Chapitre 4

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La porte du club se referme derrière nous. Nous nous glissons dans la nuit, main dans la main. Les enseignes et les phares des voitures se reflètent sur la chaussée détrempée en une myriade de couleurs floues.

L’air chaud et moite de l’été porte les effluves du bitume, un parfum urbain qui nous accompagne jusqu’à l’abribus solitaire au coin du boulevard.

Dans le bus presque vide, ils s’asseyent face à face, les genoux se frôlant. La lumière blanche des néons souligne leurs traits fatigués. La ville défile en taches de couleurs derrière les vitres constellées de gouttelettes et le véhicule avale les rues désertes.

Je ressens l’esprit de Marie qui flotte, bercé par le ronronnement du moteur. Il semble s’éloigner de ma compréhension, laissant derrière lui un sentiment de détente. À travers ses yeux, je regarde Tom, et un souvenir intense me revient — le vestiaire, la puissance de l’orgasme qui m’a presque anéantie, le souffle coupé, la chaleur de sa peau. Peut-être est-ce ce souvenir qui l’attire soudainement vers elle-même, et la pensée de Marie réapparaît, remplissant son corps comme un gaz aspiré par du vide.

— Tu sais, j’ai calculé… Si on met de côté 50 euros chaque mois, dans un an on pourra s’offrir ce canapé vintage qu’on a vu au marché aux puces.

Tom sourit.

— Ça et les nouveaux rideaux pour le salon… Notre chez nous commence à prendre forme.

À l’intérieur, j’étouffe un ricanement.

Un canapé? Des rideaux? Voilà donc les grands rêves des mortels de nos jours? Pathétique. Pénélope a tissé et défait son voile pendant des années, attendant le retour d'Ulysse - voilà ce que j'appelle de la dévotion. Pas ces aspirations médiocres.

Soudain, je perçois quelque chose au fond du cœur de Marie, une ombre fugace, une fêlure dans son enthousiasme. Une angoisse secrète qu’elle camoufle, la peur que ces rêves si chers ne se réalisent jamais.

Tiens donc, pensé-je, intriguée malgré moi. Voilà qui est inattendu. Cette mortelle n’est peut-être pas aussi insouciante qu’elle en a l’air.

— Et après ça, continue Marie, les yeux brillants, mais la voix légèrement tendue, on pourra commencer à économiser pour ouvrir ma propre école de danse. T’imagines? Un grand studio lumineux, avec des barres en bois et un parquet…

Une école de danse? Quelle noble quête, vraiment. Hercule a dû accomplir douze travaux pour prouver sa valeur. Mais bien sûr, économiser pour un studio, c’est tout autant héroïque.

Pourtant, en sondant son cœur, je découvre une volonté aussi pure et inflexible que celle des héros d'antan. Une détermination féroce à s'élever au-dessus de sa condition, à forger son destin envers et contre tout. Et, dissimulée sous cette force, la peur lancinante de l'échec, l'angoisse de ne pas être à la hauteur. De donner raison à ceux qui la traitent de rêveuse.

Je connais trop bien cette peur. N'ai-je pas vécu la même chose, tentant désespérément de me montrer digne de mon rang de reine des dieux ? De prouver que j'étais plus qu'une simple épouse divine ? J'ai dû faire face à la honte des écarts de Zeus, à la honte de ne pas être suffisante.

— On y arrivera, mon cœur, affirme Tom. Même si ça doit nous prendre des années. On aura notre petit coin de paradis.

Leur petit coin de paradis…

Pendant un bref instant, un souvenir me revient — celui d’une jeune déesse rêvant d’un foyer harmonieux avec son époux. Je repousse cette pensée avec agacement. Ridicule. Comme si ces rêves terrestres pouvaient se comparer à mes aspirations.

Mais alors que j’observe Marie, je ne peux m’empêcher de voir au-delà du sourire de façade. De ressentir, presque malgré moi, un écho de mes propres désillusions divines dans les doutes inavoués de la jeune femme.

