Chapitre 3.6 - L'offrande
— Tu as ta carte de crédit ?
Greta hoche la tête. Elle retire la carte de sous le latex tendu sur sa poitrine. Altyna suit le geste, un sourire en coin.
— J’espère que le sans contact fonctionne… parce que la mienne est trempée.
Elle glisse deux doigts sous l’avant de son short, en extrait un angle de plastique luisant. Greta ne répond pas. Son regard frôle l’objet, sa paupière tressaille et il remonte aussitôt.
— Viens, on va retrouver Tania et Bernie. On est presque nues, inutile de passer aux vestiaires.
Elles s’engagent dans un couloir en béton brut, obscur, qui débouche sur un escalier industriel. Le métal s’élève vers une tempête de basses qui cognent et avalent tout.
Altyna sent Greta ralentir et s’immobiliser au seuil de la première marche. Elle observe l’ouverture béante qui pulse, le regard fixe. Elle est figée, incapable d’avancer, puis agrippe notre main. Sa peur touche Altyna au cœur, elle s’accroche à elle, raide. Altyna se penche vers elle et lui souffle.
— Ne t’inquiète pas, je reste près de toi.
Elle l’emporte avec elle, puis l’espace s’élargit.
Une cathédrale de bruit et d’ombres, déchirée par les stroboscopes. Le sol tremble sous la musique. À chaque flash, des silhouettes surgissent, disparaissent. L’air est saturé de sueur, chargé d’une odeur de fer et de sel.
— Viens, on commence par un verre. Je te fais visiter. J’espère qu’on retrouve Tania, c’est Manu qui a tout avec lui.
Greta se colle à Altyna et elles foncent vers le grand bar qui borde la salle. Suspendues, des passerelles surgissent dans la lumière, bondée de monde.
Elle interpelle une serveuse et commande deux vodkas pommes. L’énergie qui gronde est terrifiante, elle me rappelle la force brute des titans. La musique est hypnotisante. Elle nous entoure, pénètre le corps. Altyna est dans son élément. Le martèlement sonore est une horloge qui nous ancre dans l’instant. Elle vit à fond, son esprit libre fait échos aux basses et gagne en puissance.
Je crois que j’ai peur.
L’excitation et la joie qui fleurissent dans son âme rongent ma lucidité. Je me sens au bord du précipice, attirée par le vide.
Quand elle se retourne, je découvre Greta perdue entre fascination et terreur. Elle regarde la salle, les flashs et les ombres surgissantes. Altyna a les bras ouverts, un verre dans chaque main. Greta recule, son dos se plaque à nous. Nos seins se collent à sa peau nue. Ses cheveux caressent notre visage et son parfum nous effleure comme le chant d’une sirène.
C’est trop, trop d’émotions, trop de sensations ! Je perds mon identité alors que l’instant m’engloutit. Mon passé, Zeus et ses trahisons, l’Olympe et ma majesté. Je n’en ai plus rien à faire, peu m'importe le passé. Seuls compte mon ventre contre son dos et son parfum. Ce n’est plus Altyna, c’est moi qui exige ce corps. Je veux le posséder en entier. Aphrodite se gausserait bien si elle me voyait, moi qui l’ai ignorée et ridiculisée depuis la nuit des temps.
Je découvre des souvenirs d’Altyna, des techniques inconnues. Le bout de notre langue qui se presse contre un téton ou notre bouche qui explore deux cuisses, la chaleur de ce contact et son goût délicat. Le besoin est impérieux.
J’ordonne.
Embrasse son épaule !
Et elle m’obéit ! La tête d’Altyna se penche, ses lèvres effleurent la peau. Son esprit se cabre au dernier moment, et refuse, apeuré par son audace. Elle se répond à elle-même.
Non pas comme ça !
Je suis agacée et frustrée. Pour la punir, je projette ce qu’il reste de ma présence dans son ventre et j’y mets littéralement le feu. Altyna écarquille les yeux puis les ferme, elle rejette son dos contre le bar. Elle pousse un petit cri, se redresse et bouscule Greta.
Jambes serrées, cuisses et abdos contractés, Altyna tend un verre sous le nez de Greta qui fronce les sourcils.
— Ça va Altyna ?
— Oui…
Elle aimerait gémir, se déshabiller, se caresser, mais parvient à demeurer immobile. Dans un effort de volonté, elle porte la boisson à sa bouche, la main tremblante. La foule vibre en face de nous, je relâche mon emprise sur Altyna. Je sens la ferveur qui naît de ce rythme entêtant. Je veux plonger dans cette transe, me noyer dans l’oubli.
— Allez, cul sec, et on va danser ?
Le liquide frais et l’alcool desserrent l’étau de tension dans le ventre d’Altyna. Elle invite Greta à la suivre dans le chaos, mais Greta l’arrête.
— Non je ne suis pas prête, je crois qu’il m’en faut un peu plus.
Elle commande quatre shots de tequila, qu’elles avalent d’un coup.
— OK, on peut… on y va.
Nous saisissons sa main et nous nous enfonçons au cœur de la piste. L’alcool, l’obscurité, les flashs, les fantômes qui nous entourent, tout contribue à la dissolution de nos identités. Corps et esprit en transe, fusionnés à la musique. Nous tenons les mains de Greta qui semble s’être abandonnée. Sa figure apparaît dans les éclairs lumineux, yeux fermés, lèvres entrouvertes. Si belle.
Le temps s’étire et la sueur perle sur notre front et notre poitrine. L’attention d’Altyna est attirée par des appels et mouvements.
— Titi ! Titi !
Tania, Bernie et Manu surgissent tels des spectres. Le visage de la rousse se colle au nôtre. Elle est hilare, les yeux brillent intensément, pupilles dilatées.
— T’es lààà. On vous cherchait partout.
Derrière elle, Manu danse, sa tête sur son épaule, il affiche un sourire béat. Bernie saute gaiement autour de Greta, lui arrachant un rictus gêné.
Tania nous entoure de ses bras, nous embrasse sur le coin des lèvres et éclate de rire.
— Je suis trop heureuse ! Attends… on ne t’a pas oublié ma chérie.
Elle se tourne vers Manu, l’embrasse et lui suce furieusement la langue, puis elle lui chuchote en hurlant quelques mots à l’oreille. Il hoche la tête, puis tend un sachet tiré de sa poche. Altyna le place au chaud à côté de la carte de crédit et lâche un petit baiser sur la bouche de Tania et Manu.
— On se retrouve plus tard en haut, au Panorama ?
Tania se penche.
— Tu ne restes pas avec nous ?
Altyna jette un regard à Greta et Tania nous répond par un clin d’œil.
— Bonne chance alors.
Elle se remet à danser avec Manu tout en lui dévorant soigneusement le visage.
Greta nous scrute, elle a suivi notre échange, ou plutôt ce qu’elle a pu en apercevoir dans l’obscurité. Son immobilité la fait jaillir dans les éclairs des stroboscopes, un point fixe dans un décor ivre. Un ange en robe de latex, sexy comme un diable.
— Viens ! Je veux te montrer quelque chose !
Greta me regarde et fait signe qu’elle n’a rien compris. Je la saisis par le coude et nous nous dirigeons vers le bord de la piste, de l’autre côté des gigantesques colonnes. Dans la pénombre, des grandes banquettes de béton créent des espaces de repos et d’intimité.
Nous nous asseyons côte à côte, le volume sonore nous force à nous parler au creux de l’oreille. Nos bras se frottent, humides de transpiration.
— Ça te plaît ?
Greta hoche la tête, comme un enfant qui vient de découvrir un nouveau parfum de glace.
— