Chapitre 3.3 - Serpent
Jeudi matin, Altyna n’a qu’une seule cliente : Greta. Les clochettes de la porte tintent. Il est pile 10 heures. Greta entre, élégante dans une robe fluide, ceinturée d’or. Ses jambes nues glissent dans de fines chaussures en daim. De grands yeux châtains, des cheveux auburn coupés nets au carré. Une beauté aristocratique qui détonne.
Le salon, le Gold Vogel Tattoo. Doré en apparence, et seulement parce qu’Altyna y bosse.
L’endroit est petit, fouillis. Une table de tatouage, des lampes de travail, un fauteuil d’attente défraîchi. Le meuble qui fait office de caisse croule sous des magazines empilés de travers, des bouquins de dessins, des notes éparpillées. Aux murs, le chaos : photos, flashs, références anatomiques, croquis. La lumière naturelle filtre par la vitre de l’entrée. Un petit frigo et une machine à café complètent le décor, près de la porte de l’arrière-boutique, un espace à peine plus grand qu’un placard.
— Bonjour, Greta, tu es magnifique aujourd’hui, quelle élégance.
Margarethe reste plantée au centre, sourire crispé.
— C’est… merci. J’ai des réunions importantes. Ce n’est pas… enfin, je ne suis pas toujours comme ça.
— Ne t’excuse pas d’être belle comme le soleil. Allez, installe-toi.
Greta s’approche de la table, tout en tripotant sa ceinture.
— Je dois me mettre toute… je veux dire, je me déshabille ?
— C’est mieux, oui. Je ne préfère pas tacher ta robe. Je vais te donner une serviette. Je sors et te laisse te préparer. Tu la poses sur… enfin, ici.
D’un geste, Altyna indique la zone.
Greta ouvre de grands yeux, le rouge au front.
— Ah… je dois aussi enlever ma… mes sous-vêtements ?
— Oui, pour tatouer l’aine, c’est la seule solution. Je reviens dans cinq minutes.
En rentrant, Altyna découvre Greta allongée bien droite sur la table, raide comme un piquet. La serviette est soigneusement disposée en travers de sa taille. Elle n’a gardé que son soutien-gorge.
— Alors, alors. Voyons si cette sorcière s’en sort.
Altyna attrape du bout des doigts un pan de la serviette et la soulève, exposant la hanche et une partie du ventre.
La main de Greta tressaille. L’autre saisit le tissu, réflexe immédiat.
— Ce n’est pas une sorcière, c’est Échidna.
J’ai connu Échidna. Elle est bien pire qu’une sorcière. Sauvage, indomptable, la force brute sous une beauté trompeuse.
Altyna caresse le tatouage, concentrée sur le grain de peau et les détails du dessin.
— Pourquoi elle ?
Ses doigts suivent le tracé, du ventre au pli de l’aine, jusqu’à l’endroit où il disparaît, inachevé. Elle souffle doucement.
— Ça te ressemble, il sera splendide.
Greta est immobile. Muette. Altyna relève la tête, scrute son visage. Une pause.
— Je ne t’imagine pas prendre un motif au hasard.
La main toujours crispée sur la serviette, Greta finit par répondre.
— Échidna est un être mythologique. À la fois femme et monstre. Symbole de fertilité et d’indépendance. Mère de nombreuses créatures connues… Cerbère, le Sphinx.
Un silence.
— Intéressant. Tu as des enfants ?
Greta inspire. Une seconde.
— Non.
Altyna recule devant la sécheresse de la réplique. Elle ouvre la bouche, la referme, puis sourit.
— Bon, allez, on attaque alors.
Elle ajuste doucement la serviette.
— Je vais la plier un peu, tu pourras la garder en place. Ça te va ?
Greta quitte sa posture défensive et hoche la tête. Altyna enroule délicatement le tissu et découvre le côté droit et l’aine.
Durant un instant, Greta hésite, puis pose sa main sur son sexe afin de la maintenir.
— Je vais te raser et te désinfecter, puis on étend le dessin. Écarte un peu ta jambe.
À nouveau, la concentration lors du tatouage est extrême. Sa tête se vide, ne reste que les gestes et l’esprit de la forme qui flottent dans ce vaste espace mental. Le travail est minutieux et accompagné du vrombissement léger du stylo. À travers les yeux d’Altyna, j’aperçois la main libre de Greta.
Poing serré, une contraction à chaque passage de l’aiguille.