Non. Je refuse de m’attendrir devant leur histoire banale. Moi, la Reine des Dieux, je ne m’abaisserai pas à trouver du mérite dans leur existence médiocre.

Marie et Tom pénètrent dans leur petit appartement. Spectatrice silencieuse, j’observe la façon dont ils se meuvent dans cet espace étroit, une danse bien rodée faite de gestes affectueux et de sourires complices.

Marie se dirige vers la salle de bain sans un mot, laissant Tom s’affaler sur le canapé défraîchi. Sous le jet d’eau chaude, son corps se détend en se délestant de son persona nocturne. La tête pleine de mousse de shampoing, les yeux fermés, je sens tout à coup une main se poser sur notre hanche.

— Je viens t’aider, et profiter de l’eau chaude avant qu’il y en ait plus.

Le corps nu de Tom se plaque dans notre dos, essayant de bénéficier du jet d’eau. Ses bras nous enserrent le ventre, puis sa main droite s’aventure jusqu’à saisir un de nos seins. Dans un geste affectueux, il pose son menton sur l’épaule de la jeune femme. Marie se retourne et pousse Tom contre le carrelage froid de la cabine. Elle glisse sa main et se saisit de son sexe. Les paroles de Tom font écho à ma pensée.

— Encore? Mais tu n’es jamais fatiguée?

Sans m’en rendre compte, je suis emportée par la volonté de Marie. Je m’aperçois avec stupeur que mon esprit entier est concentré sur la sensation de cette main. La douceur et la chaleur de ce membre qui se raidit sous nos doigts, dont l’extrémité vient caresser notre ventre.

Après leurs ébats, Tom soupire, mi-amusé, mi-exaspéré:

— Tu es insatiable, tu le sais ça?

Marie rit, un son léger qui contraste avec la sensualité débridée de leur étreinte.

Quelle insolence! Comment une femme peut-elle ainsi quémander le contact charnel, sans pudeur ni retenue?

Mais alors qu’ils s’allongent dans leur lit, épuisés et repus, je ne peux m’empêcher de ressentir une pointe d’envie. Cette intimité, cette complicité… Cela fait bien longtemps que je ne les ai plus connues avec Zeus.

Sa vie est si simple, du rire, de la joie et du plaisir. Les humains ont trouvé le secret pour échapper à la terreur de leur propre mortalité. Aimer sans entraves et profiter du temps intensément... avec lui.

Marie se réveille aux premières lueurs de l’aube, le corps encore alangui de la nuit passée. À ses côtés, Tom dort paisiblement, un bras enroulé autour de sa taille. Elle se dégage doucement, prenant soin de ne pas interrompre son sommeil. C’est son rituel du matin, un moment de calme avant l’agitation de la journée.

Dans la salle de bain, elle se prépare avec une précision mécanique. Chignon serré, tenue sobre, mais élégante — leggings noirs, tunique ample.

J’observe cette transformation avec fascination.

C’est comme si elle enfilait une seconde peau.

Le trajet jusqu’à l’école se fait dans une sorte de brume, Marie perdue dans ses pensées et moi dans les miennes. Je médite sur les multiples facettes de mon hôtesse, cette capacité à endosser différents rôles, différentes identités.

N’est-ce pas ce que font tous les humains, d’une certaine manière? Porter des masques, jouer des personnages pour survivre dans leur monde? Aussi éphémère que soit leur existence.

Mais toutes ces réflexions s’évanouissent lorsque Marie pousse la porte d’entrée. Ici, dans ce vaste studio aux murs blancs et au parquet patiné, elle n’est plus la danseuse sensuelle du club ni la jeune femme fatiguée de l’appartement. Elle est Mademoiselle Marie, la professeure.

Je regarde, émerveillée, les petites filles en justaucorps rose se précipiter vers moi, leurs visages levés comme des tournesols vers le soleil. Leurs rires et leurs babillages emplissent l’espace, une joyeuse cacophonie qui semble redonner vie à Marie. Elle les accueille avec un sourire, un mot gentil pour chacune, une main réconfortante sur une épaule.

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