligner les écailles de la Reine Mercenaire, ce qui amusa cette dernière. Tous trois se racontèrent les derniers évènements. Longuement.

Puis Séra insista du regard sur Srour, en boule sur la table, assommé par les bavardages.

  • Sssseh, depuis quand j'ai trois moches ?
  • C'est moi qui l'ai adopté !
  • Ké schiarks, j'suis grand-mère et on m'prévient même pas ! Tu sais qu'il partira vite faire sa crise d'ado, Oriol ?
  • Oui, mais en attendant il est gentil.
  • Sssseh... de c'que j'en sais... il va le rester cinq ans. Après, il voudra son propre territoire, et tu seras un concurrent à éradiquer. Tu... vois où j'veux en venir ? Toi tu vas toujours le voir comme un copain, mais lui va changer. Il n'a pas notre humanité qui nous amène à apprécier nos parents, plutôt l'instinct d'les bouffer.
  • Alors dans cinq ans, je lui botte les fesses !

Le mot fit éclater de rire Esslfora, qui chantonna aussitôt en boucle "fesss". Les deux grands la laissèrent se lasser toute seule.

  • Il sera dangereux pour tout le monde, Oriol. J'comprends qu'pour l'instant, ce soit un bon copain. Pendant facile deux ans, vous voudrez les mêmes choses. Jouer, manger, tenter des trucs... Mais après, il sera plus au même stade de vie que toi. Et il va bien grossir. J'suis sûre qu'il est déjà plus gros que quand tu l'as ramassé.

Oriol réfléchit. Puis l'évidence lui sauta aux yeux. Oui, quand ils s'étaient rencontrés, la tête du dragonnet était aussi large que sa main. Là au soir, en termes de largeur ça dépassait de l'épaisseur d'une écaille. Voire deux. Triste, il lança un regard suppliant à sa mère.

  • J'peux le garder quand même ? C'est moi qui m'en occuperait, j'le laisserait embêter personne !
  • C'est pas ça l'sujet. C'est un dragon, un fracasseur en plus. Sa place est pas au château, mais dehors, à faire sa vie de dragon. Lui un jour, il va se sentir malheureux ici, et il va chercher son territoire. Il va vouloir se confronter à tous les dragons du coin et sûrement s'faire bouffer. Là, ils le tolèrent parce que c'est un petit, ça meurt vite et ça bouffe trois fois rien. C'est pas menaçant. Mais dans cinq ans... il fera la taille de deux bœufs, les dragons sauront qu'il va être de plus en plus emmerdant. Et nous, il nous aimera pas. On est des faibles, pour les fracasseurs. On mérite aucun respect d'leur part, aucune aide. On est des proies. Au mieux, des voleurs.
  • J'peux l'garder deux ans maman ? Toi t'as bien pu garder Arifal !

Entendant son nom, la dragonne rouge montra le bout de son museau. En bonne démone de la mer, elle pouvait passer de la taille d'une hirondelle à celle d'une tour de huit étages en un instant. Et pour des raisons propres à elle, elle ne quittait plus Séra depuis leur rencontre, des siècles plus tôt.

  • Arifal, c'est elle qui m'a adoptée, pas l'inverse. Et les démons d'la mer nous considèrent comme dignes de causer.

La dragonne trouva toutefois l'échange en cours indigne de sa présence plus longtemps, elle retourna se cacher sous l'armure. Ses écailles et ses griffes cliquetèrent contre le métal, tandis qu'elle prenait ses aises dans le noir.

Oriol insista. Il voulait garder Srour. Il trouverait bien à le faire dormir hors du château, à trouver des lieux pour jouer, il s'investirait beaucoup pour maîtriser le contrôle mental sous deux ans et donc améliorer sa sécurité, puis peut-être que ce lien éveillerait sa part instinctive !

Cependant, sa mère, issue d'une longue lignée de mercenaires, n'ignorait rien de l'art du marchandage et de la négociation. Ils trouvèrent des compromis assez complexes pour endormir Esslora contre sa mère, et donner mal à la tête à Oriol. Néanmoins, à terme, tout le monde obtint satisfaction. Ils scellèrent leurs accords dans les règles de l'art, d'une solide poignée de mains.

  • Parole de Sel, viokà, jura enfin Oriol.

Son bonheur n'avait d'égale que sa fatigue. Aussi, heureux, il partit dormir pendant que sa mère donnait les ordres idoines. Avec l'assurance que le lendemain, au matin, il leur prouverait que malgré ses trente-et-un ans, il avait une maturité d'un siècle. Il trouverait avec Srour un lieu où son protégé dormirait à l'abri, après ses leçons du matin. Ils seraient proches, tout le temps que l'instinct du dragon le leur permettrait. Et pour le reste, au fond, tout dépendrait de la volonté de la Déesse, mais il espérait sincèrement qu'ils resteraient toujours amis.

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