35 - Marc : L’accouchement
Samedi du week-end de Pâques : 23 heures
Trop tard pour une péridurale, Madame, répétai-je.
Puis m’adressant à la sage-femme :
— Vous n’appelez pas la docteure Toutenu ? Puisque la dilatation n’avance pas … et qu’elle souffre…
Sophie Toutenu est mon épouse. Nous travaillons ensemble dans la même clinique, elle comme gynécologue et moi comme anesthésiste-réanimateur. Mais devant les personnels subalternes, nous avons jugé préférable de garder nos distances en nous appelant par nos noms respectifs.
La sage-femme appuie sur le terminal, le voyant orange s’éclaire et bipe.
Ce terminal, pensai-je, c’est encore une foutue idée de Simone, la nouvelle directrice. Un feu avec trois voyants, comme pour la circulation. Tout cela pour mesurer le temps de réponse aux demandes médicales et tenir des statistiques qualité ! Le code vert, c’est pour les péridurales. Depuis que c’est mis en place, cela fait courir les anesthésistes toute la journée d’un service à l’autre. Le code orange, c’est pour les gynécos, ricanais-je en mon for intérieur. C’est quand la sage-femme est dépassée…
Sophie arrive après quelques instants, visiblement agacée.
— Bon sang, rage-t-elle, vous ne pouvez pas me déranger sans arrêt pendant mes consultations ! Surtout quand je suis avec Mme Lheureux, une notoriété !
Elle examine rapidement l’utérus d'Olivia.
— Ça s'annonce compliqué, l’enfant se présente par le siège et la dilatation est bien avancée : il faut agir vite !
Consultant le dossier d'Olivia :
— Ah, c’est cette patiente…Olivia Infortuna. On aurait dû prévoir une césarienne. Il faut appeler immédiatement le Dr Ionescu.
En aparté, ma femme me dit :
— Tu sais bien que je ne peux pas m'occuper de ça, je n’ai pas de spécialisation chirurgicale.
La tension monte alors que la sage-femme appuie sur le dernier bouton, le rouge : « code rouge, code rouge entonne l’appareil à tue-tête » et il bipe en urgence la salle médicale de garde.
Sophie se tourne enfin vers le mari. Je vois son visage se crisper.
— Vous ! dit la gynécologue en fustigeant Félix du regard. Vous allez devoir sortir. Romane, accompagnez-le dans le hall, s'il vous plaît, il a l’air plus stressé que sa femme.
Romane s'approcha de Félix et l'invita à la suivre :
— Venez avec moi, monsieur. Et en le tirant par la manche « Suivez-moi ».
Pendant ce temps, le Dr Ionescu entra en scène, essoufflé et visiblement fatigué après sa journée de travail et son début de garde. Ionescu est notre fameux chirurgien obstétricien Roumain. Je remarque immédiatement qu’il est accompagné de Tatiana, la nouvelle directrice des soins, et cela me dégoûte autant que cela me met en colère.
— Vous avez déclenché un code rouge ? s’enquit le Dr Ionescu.
Sophie lui fit signe de s'approcher et lui expliqua la situation.
— Nous avons un accouchement par le siège en cours. La dilatation est bien avancée, et nous aurions dû opter pour une césarienne. J'ai besoin de votre geste chirurgical.
Dr Ionescu hocha la tête et se prépara rapidement pour l'intervention. Tatiana s’empressa de rapprocher le chariot de soins de la table d’opération.
Pendant ce temps, j’entamai l’induction. Le Dr Ionescu équipé de gants et de lunettes attendit 30 secondes et commença l’incision.
— J'ai toujours su, glissais-je à l’oreille de Ionescu, qu’il y avait quelque chose de louche entre toi et Tatiana.
— Nous avons deux vies entre nos mains, me répond Ionescu fatigué. Marc, ce n’est pas le moment de régler vos problèmes personnels.
— Ah, bien sûr, répondis-je ironique. Tu es arrivé avec Tatiana. Vous êtes inséparables, n'est-ce pas ? Comme deux chiots de la même portée.
— On est tous des professionnels ici, Tatiana et moi, nous avons simplement pris le même chemin pour venir ici.
— Le même chemin, vraiment ? Ou peut-être que vous avez passé un bon moment ensemble dans la chambre de garde ? Tu es arrivé tout essoufflé, mon salaud !
— On ne peut même pas discuter en privé sans que vous imaginiez des trucs. Vous devriez vraiment consulter, rétorque Ionescu qui commence à sortir de ses gonds et je n’en attendais pas moins…
— Je vais découvrir la vérité, Ionescu, dit-je déterminé. Et si tu as quelque chose à te reprocher, crois-moi, ça se saura. « Tu as meilleurs temps » de me le dire tout de suite.
Tatiana se rapprocha du Dr Ionescu et le regarda d’un œil attentif, cherchant à anticiper ses demandes. Il m’était insupportable de voir une telle beauté aussi proche de cette ruine.
— Je t'ai vu, Ionescu, l’accusais-je. Tes petits regards complices quand elle te passe les instruments. Tu crois que ça m'a échappé ? Espèce de pervers.
— Vous êtes sérieux ? En plein milieu d'une intervention ?
— Tatiana n’est pas ta femme, et je ne te laisserai pas la humer, la toucher…
— Mais vous délirez complètement, Marc. Tatiana est simplement venue me parler de la planification des interventions. Rien de plus.
— Ah, bien sûr, la "planification des interventions", dis-je sarcastiquement. Tu crois que je suis idiot ? Et je t’interdis de m’appeler Marc, Ionescu ! N’oublie pas d’où tu viens !
