Chapitre 57
Octobre 2041
L’impact éclate d’un son aigu. Les quilles valsent, tintent et roulent contre la piste avant d’être englouties par la gueule mécanique. Aucune n’a résisté à la puissance de mon geste, un nouveau strike s’additionne à mon score. Le neuvième en neuf coups.
Je reste statique devant le corridor de lancer et fixe un instant la résultante de mes capacités. Force et précision sont au rendez-vous. Elles confirment une chose que je sais déjà : ma déviance. Quant au vide laissé par mon tir millimétré, il résonne en moi comme cet ulcère insidieux qui agite mon être ou cette réverbération tympanique insaisissable et lancinante. Ces effractions sonores de mon esprit ne me lâchent pas. Elles s’intensifient et malgré tous mes efforts, seul mon prénom parvient à se frayer un chemin intelligible dans le chahut de mes neurones assourdis. Pour le reste, je n’y comprends toujours rien et quand je vois le monde qui m'entoure je ne suis plus certain de vouloir déchiffrer cette migraine cacophonique.
Au bout de la piste, l’appareil automatique a remplacé les cibles en bois depuis de nombreuses secondes lorsque je me dirige enfin vers la banquette et m'assois en face de papa. Ses yeux ovales, portés par delà les rigoles, ses lèvres entrouvertes, sa perplexité devant ma prouesse technique, tout devrait réveiller le bonheur et la satisfaction d’un fils ravi d'impressionner son parent. Rien de tel ne me traverse. Un parasite acide a envahi le moindre espace de mes entrailles, annihilant avec elle la plus petite lueur d’enthousiasme.
- Ton grand-père serait émerveillé. Peut-être même jaloux, finit-il par lâcher.
La sphère lustrée, précédemment lancée, surgit de la bouche d'arrivée électronique, roule sur les rails et vient se blottir d’un heurt sec contre ses cousines.
- Ce qui est sûr c’est qu’il serait fier de toi. Tu as hérité de ses dons, ça ne fait aucun doute. Ta technique ne vient certainement pas de moi, ricane-t-il.
Après la visite du général, papa a insisté pour qu’on se change les idées. Quoi de mieux que de se divertir avec quelques parties de bowling ? m’a-t-il argumenté avec naïveté. Lorsque Papi était encore parmi nous, ils se retrouvaient souvent pour se confronter au lancer de boules. Je n’ai malheureusement pas eu cette chance et je me demande bien ce que grand-père me conseillerait s’il se trouvait ici avec nos côtés ?
Les lumières tamisées colorées, les chocs intermittents des projectiles contre les quilles immobiles, le plaisir du jeu et la ferveur ambiante pourraient balayer les angoisses d’un adolescent lambda. Avec regret, l’intrusion de mes pensées se parachève quel que soit le lieu ou l’endroit ; elles affluent, elles abondent au rythme des ans, des saisons et des mois. Quant à mes visions, elles ne sont pas en reste, leur multiplication interfère de plus en plus dans mon quotidien. Je prédis des événements banals, des événements sans conséquence la plupart du temps, mais qui bouleversent souvent le naturel de mes réactions, de mes humeurs et de mes sensations. Si je m’y étais adapté à leur début, désormais je ne sais parfois plus comment jouer la surprise tant elles sont régulières, si bien que mon flegme s’est mué en nonchalance et même quelquefois en irritabilité. En l'occurrence, je garde bien pour moi le score final de cette candide tentative de distraction.
Pourtant, en dépit de ma mésestime à leurs sujets, je leur dois une fois de plus de sincères remerciements… Leur dernière incidence était tout sauf anodine et si elles n’avaient pas transgressé mon esprit, un sinistre événement aurait pu frapper Emma.
Je n’ai pas les mots pour décrire cette ignominie qui s’est jouée sous mes yeux dans un futur parallèle. Aucun terme n’est à la hauteur de cet acte infâme. Dépouillées de la souveraineté de leur chair, les victimes se retrouvent assujetties à l'instinct le plus sombre qui soit. Ce bas monde n’aurait jamais dû permettre l’essor d’une telle perversion et pourtant elle semble perdurer au fil des siècles. La barbarie est inscrite dans le génome de mon espèce, elle me l'a prouvé une fois encore, une fois de trop.
