4) Nid de coucous
Le battant s’est ouvert sans un grincement, et j’ai trouvé ça curieux. Là où je m’attendais à rencontrer le livreur dans l’uniforme vert de l’hyper, j’ai trouvé une créature… plus singulière. Une grande fille, très mince, l’index encore appuyé sur le bouton de la sonnette. Elle a les cheveux noirs corbeau et les yeux vert émeraude ; un petit air de sorcière avec son nez grec, désamorcé par son sweat-shirt à tête de pingouin et son short ample tout en poches. Je ne sais pas bien, du coup, si elle était plus âgée ou plus jeune que moi. Même si elle sourit, ses lèvres fines lui donnent l’air strict. Je regarde ses bottes, les kilomètres de lacets qui remontent jusqu’à ses cuisses, son débardeur à l’effigie d’un groupe de rock que je ne risque pas de connaître, son ras du cou en plastoc noir. Elle est restée immobile, droite comme un piquet, à attendre que j’aie fini de la dévisager. Ses habits rigolos n’y font rien, son attitude gardait je-ne-sais-quoi de rigide, de complètement fermé. Un comble, venant de la nana qui continue obstinément de défoncer la sonnette !
J’essaye de pousser son bras, mais il ne bouge pas d’un iota. Je t’assure, une vraie muraille vivante.
Là, sans me lâcher des yeux, elle retire son doigt, bien lentement, sûrement pour le plaisir de me narguer. Les terribles vibrations cèdent enfin la place à mon silence familier.
La fille à ma porte sourit plus franchement. Trop peut-être. La mimique paraît forcée, mais sa joie sincère. Dur de la décrypter… Déjà que j’ai du mal avec les gens… Trop surprise, je ne réponds pas à sa possible tentative amicale, ce qui ne l’empêche pas de faire un pas vers moi. Face à son assurance, je me retrouve contrainte de faire un pas de côté pour la laisser passer, franchir le paillasson, se faufiler dans le hall.
L’inconnue referme la porte derrière elle. Dans le genre sans-gêne, elle se pose là. Elle balance au hasard son sweat sur un vieux porte-manteau, et mon regard accroche encore le débardeur. Le groupe que je ne connais pas. Le dessin d’une grosse horloge qui indique minuit dix – je penche d’instinct pour la nuit, au vu des traînées d’étoiles.
Bon, qu’est-ce que je fais maintenant ? Je lui demande ce qu’elle veut, pourquoi elle s’invite chez les gens ? Je n’ai les mots ni pour exiger des explications, ni pour la mettre à la porte. Alors, en espérant que ça suffise, je l’interroge avec les yeux.
Elle rit. Puis ses lèvres remuent, avec une lenteur quasi anormale. Je n’ai aucune peine à lire dessus. Pourtant, j’ai beau décoder les mots, le message n’a aucun sens. Devant ma mine perplexe, elle joint le geste à la parole, agitant son doigt de façon circulaire, un micro mouvement après l’autre, comme l’aiguille d’une horloge. Elle a bel et bien dit : « Je viens remettre les pendules à l’heure. »
Je tombe des nues, incrédule, tandis qu’elle s’avance vers la fameuse pendule, celle qui prend la poussière dans le coin du hall, et remet minutieusement les aiguilles en place.
D’accord. Et puis quoi ? Il va de soi que cette cinglée n’en reste pas là. Une fois la comtoise inspectée, puis lustrée à l’aide d’un chiffon qu’elle a sorti d’une de ses mille poches, la voilà partie à la conquête du salon. Elle décroche à présent l’horloge de la cheminée, efface ce décalage de quelques secondes. Toutes les “pendules” y passent, sans exception : de la minuterie du four aux petites horloges que tu laissais “au cas où” dans la salle de bain ou les toilettes, en passant par celle au cadran fissuré qui dort depuis des plombes dans ta buanderie, entre le sèche-linge et le chauffage central.
Là, je crois qu’on a fait le tour. Non ? Eh bien non. Maintenant, elle emprunte l’escalier de la cave. Je pense aux bruits bizarres, à l’odeur de cimetière, aux ombres qui s’infiltrent par le soupirail, et j’hésite à la suivre. Je ne pourrais pas dire si c’est la curiosité ou l’angoisse qui l’emporte, toujours est-il que je la suis, que je la surveille avec toujours dix pas d’écart. En bas, il fait trop sombre, trop froid et tout est en désordre ; ça ne la rebute pas.
À la manière d’une archéologue, elle fouille le sous-sol, du plus effrayant des placards à monstre jusqu’au moindre de tes tiroirs d’apothicaire, et y débusque un nombre phénoménal de réveils rouillés et de vieux coucous. Les uns après les autres, elle se met à les réparer.
Je l’observe, en retrait dans la pénombre. Ta vieille table à repasser en guise d’établi, elle démantèle, décortique, dissèque même en quelque sorte toutes ces babioles. Grâce à un minuscule tournevis, encore tiré d’une poche-magique, et tout un tas d’outils de fortune qu’elle dégote à même le désordre, elle vole les pièces d’autres appareils, les intervertit d’une horloge à une autre, défait puis réassemble chaque mécanisme comme s’il s’agissait d’un vulgaire puzzle. Entre ses mains habiles, une fourchette tordue devient un outil multifonction, un tesson de métal la plus robuste des scies, ton cirage à chaussures un véritable dégrippant.
Je l’observe et c’est tout. Je ne vois même pas ce que je pourrais essayer d’interrompre, pour quel motif soudain je la viverais de chez toi. Ça me met même un peu les nerfs, de n’avoir rien de clair à reprocher à cette tarée aussi serviable qu’intrusive. Intrusive, oui, c’est ça…
Sa besogne accomplie, l’invitée d’elle-même se redresse, les bras remplis de cadrans remis à neufs, sur lesquels les aiguilles galopent à nouveau. Elle s’avance et décharge quelques horloges entre mes mains, explosant au passage la fine bulle de mon espace vital. Je m’écarte par réflexe, comme sous le coup d’une décharge électrique.
L’indésirable s’éloigne sans faire cas de ma surprise, grimpe la première marche et me fait signe de remonter. Enfin retrouvée la lumière du jour, je laisse l’experte en coucous placer les engins comme elle l’entend sur ton vieux bahut, entre ton pot-pourri et nos photos de famille.
Je ne sais même pas pourquoi je pleure.
Je cache mes larmes sous mon coude quand elle repasse près de moi. Juste une seconde, histoire de ravaler cette tristesse-tsunami. Juste le temps qu’il lui a fallu pour prendre le chemin de l’étage sans que j’aie pu m’y opposer.
Dans ta chambre comme dans toutes les autres, elle déplace les aiguilles, nettoie le verre, huile les rouages. Tant de coucous remis sur piles que, bientôt, la maison déborde de tous les tic-tac de ces horloges qui chantent en chœur. Moi, tu sais, je ne devine que de faibles vibrations.
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