Directive 2464-66234

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La navette taxi s’arrima brusquement au spatioport de Vizio lorsque les pinces la saisirent. Niklaus détacha le harnais et se redressa dans l’allée centrale. Il s’étira en grognant, réajusta ensuite son chapeau, avant de prendre son bagage. La pilote se tourna vers lui avec un terminal de paiement, attendant son dû. Nik extirpa son portable de sa veste, le posa dessus et appuya la zone verte avec son pouce pour signer la transaction. Encore une note de frais salée à venir. Elle toussa doucement en présentant l’appareil une seconde fois : le pourboire, évidemment. Il ajouta donc une petite obole, puis traversa le sas.

Son premier réflexe dans le tunnel fut de sortir une cigarette et de l’allumer. Le recycleur d’air au-dessus de lui intensifia sa cadence en signe de protestation. L’inspecteur poursuivit son chemin en tirant une profonde bouffée. Le tabac synthétique manquait de saveur, mais le véritable restait hors de prix. Un picotement aigu dans sa gorge lui rappela de vérifier son agenda. Dans sa main gauche, la clope se consumait lentement. À droite le portable affichait son prochain rendez-vous de traitement contre son cancer. L’offre et la demande ironiquement symbolisées entre ses doigts.

La dernière visite de Nik sur Vizio remontait à deux ans. La station n’avait guère changé et revêtait toujours aussi bien son nom. Vizio, ou « vice » en italien, appartenait à un conglomérat influent du système Lagrange 5. Elle hébergeait plusieurs hôtels de luxe, maisons closes, ainsi que des casinos réputés pour leur capacité à vider les comptes bancaires de leurs clients. Ici, la triche et le mensonge régnaient en maître. Ils étaient juste enrobés dans un bel écrin d’enseignes aux couleurs fluo accompagnées d’hôtes et hôtesses à la plastique irréaliste.

Un appel prioritaire sur son terminal avait tiré Niklaus du lit. Les traits émaciés de la commissaire Sanchez sur la vidéo se joignaient à de brèves et immédiates directives : « Meurtre signalé à Vizio. Partez tout de suite. Coordonnées dans le message. ». Sept heures de vol plus tard, il arrivait dans ce tunnel débouchant sur l’immense hall du spatioport. L’endroit était toujours aussi bondé et l’air empestait d’un relent de transpiration, d’urine auxquelles se mélangeaient les vapeurs épicées des roulottes de cuisiniers ambulants. Tout ceci produisait un cocktail perturbant. Le cycle nocturne venait de commencer, attirant nombre de touristes et équipages prêts à passer du bon temps à quai. L’inspecteur prit la direction du niveau quatre, représenté sur le plan des ascenseurs par l’un des sept anneaux composant la station.

Son corps s’allégea à mesure que la cabine accélérait. Revoir Vizio à travers ces tubes de verre lui rappela sa dernière enquête ici, un crime passionnel où un homme d’affaires trompait son mari avec la prostitution locale. Les autorités l’avaient retrouvé avec le sexe sectionné d’un de ses partenaires enfoncé dans sa gorge. Le meurtrier avait bien profité de la prime d’assurance-vie avant que Nik l’arrête. La sentence se résuma en une condamnation à la peine capitale et le corps balancé aux recycleurs. En raison de son taux élevé de criminalité, la juridiction du secteur Columbia de Lagrange 5 ne faisait plus dans la dentelle.

L’inspecteur arriva enfin à l’entrée de La notte speciale, hôtel flamboyant à la devanture inspirée d’une Italie fantasmée à quelques millions de kilomètres. Il écrasa le mégot de sa quatrième cigarette et le jeta dans le premier conduit de récupération venu. Des agents de police s’affairaient à prendre la déposition de témoins. L’un d’eux lui indiqua la scène.

Niklaus brandit son portable affichant son insigne, puis traversa la barrière holographique installée sur la porte de la chambre. La pièce était décorée de moulures dorées autour de larges baies vitrées. Une fresque murale représentant une femme nue, un livre à la main, rappelait des peintures de la Renaissance. Des biscuits, une barquette de fruits synthétisés et une bouteille de champagne à moitié vide baignant dans un seau de glaçons fondus se trouvaient sur une table. Il enfila une paire de gants et inspecta cette dernière. Du vrai champagne, importé de France, il devait valoir à lui seul le prix de la navette qui l’avait amenée ici. Une chaise couverte de vêtements se trouvait au fond de la pièce. À côté, un grand lit rond avec des draps de soie blanche et une couverture en satin rouge accentuaient le côté chic de l’hôtel. Un homme entièrement nu gisait dessus. Environ vingt ans, athlétique, la peau mate parfaite, sans boutons ni poils, le cliché ultime des magazines de mode. Nik nota une curieuse position allongée, comme si son corps s’était rigidifié avant de tomber à la renverse.