Elle m’a surtout prouvé que je ne valais pas mieux que mes congénères, qu’au détriment du bon sens, ma raison pouvait être tout aussi brouillée sinon submergée par mes émotions. Cette colère irrépressible, ces pulsions péremptoires me répugnent au plus haut point, et pourtant ce soir-là j'ai été vulnérable, mon propre jugement s’est fait conquérir par ces sentiments vengeurs odieux. Je me revois hésiter, frissonner, tenter de recouvrer ma lucidité, mais j’étais bel et bien à deux doigts d’éradiquer ces misérables de la surface de la Terre. Ils garderont néanmoins la marque indélébile de mon courroux qui, je l’espère, fera taire leur dépravation. Au fond, je ne suis meilleur que quiconque, car je suis faible et émotif, je maudis ma condition et je maudis les miens.
- Elïo ?
Mon regard indifférent se dresse. Dans les yeux de papa, je me plonge dans l’un puis dans l’autre. Mon immobilisme déroute et interroge celui de gauche. Côté droit, le spectacle est similaire, bien que son arcade sourcilière se fléchisse d’un semblant de tracas.
- Quelque chose ne va pas ?
Je me dérobent. Mes pupilles fuient en direction du sol.
- Pourquoi ? susurré-je.
- Qu’est-ce que tu as dit ?
À peine plus audible, je renouvelle ma question tel un soupir. Papa se penche en avant, tend l’oreille et me demande une nouvelle fois de répéter.
- Pourquoi ?
- Pourquoi quoi ? Pourquoi je te demande ça ? Parce que tu es ailleurs, Elïo, je le vois bien.
- Pourquoi ?
- Qu’est-ce qu'il t'arrive, Elïo ?
Je détourne la tête vers l'extrémité de la piste huilée. Les quilles, serrées les unes contre les autres, sont inertes. Je n’ai qu’une envie : les faire voler en éclat. Peut-être a-t-il raison finalement ? Cet exercice me permet d’évacuer certaines tensions, bénéfices bien maigres comparés au néant occupant tant mon corps que mon esprit.
- Pourquoi l’Homme est-il comme ça ?
Son étonnement laisse place au silence alors que la ferveur de la salle ne désemplit pas.
- Pourquoi l’Homme est-il si égoïste ? Pourquoi l’Homme est-il si sot ?
- Je… Je comprends que tu sois déçu de notre société Elïo, moi-même j…
J'agrippe fermement mon bracelet de mon autre main. Je voudrais le désactiver, l’arracher, le détruire, hurler contre le monde entier.
- Ce n’est pas qu’une simple déception. Je ne la comprends pas, je ne nous comprends pas. Parmi toute la lumière dont peut faire preuve notre humanité, y a-t-il donc autant de ténèbres qui la composent ? Tant de noirceur qui sommeillent dans les viscères de chacun ?
Les épaules de papa s’affaissent, tout comme son regard. Il expire largement.
- Votre altercation avec Emma est très regrettable. Tu as le droit d’être chamboulé.
Mes doigts se resserrent un peu plus sur le bijou accroché à mon poignet.
- Tu ne comprends pas.
- Je ne vis pas ce que tu ressens, c’est vrai. Mais je suis ton père et je peux tout du moins essayer d’imaginer ce que tu traverses. Je comprends que cela aurait pu être pire, répond-il d’une voix calme.
Sa remarque fait mouche. J’ose l’interroger du regard. Dans l’assurance de son expression, je décèle cette clairvoyance, cette empathie, l’intelligence et la tendresse d’un père pour son fils. S’il pouvait me délester de tous mes fardeaux, il le ferait sans hésiter, j’en suis conscient, pourtant tout ce que je lui offre en cet instant c’est l’aigreur qui me ronge de l’intérieur. Les astres m’ont pourvu de parents géniaux, d’amis tout aussi extraordinaires et puis d’Emma et malgré toutes ces belles personnes, mon dégoût pour ce monde ne cesse de croître.
- Il n’y a pas que ça, papa… Je suis perdu. Je ne sais plus.
- Qu’est-ce que tu ne sais pas ?