— Messieurs, intervint Tatiana, comptant sur son aura de grande blonde slave. Il serait peut-être temps de mettre de côté vos querelles de coqs. Je ne suis la femme d'aucun de vous, et je tiens à ce que cela soit bien clair. Vous n’allez pas vous disputer en plein milieu d’une intervention !
— Ah bon ? la taquinai-je. Tu n’as pas toujours dit cela, Tat !
— On s'en fout de ça pour l'instant, m’objecta Ionescu. Concentrons-nous sur la patiente. J’ai besoin d’une dose supplémentaire d’anesthésie pour terminer l’intervention.
— Ce n’est pas ma faute, dis-je ironiquement, si tes gestes sont un tantinet trop lents.
Sophie, exaspérée par la montée en spirale de nos répliques tenta en désespoir de cause de calmer la situation :
— Marc, tu n'as pas le droit de remettre en question le professionnalisme du Dr Ionescu. Il faut absolument l’aider pour qu’il réussisse l’intervention. Il est hors de question qu’on la transfère à l’hôpital.
Tatiana, excédée, ne put garder le silence. Elle se tourna vers Ionescu :
— Et toi, dit-elle en regardant Ionescu dans les yeux, ne lui prête pas attention, il est toujours comme ça et cela n’en vaut vraiment pas la peine ! Concentre-toi sur la patiente.
— Tu le tutoies maintenant ? exultai-je, fou de rage. Quand tu m’en parles tu l’appelles « le roumain » et maintenant tu le tutoies ! Puisque tout le monde considère l’anesthésiste comme une variable d’ajustement au sein du bloc, il va bien falloir que le Dieu chirurgien termine l'intervention sans dose d'anesthésie supplémentaire. Car peut-être qu’en Roumanie, on peut jouer à la légère avec l'anesthésie, mais ici, en France, nous avons des protocoles HAS à suivre, des règles à respecter ! Donc : Pas de nouvelle dose d’anesthésie. Nada ! Niet !
— En France, lança Ionescu, on dit aussi : « On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs ». La patiente se réveille, il faut une dose d’anesthésie !
— Ah oui, ne puis-je m’empêcher de lui cracher à la figure. Cassez des œufs ? Vous allez voir ce que c’est.
Je saisis une poche de sang accrochée à une potence et la laissai tomber par terre. « La voilà l’omelette ! » C’est fou comme cela fait du bien. Surtout de voir la tête ébahie des autres.
C’est à ce moment que le nouveau-né est extrait de l’utérus par le Dr Ionescu :
— Tatiana, viens vite m’aider, le bébé arrive…
Il le prend délicatement entre ses mains, le secoue vigoureusement et, lorsqu’il crie enfin, le tend à Tatiana victorieux. Quel con !
— Tatiana, il faut le réchauffer. Il est en hypothermie. Accompagne-moi à l’incubateur.
Il sort avec le bébé. Tatiana Petrova le suit, nous laissant, ma femme et moi, dans la salle d'opération dévastée et couverte de sang.
La docteure Toutenu s’offusque :
— Et la patiente, alors, vous la laissez en plan ?
— Vous finirez bien cela avec le Dr Létal, répond Ionescu. Entre bons français de souche ! A force de m’observer à faire le job sur votre patientèle depuis cinq ans, vous devez bien avoir retenu quelque chose !
Sophie, paniquée, se retrouve avec les pinces et le bistouri entre les doigts. Heureusement, j’ai recouvré mon calme, et je lui viens en aide.
— Je ne peux pas... pleurniche-t-elle effondrée. Je ne sais pas si je peux faire ça.
— Allez, calme-toi, Sophie. Je lui administre une autre dose. On ne peut pas laisser cette femme en plan. Nous, on est humains. On n’a pas besoin de ce « dégénéré des césariennes comme au bon vieux temps de Ceausescu »
J’hurle à Ionescu pour qu’il m’entende de l’autre pièce :
— Tu ne l’emporteras pas au paradis, crois-moi ! Sale Roumain !
Sophie extrait tant bien que mal le placenta en s’aidant de la pince et du bistouri pour le détacher de l’utérus. Du sang gicle de la plaie et l’asperge en pleine face. Elle arrache le placenta et le jette violemment dans la poubelle des DASRI, puis tout en recousant la patiente, elle me dit :
— Coupe la caméra et efface la vidéo. Et pas de déclaration d’EIG à l’ARS. On n’a pas besoin d’attirer son attention pour que l’inquisition débarque ici…
— Et surtout, pas de transfert de la patiente au CHU, ajoute-t-elle, on gère en interne.
Avant que j’aie le temps de la retenir pour la rassurer, Sophie a quitté le bloc. J’entends qu’elle croise le père qui attendait dans le couloir et dit d’une voix haute : « Non, Monsieur, vous ne pouvez pas entrer ». J’entends l’homme excité s’époumoner : « J’attendrai ici toute la nuit s’il le faut ! ».
C’est à ce moment que Tatiana revint vers nous, le nouveau-né lavé et réchauffé dans les bras. Ses beaux yeux bleus, emplis de larmes, étaient fixés sur l’enfant avec une émotion qui la dépassait. Durant ce bref instant où elle semblait complétement déconnectée du reste du monde, je vis non plus l’amante qui sait si bien me mener par le bout du nez, mais une femme authentiquement aimante, éblouie par la petite vie qu’elle tenait entre les mains.
Et j’arrêtai la caméra.
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