Chapitre 3

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Le plaisir de Marie n’est pas celui, éthéré, des dieux. Il est constitué de chair et de sueur, de regards volés et de fluides qui se mélangent. Une jouissance qui ne demande ni fidélité éternelle ni serments sacrés — juste du désir brut et féral.

— Zeus a-t-il raison? Y a-t-il une vérité dans cette danse que des éternités de divinité ne m’ont pas apprise?

Marie se redresse lentement, sa peau luisante sous les lumières tamisées du club. Face à elle, le futur marié est rouge, en sueur, son regard oscillant entre la gêne et la fascination. Il sait que Marie a senti son plaisir. Il prie silencieusement pour que ses camarades ne remarquent pas la tache sombre sur son pantalon.

Moi, prisonnière de ce corps étranger, je ressens ce triomphe mêlé de honte. Marie est allée trop loin, elle le sait, emportée par le pouvoir et la passion.

Jadis, un simple regard de moi suffisait à figer les mortels de terreur. Maintenant, je suis captive dans ce corps qui tremble encore de plaisir. N'est-ce pas ce que nous voulions ? Nous ? Non ! Marie. Posséder cet homme, habiter son esprit, lui laisser un souvenir indélébile ?

Des mains glissent des billets dans mes sous-vêtements, s'attardant trop longtemps, trop près de mon intimité encore humide. Autrefois, j'aurais transformé ces impudents en insectes pour une telle offense. À présent, je ne peux que frémir d'indignation tandis que leurs doigts profanent ce corps que je partage.

Comment osent-ils, arrière, misérables !

Mais Marie leur sourit, elle est consciente que chacun d’eux est un client potentiel. Elle pose un doigt sur le nez du marié, une dernière caresse avant de s’éloigner après avoir ramassé sa tenue éparpillée. Elle traverse la salle, à demi-nues sous les sifflements et les regards concupiscents, je m’étonne de son absence de dégoût.

Ces hommes que la société méprise comme des pervers, des ratés... À travers les yeux de Marie, je découvre une autre réalité. Là où je ne voyais que vulgarité, elle perçoit de la solitude. Dans leurs regards lubriques, elle lit une quête maladroite de chaleur humaine. Elle comprend leurs vies trop rangées ou déjà brisées.

Je sens son absence de jugement, sa façon de voir au-delà des apparences. Pour elle, ce ne sont pas des déchets de l'humanité, mais des âmes en peine. Cette compassion me déstabilise - comment peut-elle être aussi naïve ?

Malgré moi, j’appréhende la complexité de son métier. Il demande de la force et de la compassion. Elle ne ressent aucune honte. Au contraire, une fierté tranquille l’habite. Elle sait qu’elle apporte quelque chose à ces hommes. Perplexe, je médite sur cette révélation alors que nous poussons une porte à l’arrière.

Dans ma tour d’ivoire, ai-je jamais vraiment compris les mortels ? Ai-je jamais cherché à voir au-delà des apparences, des rôles que la société leur assigne? Que connaît la Reine des Dieux du désir et de la nécessité ? Mes souhaits sont des ordres et rien ne manque jamais en Olympe.

La porte se referme sur les sifflements et les acclamations. Le silence des coulisses nous accueille, nous traversons un couloir miteux jusqu’à la loge des artistes. La petite pièce est vide. Elle pose son front contre le miroir, laissant la fraîcheur du verre apaiser nos joues brûlantes. Dans le reflet, nos yeux brillent encore de l’excitation de la scène, nos lèvres entrouvertes cherchent une respiration plus calme.

J’observe à travers ces yeux étrangers, le corps de Marie qui vibre, électrisé par sa performance. Sa poitrine se soulève, quelques paillettes persistent, témoins scintillants de leur danse. La dentelle de ses sous-vêtements frôle sa peau hypersensible, et cette simple caresse suffit à raviver les sensations. Dans un mouvement convulsif, elle serre les jambes en reculant légèrement le bassin.

Trois coups rapides contre la porte.

— Commande spéciale!

Tom entre, un verre de whisky à la main.

J’aime Tom. Non, c’est elle qui l’aime.

Son uniforme de barman épouse ses épaules larges, sa cravate relâchée trahit la fin de son service. Son regard s’attarde sur la silhouette de Marie. Il note sa respiration encore courte, la rougeur qui teinte sa gorge.

— Tu as mis le feu à la salle, dit-il doucement.

Nous nous tournons vers lui et nous saisissons le verre qu’il nous tend. Le liquide ambré glisse dans notre œsophage, délicieuse brûlure qui contraste avec le froid des glaçons. Marie nous conduit à nouveau près du miroir. Tom ne bouge pas, appuyé contre la porte, ses yeux ne nous quittent pas. L'excitation de sa performance, toujours inassouvie, devient soudain violente et urgente.

Est-ce du pouvoir ou de la servitude? Voilà ce qui sépare les hommes des Dieux, le corps est au service de l’esprit. Un Dieu n’est l’esclave de rien ni de personne.

