3) Couleurs de l'aube
Cette nuit, impossible de fermer l’œil. J’ai fait le tour des chambres, sans pouvoir décider dans laquelle dormir. Avant, j’aimais changer à chaque visite, et venir quand même me réfugier dans la tienne au moindre cauchemar. Maintenant, toutes me semblent trop chargées de souvenirs et trop vides de toi. J’ai fini par rester debout toute la nuit, à guetter l’aube en dénombrant les étoiles, assise dans la crique, seule sous les caresses du vent et jusqu’à ce qu’elles me rappellent que plus jamais, personne, n’aura pour moi autant de tendresse…
Il est près de six heures quand l’aurore pointe le bout de son nez. J’ai oublié de dormir. Je suis restée vautrée sur le sofa. Comme le magnétoscope me fixait de ses deux gros boutons, j’ai même fini par lui fourrer Pleasantville dans la bouche, mais j’ai aussi oublié de regarder le film. Il y avait plus de couleurs encore par la baie vitrée : la mer du bleu profond de la nuit, l’indigo délavé par l’avant-jour, le violet timoré des ombres en fuite face aux griffes jaunes du matin, puis l’éternel dégradé de roses et d’orangés, de lueurs enflammées qui mordent le firmament.
Pourquoi le coucher de soleil a-t-il la faveur des romantiques ? Contempler ce voile noir s’abattre sur le monde, le priver de lumière et m’ôter les contours du visible, seule chose qui me relie encore à la réalité, m’angoisse plus qu’autre chose. Alors que, tôt le matin, quand tout s’éclaire, que l’astre du jour chasse les spectre de la nuit, la vue est plus belle que jamais – le seul sens dont j’ai besoin.
Mais qui d’autre que moi reste éveillé la nuit entière pour attraper ces quelques minutes de beauté pure ? Ça en vaut la peine, vraiment… Ces temps-ci, mes rendez-vous avec l’Aube étaient de plus en plus fréquents, de plus en plus attendus. Mon seul échappatoire, jusqu’à ce que je fuie pour de bon.
« Qu’est-ce que tu vas faire, maintenant ? »
« Qu’est-ce que tu vas faire, plus tard ? »
« Tu pourrais peut-être demander conseil au centre… »
Mon cul ! L’avenir me fout les boules. J’ai pas d’idées, j’ai pas envie. Et leurs questions, en boucle, m’écrabouillent sous le poids de mes propres faiblesses.
Je suis une bonne à rien.
Ce que je vais faire ? M’asseoir sur le sable, attendre que le temps passe, crever la gueule ouverte sous la plus belle des aubes. Un plan d’avenir que n’approuveraient sûrement pas maman et papa.
Activer l’affichage des sous-titres aurait signé le deuil de dix années d’effort et mon échec social, alors j’ai préféré lire sur les lèvres, quitte à malmener mes rétines desséchées. Sans toi, j’ai perdu l’habitude des conversations, tellement que le poids des dialogues m’alourdit les paupières.
Je vais sombrer, à tout moment, dans la pâleur du jour. Dormir pour ne pas voir que le monde vit, dehors, pendant que moi je coule.
Je vais céder, quand d’étranges vibrations me font tressaillir. Comme le moteur d’un engin sur le chemin. Encore un de ces kékés à mobylette qui a pris notre impasse pour un terrain de motocross ?
Mes neurones moulinent pendant quarante vraies secondes, et puis je me souviens. Hier, dans le bus, j’ai programmé une livraison. De quoi tenir la semaine et, surtout, éviter l’hypermarché. Elle n’aurait pas dû arriver avant huit heures et demie.
Nouvelle vibration, plus proche et régulière : on sonne à la porte. Je soupire. Dans le Monde du Silence, aucun soupir ne nous trahit en laissant échapper quelque son de gorge. Il n’y a qu’un souffle chaud et pesant.
Je repousse mon nid de couvertures, me lève. Mes jambes engourdies supportent à peine mon corps et j’avance, vacillante, comme l’un des ces bonshommes gonflables qui dansent au vent devant les concessions automobiles. Dans le hall, je m’accroupis. J’attends devant la porte, devant la trappe du chat que je n’ai jamais connu. J’ai même du mal à croire que Patapon soit mort avant ma naissance. Tu en parlais si souvent qu’il était comme mon chat.
J’attends, et rien ne se passe. J’ai pourtant bien demandé, sur le bon de commande, qu’on passe mes courses par la chatière. Puisque notre chat n’était qu’un souvenir ambulant, j’ai longtemps cru que cette trappe servait uniquement à éviter le facteur, le laitier ou les enfants qui sonnent aux portes pour Halloween. Mais toi, tu n’étais pas comme ça. Toi, tu aimais les autres.
Troisième vibration. Encore la sonnette ! C’est qu’il insiste, ce maudit livreur ! Non seulement il se pointe des heures en avance, mais il ignore aussi ma pauvre requête. Au comble de l’exaspération, je passe ma main par la chatière, agite les doigts pour lui rappeler quel chemin doivent prendre mes commissions.
Et là, le choc. Ce n’est pas un colis que je sens glisser dans ma paume, mais des doigts, longs et fins, qui se resserrent entre les miens. Cette peau douce et froide me tétanise. Tout mon buste veut hurler, mais ma langue ne le peut pas.
C’était quand, la dernière fois ? Je veux dire, à part toi. La dernière fois qu’on m’a prise par la main…
Une chaleur étrange éclot, au milieu de cette poignée de mains des plus incongrues, puis s’effondre. Alors que je commençais tout juste à en saisir l’attrait, les doigts se retirent à l’extérieur. La vibration de la sonnette me harcèle une énième fois, la poignée de la porte s’agite plus nerveusement que dans un film d’horreur.
C’est bon, ça va…
Je prends une grande inspiration, mon courage à deux mains, les poings serrés pour ne pas le laisser filer. Je me redresse, l’échine criblée de sueurs froides. Bras tendu, j’attrape la clef qui pend au clou, l’insère dans la serrure. J’inspire encore, et déverrouille.
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