Celle qui tient la serviette est tendue, pressant fermement le tissu contre son corps. Le temps file. Altyna retire la pointe et éteint le l’appareil.
— Ne sois pas si crispée, tu t’en sors très bien.
Elle essuie doucement la zone tatouée.
— La partie charnue, c’est fini. Maintenant, au tour de l’aine.
Greta avale sa salive.
— Ça va faire mal ?
— Non, douleur et souffrance, ce n’est pas pareil.
Elle rit.
— Mais oui, ça pique un peu. Ça te dit d’écouter de la musique ?
Elle jette ses gants, s’approche d’un vieux poste de radio. Un gros son électro envahit la pièce.
— Ça te va ?
Greta hésite.
— Comme tu veux… Je ne connais pas.
Altyna s’assoit sur sa chaise, jambes croisées. En face d’elle, Greta, à moitié nue, tente de faire bonne figure. Son regard glisse vers la porte, inquiet.
— Tu es sûre que personne ne va entrer ?
Sans un mot, Altyna pivote, tend le bras et actionne le verrou d’un claquement sec. Toujours son grand sourire.
— Évidemment que non. Tu peux lâcher la serviette, elle ne va pas s’envoler.
Greta ôte sa main et serre les cuisses. Altyna baisse les yeux vers le tatouage, l’observe. Derrière la professionnelle, elle sent l’attirance la gagner. Greta. Sa timidité, sa classe, cette pudeur élégante. Et cette peau parfaite. Assise du côté de la hanche exposée, elle se retient. Cette douceur la trouble, la tire vers un désir qu’elle contient tant bien que mal.
— Je peux te demander quel est ton boulot, Greta ?
— Je suis fonctionnaire, depuis un an et demi. Je travaille au ministère des Affaires étrangères comme attachée diplomatique.
Altyna hausse un sourcil, impressionnée.
— Vraiment ? C’est classe ça. Mais tu fais quoi ?
Elle plisse les yeux.
— Des réceptions chez l’ambassadeur ? Genre, tu manges des chocolats ?
Greta pouffe de rire.
— Presque ! Je fais attention à ma ligne…
Elle reprend son sérieux, mais son sourire reste.
— Je m’occupe de recevoir les délégations étrangères, je surveille que tout se passe bien.
Elle marque une pause.
— Mais surtout, je veille à ce qu’il y ait toujours des chocolats.
Altyna hoche la tête.
— Mais alors, tu côtoies des grands pontes ou quoi ? Le ministre ?
— Ah oui, le ministre… mais c’est un con.
Elle hausse les épaules.
— Il sourit à tout le monde, mais ça s’arrête là. Je ne suis même pas sûre qu’il connaisse mon nom.
Elle prend une voix faussement pompeuse, imitant son supérieur.
— « Vous, faites ça. Vous, occupez-vous de ci. »
Elle roule des yeux.
— Je suis pas ton larbin ! Je le pense… mais je lui réponds : Bien, Monsieur le Ministre, que vous êtes grand, que vous êtes beau Monsieur le Ministre.
Altyna rit.
— Et l’ambassadeur américain ?
Elle fait non de la tête avec un petit sourire désolé.
— Je suis spécialisée en Asie Mineure, c’est moins prestigieux.
Elle hausse les épaules.
— Bon, il faut bien commencer… Mais la semaine prochaine, je vais rencontrer le Chancelier, pour une grosse négociation. C’est la première fois ! Peut-être qu’il me remarquera.
Les yeux de Greta brillent. Sa retenue s’est évaporée pour un temps. Son corps est détendu, ses bras plus mobiles.
— Si tu t’habilles comme aujourd’hui, il ne pourra voir que toi, Greta.
— C’est vrai ? Tu es gentille, mais ce n’est pas trop le style de la maison.
— On boit un café et on s’y remet ?
Après la pause, Altyna enfile une nouvelle paire de gants.
— Écoutes, tatouer à l’intérieur du pli inguinal, c’est plus délicat… pour moi, mais aussi pour toi.
Elle lui adresse un clin d’œil.
— C’est la première fois pour toi, tu seras peut-être un peu gênée. Ne t’inquiète pas, j’ai l’habitude.
— Je… dois enlever la serviette ?
Altyna rigole.
— Non, garde-la !
Elle tapote doucement le fauteuil.
— Par contre, je vais te demander d’écarter cette jambe et de la poser là.