- Je ne sais plus ce que je dois faire. Pourquoi… Pourquoi l’Homme peut-il être si abject ? Si égocentrique ? Comment peut-il être tourné vers son seul plaisir ? Être autant dédaigneux envers les siens et même envers sa propre préservation ou celle de sa descendance ? Pourquoi montre-t-il si peu d’intérêt pour le sol qu’il foule, l’air qu’il respire ou l'eau qu’il boit ? Pourquoi en avoir toujours plus alors que notre Terre s'essouffle au fil des ans ? Insatiable et arrogant, ne voit-il pas la chance que nous avons. Ne voit-il pas l'incomparable singularité de tout ce qui nous entoure ? Mes questions sont crédules, je le sais. En réalité, il ne se respecte pas lui-même, ni son corps ni son âme quand on voit comme il les traite. Est-il aveugle de la fortune dont il jouit ? Son propre organisme, il n’en a que faire. Il l'épuise, il le malmène, c’est un objet de consommation comme tous ces besoins fictifs qu’il a su se créer. Il s'autodétruit de tant de manières différentes alors quel candide serais-je d'espérer qu’il ne dévaste pas tout ce qui a trait à la vie ? En réalité, je devine la peur inconsciente qui l’anime, celle de son impuissance face au temps. Son passage dans l’univers est aussi fugace que celle d’un éphémère et il n’entend pas l’écho de son insignifiance dans cet espace immuable. À vouloir tout dévorer, sucer les entrailles du monde jusqu’à la moelle avant son départ dans l'au-delà, il n’a plus goût à rien, ni pour la nature ni pour lui. Notre soleil se meurt et pourtant la seule chose qui l'accapare c’est la croissance de son profit.
- Elïo, tu…
- Tout ce qu'il réfléchit à mes yeux, c’est la mort et les faux-semblants ! Voilà ce qu'il répand tout au long de sa piètre existence ! Nos valeurs ont disparu, nos paroles sont travesties par notre cécité. Notre âme n’a aucune substance, elle n’est plus que les vestiges informes de ce qui a donné naissance à l’humanité, c’est une fleur sans parfum et son bourgeon fané se complait dans l'ignorance du soi, de l’autre, de la vie.
Ma diatribe est lâchée, je l’ai vomie comme une nausée irrépressible combattue trop longtemps. Pourtant je reste vide. Je déglutis tandis que Papa ne dit mot. Ses sourcils froncés témoignent de sa déconvenue et de son manque de répartie. Il est déçu de ne pas m’avoir changé les idées, mais je sais qu’au fond de lui il partage les mêmes impressions exposées.
- J’en viens à me demander si nous méritons la chance qu’on nous offre…
Je me redresse subitement, agrippe une boule de bowling et me poste devant la piste. Une énième fois mon geste se répète et je ne retiens pas mon coup. Le projectile fuse, frôle la surface huilée avant de faire valser le jeu de quilles. Certaines se fracturent et le choc sonore attire tout à coup tous les regards vers nous. Je n’y prête guère d'attention et continue de fixer l’extrémité de notre couloir de tir lorsque des mains se posent sur chacune de mes épaules.
- Je partage tes doutes, mon fils. Notre espèce domine, dompte et asservit. Elle est capable du pire, comme tu l’as dit, mais elle peut aussi montrer le meilleur. Il ne tient qu’à chacun d’entre nous d'agir au mieux. Tu ne pourras pas changer les tiens, mais tu peux faire en sorte de ne rien regretter.
Posté derrière moi, son souffle tiède enveloppe ma nuque. Je tourne la tête pour découvrir qu’il porte lui aussi son regard au loin.
- Je me suis toujours senti différent de mes congénères, tu sais ? Et encore aujourd’hui l’avenir me fait peur. Je suis né comme ça. Et puis j’ai rencontré ta mère, mes angoisses ont grimpé d’un seul bond avec la force de mes sentiments et pourtant elle ne cesse d'illuminer mes jours comme mes nuits. Mais ce n'est que lorsque j’ai entendu pour la première fois tes cris que j’ai alors compris. Nous avons beau faire preuve de toute la prévention du monde, le destin suivra son cours inexorable.
- Et si on avait les moyens de modifier l’avenir ?
- Il y aurait bien des choses à changer, mais quoi qu’il advienne, profitons des gens qui nous entourent.
Mes paupières se ferment et ma tête s’incline.
- C’est ce que j’essaie de faire… mais cette insouciance envers la nature me révolte et surtout cet incident avec Emma m’a retourné l’estomac.
Papa resserre ses doigts sur mes clavicules.
- Je te comprends. Quant à ces malfrats, ils ne reflètent pas l’essentiel de notre société.
- J’espère que tu as raison.
Sur mon épaule, ma main attrape fermement sur celle de papa.
- Eh ! nous hèle une voix derrière nous. Qu’est-ce qui s’est passé ici ? Pourquoi les quilles sont-elles en charpie ?
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