D’un geste, la culotte glisse le long de ses jambes. Le sentiment de sa nudité, de l’air frais sur son pubis l’électrise. Elle appuie ses fesses sur le meuble de maquillage, devant le miroir et écarte légèrement les cuisses, comme une invitation.

Je n'ai jamais ressenti mon sexe de cette façon, cette présence, ce besoin impérieux. La pensée de Zeus venant le satisfaire révèle une blessure béante dans mon cœur. Cette intimité brûlante que j'ai oubliée depuis des siècles. Cette simple pensée fait exploser une vague d’excitation dans le corps de Marie.

Il ne reste plus rien de la séductrice de scène, de la danseuse professionnelle. Juste une femme et son désir. Notre désir ? Elle veut cet homme, c'est plus que physique, c'est de l'amour passionné.

Marie pose son verre, et attend que Tom s’avance. Sa poitrine s’agite sous les assauts de sa respiration saccadée. Il la regarde, hésitant.

— Ici?

— Ferme la porte, et viens. Je ne tiens plus.

Il verrouille l’entrée du vestiaire et s’approche. Aussitôt à portée, elle l’attrape par la cravate et l’attire à elle, entourant ses jambes autour de ses hanches. Elle l’accueille contre elle, ses mains trouvent leur place sur sa taille.

— J’ai vu la fin du show, murmure-t-il contre notre cou. Tu as fait du zèle. J’espère qu’il s’en remettra…

— Je sais, dit-elle en lui mordant l’oreille. Sa fiancée va devoir assurer…

Elle n'éprouve aucune culpabilité! Où est la peur, la jalousie? Je me rappelle la réaction de Zeus quand il avait appris que Ixion nourrissait du désir à mon égard. Le pauvre Roi s’était retrouvé attaché à une roue enflammée, condamné à une souffrance perpétuelle. Au fond du cœur de Marie, je ressens uniquement une paisible certitude, une confiance sereine.

— On dirait qu’il t’a fait de l’effet en tout cas. Je dois être jaloux?

— Tais-toi et baise-moi.

Alors que quatre mains font un sort aux habits de Tom, je sens l’empressement s’emparer d’elle, incontrôlable. Son ventre brûle et mon esprit s’enflamme d’un désir insensé. Je veux — non, elle veut — elle veut le sexe de cet homme en elle. L’immense honte qui m’envahit n’arrive pas à endiguer cette obsession. Et dans ce tourbillon de sensations, une image s’impose: celle de Zeus. Son corps divin, sa virilité rayonnante, sa présence puissante.

Ce pauvre Tom fait pâle figure à côté… Ce simple mortel, croit-il vraiment qu’il peut me posséder? Moi, Héra, reine des cieux, épouse de Zeus?

Nos corps s'entremêlent. Les sensations de Marie m'envahissent. Mon esprit vacille, et du fond de mon essence, une vague ardente monte, sauvage et impérieuse.

L'orgasme explose comme la fureur de Poséidon. Je ne peux retenir un cri — est-ce moi, est-ce Marie ? Le plaisir noie mon existence divine.

De toutes mes forces! Je tente de reprendre le contrôle, mon essence divine se révulsant d’outrage. Ce mortel a eu l’audace de me pénétrer! Cette intolérable violation m’arrache un cri:

— Arrête! Comment oses-tu — comment oses-tu me toucher!

Tom se fige, les yeux interrogatifs. Je sens la confusion de Marie, sa surprise d’avoir entendu ces mots jaillir de sa propre bouche.

Pendant un bref instant, au paroxysme de l’orgasme, nos âmes s’étaient fondues et elle avait perçu ma fureur! J’entends Marie murmurer, encore fébrile, le bassin secoué de spasmes:

— Je ne sais pas ce qui m’a pris… Putain, Tom… c’était incroyable. J’arrive à peine à penser.

Elle se penche pour l’embrasser, savourant son plaisir malgré une étrange inquiétude. Cela ne lui est jamais arrivé auparavant.

Des coups secs à la porte nous ramènent brutalement à la réalité.

– Marie ? Je dois me changer ! crie une voix féminine.

Nos corps se figent. Le charme est rompu.

– Une minute ! répond Marie, la voix encore tremblante.

Les coups redoublent d'intensité.

– Merde, Marie, je suis à la bourre ! Tu peux pas faire ça ailleurs ?

Tom aide Marie à se relever. Elle attrape sa robe, chiffonnée sur une chaise et l’enfile sans autre vêtement dessous. Pendant que Tom essaie tant bien que mal de tirer la fermeture éclair au dos, nous sautillons sur un pied pour enfiler des chaussures.

Lucie est appuyée contre le chambranle quand nous ouvrons la porte, son expression oscillant entre agacement et amusement. Une touche d’envie curieuse s’illumine sur son visage au passage de Tom. Marie baisse les yeux en passant devant elle, jouant la gêne à la perfection. Mais je sens qu'il n'y a ni honte dans son cœur, ni culpabilité dans son esprit. Quelle comédienne.

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