— Inspecteur Franzerk, appela une femme à la voix rauque.

— Véronica, répondit Niklaus.

— Commissaire Sanchez, je vous prie.

Pas de doutes, le contrat de divorce signé deux mois plus tôt était bel et bien entré en vigueur. Tout le monde savait que les flics étaient mariés avec leur boulot, et Nik avait fait la connerie d’épouser celle qui était devenue sa supérieure.

Il éclaircit sa voix grasse avant de reprendre.

— Qu’est-ce qu’on a là ? Encore une histoire de cul qui a mal tourné ?

— Celle-ci est assez spéciale, et j’ai besoin d’un enquêteur expérimenté.

— Qu’a-t-elle de spécial ? Tout ce que je vois, c’est un beau gosse bodybuildé, un travailleur du sexe, je suppose, raide mort. N’importe qui d’autre à la brigade peut s’en occuper.

Deux légistes s’affairaient autour du corps. Le premier prenait des photos sous tous les angles, tandis que le second notait des observations sur son terminal. Celui de la commissaire bipa, elle consulta les données reçues et pouffa d’un air ironique. D’un geste des doigts, elle envoya le résultat à Niklaus. L’inspecteur leva un sourcil et dévisagea sa responsable.

— Un robot ?

— Presque, intervint l’un des légistes. C’est bien une personne physique artificielle utilisant un corps basique et projetant un hologramme par-dessus.

Le médecin glissa sa main à l’intérieur de la poitrine de la victime. Au bout de quelques secondes, la peau s’évapora en une multitude de particules lumineuses pour révérer une structure métallique noire. Ce squelette d’androïde se limitait au strict nécessaire pour permettre à une intelligence artificielle de s’incarner. Les projecteurs créaient une illusion parfaite avec les ses articulations silencieuses et précises. Le torse révéla un boîtier gris avec un trou au milieu. Les bords en étaient fondus, comme soumis à une forte chaleur.

— Ma première constatation est qu’un tir de pistolet à particules l’a abattu, poursuivit le légiste. Tous les circuits derrière ont cramé. L’impact montre que l’attaquant a réfléchi son coup pour percer et détruire l’intérieur sans traverser. En temps normal, ce genre d’arme aurait laissé un trou dans le mur.

Niklaus referma son portable et leva le menton.

— Commissaire, en quoi cela concerne-t-il la criminelle ?

Elle soupira et frotta son front avec sa main, tout en lâchant un subtil juron.

— Inspecteur, rappelez-moi quel jour on est.

— Le 24 janvier, pourquoi ?

— De quelle année ?

— 2465, vous me prenez pour un attardé ou quoi ?

Le légiste se retira discrètement de la discussion.

— La directive 2464-66234 ne vous dit rien ?

Niklaus resta interdit. Cette loi promulguée l’année dernière avait créé le statut juridique de personne physique artificielle, conférant la citoyenneté aux IA avancées. Elle était entrée en vigueur le premier janvier 2465.

— Oh merde, répondit-il.

— Voilà. C’est donc un meurtre sur un citoyen de la Fédération, et c’est donc notre problème.

La commissaire appuya avec le bout de l’index sur la poitrine de Nik.

— Et quand je dis « notre », je veux évidemment dire votre problème maintenant. Je vous mets sur l’affaire.

Niklaus baissa la tête, enleva son feutre, et frotta ses cheveux gras emmêlés avec un air de dégoût. Dans son empressement, il n’avait pas pris le temps de se laver avant de partir. Son regard retourna vers le squelette robotique étendu sur le lit. Le camouflage tombé, son visage n’était qu’une sphère inexpressive. Elle ne contenait pas les circuits cognitifs qui se situaient dans les restes de l’ordinateur du torse, juste une batterie de senseurs.

— Comme si on n’avait pas déjà assez à faire avec les tas de viande qui s’entretuent…

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