Un endroit rêvé

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 Les lattes humides du parquet craquent sous mes pas tandis que je tire mon rocking-chair sous le porche abritant la façade de la maison. En le posant, je m’interroge encore sur son utilité. J’ai pris l’habitude de l’installer dans l’angle à l’opposé de la porte d’entrée, si bien qu’il m’est totalement impossible de le faire basculer d’avant en arrière. Un fauteuil serait probablement plus adapté. Mais ce serait perdre la possibilité d’une hypothétique bascule si un jour je décidais de l’installer ailleurs. Ce que je ne ferai jamais. Je n’aime pas particulièrement me balancer. J’aime simplement l’idée que cela soit possible.

 Je retourne à l’intérieur prendre ma guitare acoustique. Les murs vides, blancs, ont toujours le même effet sur moi. Je m’arrête un instant pour contempler le vide qui s’offre à mes yeux fatigués. Un fauteuil, un stand sur lequel reposent ma basse, ma Stratocaster et ma Martin – celle que je suis venu chercher – et une petite table posée dans un coin cuisine comprenant une plaque, un four combiné micro-onde, un frigo et une chaise. Rien ne traine. Rien ne semble se trouver ailleurs qu’à sa juste place. En vérité, rien n’indique une quelconque forme de vie dans ce lieu rendu impersonnel par un désintérêt croissant pour les murs et les meubles. La vie se trouve ailleurs.

 J’attrape ma Martin et je m’installe sous le porche. Je marque encore un temps. Une libellule vient de se poser sur un roseau bordant l’étang à quelques pas duquel je me trouve. Je n’aime pas particulièrement la nature. Pas plus que les insectes ou les petites bêtes. Je ne les aime pas lorsqu’elles viennent me déranger dans mon espace. Ce n’est pas le cas ici. Je suis l’intrus. Je suis celui qui a cherché à bâtir sa cabane au bord de l’étang dont il est tombé amoureux il y a maintenant dix ans. Je suis celui qui doit s’adapter, qui doit faire en sorte d’être accepté par son environnement.

La libellule vient de s’envoler. J’entame les premières notes d’un blues qui me tient étrangement à cœur. I’m in the mood, de John Lee Hooker. Du Delta Blues pour être précis. Un morceau qui commence par ces quelques lignes :

I'm in the mood
I'm in the mood for love, yes, I am
I'm in the mood
I'm in the mood for love

 On ne pourrait pas être plus éloigné de la réalite. Mais peu importe. J’aime le blues et j’aime cette chanson. Et puis je n’en connais pas tant que ça. Je tourne en rond avec les mêmes titres depuis un bon moment. Une trentaine tout au plus. Suffisant pour ne jamais vraiment se lasser, mais probablement une source d’agacement pour celui ou celle à qui viendrait l’idée de venir partager un temps mon lieu de vie. Ce qui ne devrait pas arriver. J’y veille.

 Le second morceau ne vient pas. Mon regard s’est perdu à la surface de l’eau, tout comme mon esprit. J’oublie ma guitare. J’oublie ma chaise qui ne bascule pas. J’oublie ma maison vide. J’oublie tout. Il n’y a plus que l’eau et le ciel qui s’y reflète. Une eau calme, apaisante. Le rappel de la raison de ma présence dans ce lieu reculé, éloigné de toute civilisation.

 J’ai essayé. J’ai essayé de vivre dans le monde des Hommes. Et j’ai fini par baisser les bras. Probablement ma meilleure décision. La seule. Je me suis laissé porter par le courant de l’existence et c’est une eau stagnante qui m’a finalement accueilli.

 Hors du temps, hors du Monde, ma maison est parfaite.

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