Elle désigne le siège.
— Je vais me placer au milieu.
Greta obéit, mal à l’aise, et Altyna sort un tabouret bas rembourré de sous la table, s’installe à genoux et avance la tête à quelque centimètre du tissu.
— Je vais devoir tendre l’épiderme, je vais mettre mes doigts ici, je peux ?
Sa main se glisse à côté de celle de Greta. Les muscles de sa cuisse frémissent. Elle répond faiblement.
— Bien sûr, c’est ton boulot.
Elle relâche lentement sa prise sur la serviette et ramène son bras le long de son corps. Altyna appuie délicatement pour étirer la peau et penche son visage, tout près du dessin. À l’instant où la pointe touche l’épiderme, Greta lâche un petit cri.
— Ça vibre, c’est surprenant.
Sa respiration est courte.
— Ça fait mal et en même temps… ça vibre.
Altyna progresse, chaque mouvement provoque un minuscule spasme.
Greta s’agrippe aux bords de la table. Son corps est contracté, les muscles bandés.
— Détends-toi, Greta, ça ne va pas ?
Greta avale sa salive.
— Oui, oui… c’est bon, c’est un peu bizarre.
— Je continue ?
— Oui…
Concentrée sur le dessin, Altyna s’applique à garder la peau lisse et tendue. Elle ne remarque pas que son gant glisse imperceptiblement sur la droite. Elle appuie fermement pour maintenir le bassin. Chaque tressaillement se transforme en caresse involontaire. Greta ferme les yeux, crispée. Elle se mord la lèvre. Elle lâche un gémissement et relève la tête.
— Arrête, s’il te plaît.
Altyna s’interrompt.
— Ça ne va pas ?
— Deux secondes.
La main de Greta tente de remettre la serviette en place. Sa poitrine et le début de son cou sont rouges. Altyna s’aperçoit enfin de sa maladresse et retire son bras.
— Je suis navrée, j’étais concentrée.
— C’est rien… c’est moi qui suis désolée.
Greta baisse la tête.
— Je ne sais pas ce qu’il m’arrive… Je suis ridicule.
Tétanisée de honte, ses doigts tremblent sur la serviette. Altyna sourit.
— Mais non, c’est courant quand on tatoue aussi près du sexe.
Greta écarquille les yeux en entendant le mot.
— Avec les femmes, ça coule un peu, mais tu devrais voir avec les hommes. Difficile de se cacher.
Elle fait glisser son pouce sur ses phalanges, brillantes, et décide de changer de gants.
— Un jour, j’ai eu un type, le mec avec un énorme engin. Je dois lui tatouer le pubis et il y a ce machin gigantesque qui se balade partout, comme un gros boa.
Altyna, concentrée sur son histoire, repose son stylo.
— Moi je ne veux pas la toucher, hors de question. En plus, j’ai besoin de mes deux mains. Le client est rouge comme une tomate.
Elle mime la scène.
— Alors je lui demande de la tenir bien droite, pour que je puisse travailler. Tu vois le tableau ? Une heure avec ce truc à 2 centimètres de mon visage. Encore heureux qu’il ne m’ait pas arrosé. Parce que ça aussi ça….
Elle finit par prendre conscience de la mine horrifiée de Greta et reprend l’air professionnel.
— Oui… enfin bon, l’important est que ça peut arriver à tout le monde et que ce n’est pas grave.
— D’accord, je crois que j’ai bien compris. C’était très… visuelle comme explication. Mais si cela te va, on peut terminer une autre fois ? Je dois retourner au bureau.
Altyna revient avec les pansements et le désinfectant.
— Tu peux t’essuyer avec la serviette, Greta, elles sont jetables. Est-ce que tu aimerais que je te laisse un moment seule… pour souffler un peu ?
Greta roule des yeux en secouant la tête. La tatoueuse lui sourit, espiègle.
— Je te taquine ! Je suis désolé de t’avoir mis mal à l’aise, c’était involontaire. Et toi, tu n’as pas à avoir honte.
Elle finit de placer le pansement.
— Écoute Greta, pour me faire pardonner, est-ce que je peux t’inviter à sortir ? Il y a une grosse fête samedi soir. J’y vais avec des amis, si tu veux, tu es la bienvenue.
Elle la regarde dans les yeux.
— Ça me ferait vraiment plaisir que tu sois là. Bon, je te laisse t’habiller.
Annotations