2) Mirages nocturnes

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Je suis descendue du bus à l'arrêt du Phare. À cette heure-là, ce devait être le dernier et l'abri était désert. J'ai accroché mes chaussures à mon sac à dos et pris le raccourci des dunes. Le soleil s'était couché, déjà, laissant dans sa coulée pâle un ciel mal estompé, comme un dessin aux craies grasses. Dessous, le sable m'avalait les pieds ; dessus, plus vorace, la nuit engloutissait la côte. J'ai cheminé envers et contre tout – c'est-à-dire la fatigue, les crampes et les bouts de bois cassants qui me piquaient aux orteils – lutté dans l'ombre, pour ne pas changer, jusqu'au pied de l'arc-en-ciel. C'est comme ça qu’on appelait cet endroit. Ici, rien n'a changé. Aux balcons des appartements qui surplombent la plage, pendent toujours les guirlandes de toutes les couleurs. J'aime leur éclat joyeux, leurs reflets dans les baies vitrées et sur les grains de verre des dunes. Tu appelais ça “l'un de ces mirages nocturnes”. Je n'ai jamais trouvé de pot d'or mais, un jour, quand j'avais cinq ou six ans, je jurerais avoir vu danser un farfadet.

Juste après la résidence, j'ai escaladé les rochers en prenant garde aux crabes. Le sac à dos m'a broyé les épaules. Pourquoi est-ce qu'il a fallu que j'emporte autant de conneries ? J'ai pesté dans le noir, sans personne pour m'entendre, et malgré tout j'ai atteint la crique de l'autre côté des rochers. J'avais les clefs sur moi, comme tu me l'avais fait promettre. Je suis rentrée dans la maison par la porte de derrière. Ironique, de pénétrer comme une voleuse dans le seul endroit où j'ai ma place…

– j'avais.

Auprès de toi.

Mais tu n'es plus.

Je me suis souvenue de ce placard où, à la fin, tu entassais toutes les boîtes de conserve “au cas où”.

Au cas où quoi ? Ta canne t'aurait lâchée ? Si l'on avait soudain dû tenir le siège d'une troisième guerre mondiale ? Rester confinés à cause d'une catastrophe nucléaire ? Ou bien parce que les aliens t'avaient prévenue qu'ils débarqueront spécialement pour rafler tous les raviolis en boîte de la supérette ? Il n'y a jamais eu moyen de savoir.

Le truc, c'est que j'adore toujours ces “repas de merde”, comme dit maman. Alors je m'en suis enfilé une conserve entière en faisant bien attention de ne pas ajouter l'une de mes taches à ton vieux canapé.

Pour ça, j'ai dû descendre à la cave. Tu te souviens comme j'en avais peur, jusqu'à pas si longtemps ? En vérité, ce vieux sous-sol me flanque toujours la frousse avec son odeur de catacombes, ses recoins impensables, son bordel monstre et toutes les ombres qui entrent par le soupirail. Je ne me suis pas attardée : un aller-retour fissa au tableau électrique et aussitôt remontée.

J’ai mangé mes raviolis devant une comédie musicale, juste pour narguer le Sort. Je me souviens, quand j’étais petite et qu’on dînait toutes les deux devant Le Magicien d’Oz. Tu me répétais tout le temps que l’important, dans ces films, ce n’était pas les chansons, mais la couleur. C’est pour ça que tu m’a biberonnée au technicolor. C’est pour ça qu’à chaque vacances je me passais en boucle ta cassette de Pleasantville. Mais pas ce soir.

J’avais envie d’une histoire d’amour débile, du genre qui n’existe pas, alors j’ai regardé Les Demoiselles de Rochefort. T’as dit aussi que Catherine Deneuve ne chantait pas vraiment, donc ce n’était pas grave si je n’y entendais rien. T’avais toujours les mots pour me faire rire, de tout, même du pire.

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