9. Sargatanas (3/3)

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La nuit se réveille.

Fahren ouvre un œil quand le soleil s'est abaissé derrière les collines. Il a mal dormi. Il n'a pas eu le temps de se trouver un abri qui le préserverait complètement de la lumière. Malgré la couverture de feuilles mortes qu'il s'est jeté sur le dos, le jour l'a brûlé. Par conséquent, ses blessures ne guériront pas de suite. Et sa cicatrice le gratte.

Sa course l'a éloigné de la ville, mais il le fallait bien. Il a perçut l'odeur de son maître dès que l'autre chien eut cessé de se débattre. La seule solution a été de s'enfuir, et vite. Désormais, il émerge de son cocon humide d'humus et de terre pour discerner ce qui l'entoure.

Bruits. Oiseaux. Arbres. Forêt. Eau. Rivière.

Le clapotis plus bas le tire de son lit boueux. Fahren n'a pas recouvré assez de forces pour marcher jusqu'au cours d'eau, alors il se contente de ramper. Il s'immerge, ne laissant que sa tête dépasser du petit torrent glacial. Le froid lui fait un bien fou : déjà, la douleur et les démangeaisons cessent.

Maintenant que son corps ne le dérange plus, il prend quelques minutes de pure réflexion pour lui.

Des vêtements. Il me faut d'autres vêtements.

Son rival ne l'a pas ménagé. Qu'il s'en tire avec des lacérations et des morsures, passe encore. Devoir trouver d'autres habits car les anciens sont véritablement partis en fumée, cela l'ennuie. Il doit retourner en ville pour arranger ce contretemps.

— Non, pas la ville, je ne crois pas que c'est là-bas... mais si, c'est juste que...

Décidément, le sort s'acharne. Ses idées peinent à s'accorder sur un sens.

Il plonge la tête sous l'eau afin de noyer tout ce brouhaha. Une fois. Deux fois. Trois fois. Puis soudain, une voix caverneuse résonne sur la berge.

— Tout va bien ?

Fahren sent ses muscles se raidir, mais son corps ne le suit pas davantage. Impossible de se relever. La rivière le garde comme si elle attendait qu'il soit en état de la quitter.

— C'est moi, Fahren. Tu t'en souviens ?

— Un peu.

Il a l'impression de mentir. S'il se rappelle en effet de ce timbre, aucun visage qu'il ne connaît ne vient compléter le profil de la personne. Celle-ci profite d'ailleurs des ombres du sous-bois et n'a pas l'intention de les délaisser.

— Je ne me rappelle plus de ton nom, avoue Fahren.

— Je ne te l'ai jamais dit, s'amuse l'autre. Et tu n'en as pas besoin. Alors ? Comment te sens-tu ?

— Mal.

Fahren croit entendre deux personnes soupirer mais une seule s'exprimer.

— Ce combat t'as épuisé, mais tu vas t'en remettre.

— J'ai tué un frère.

— Il t'aurait tué, lui aussi.

L'inconnu ne se veut pas réprobateur. Fahren le sent, mais la méfiance subsiste tant que son interlocuteur s'obstine à rester caché.

— Kai ne m'aimait pas. Tu as raison, c'était moi ou lui.

— Tu vois ? Bien. Laissons cet évènement de côté. Tu n'as pas oublié ce que je t'ai dit avant de partir ?

Tout en favorisant le mutisme, Fahren s'asperge d'eau afin de dégager la boue perdue dans ses cheveux.

Il faut que je pense à les couper.

— Tu peine beaucoup, on dirait, devine la présence. Ça ne fait pas si longtemps que tu as quitté le monde des humains, pourtant.

— Si. Une éternité.

— Ta captivité t'as fait croire cela. Tu verras, c'est une question de temps avant de te réadapter.

La personne choisit d'avancer vers la rivière. Fahren ne la voit pas encore. En revanche, il perçoit la massivité d'une aura qu'il ne se croit pas capable de vaincre en cas de combat. La chose qui lui parle a beaucoup, beaucoup d'énergie à revendre.

— Rassure-moi, Fahren. Sais-tu pourquoi tu es ici ?

Fahren porte une main à son torse et effleure la cicatrice qui le suit dès le début de son aventure.

— Pour ça, murmure-t-il. Tu as dit que tu me conduirais au responsable. Ensuite, je serais libre.

— Non, très cher. J'ai fait ma part. Glasialabolas représentait le meilleur angle d'action, et dans la bonne ville, qui plus est. Un autre démon se serait aperçu que tu le prenais en filature. Maintenant, c'est à toi de jouer.

— Comment trouver une sorcière ? Il y a des centaines d'odeurs qui se mélangent.

— Pas n'importe quelle sorcière, Fahren. Je t'en ai déjà parlé : celle que tu cherches s'appelle Cynthia. Elle vend quelque part là-bas, à Épinal. Je ne peux t'y conduire. J'ai à faire de mon côté.

L'inconnu bouge. Fahren distingue un bras, un deuxième voire un troisième lui indiquer la direction qu'il a délaissée plus tôt dans la matinée.

— Pourquoi elle ? gronde-t-il.

— Cynthia est la seule capable de t'amener à celui qui t'as mutilé. Tu comprends ?

Fahren laisse son esprit ordonner ses vieux souvenirs. Encore un sans nom et sans visage qui se promène dans sa mémoire. Le détail se porte sur cette lance à la pointe ensanglantée que la personne serre obstinément entre ses doigts. Ça y est, il en est certain : c'est cet ennemi qui l'a envoyé en Enfer, celui-là même qui l'a transpercé en pleine poitrine avec cette arme. Fahren en dévoile ses crocs rien que d'y penser, et souffle une fumée plus noire que la nuit elle-même.

— Ah, lance l'autre. Tu as l'air d'avoir réalisé quelque chose.

Fahren approuve d'un hochement de tête, le regard sombre.

— Dans ce cas, bonne chance, Fahren.

La présence disparaît et son aura avec elle. La tension se dissipe. Fahren laisse ses muscles se relâcher aussitôt que la noirceur sur la rive paraît se disperser.

Son interlocuteur était-il les ténèbres lui-même, ou ne faisait-il que profiter de celles-ci ?

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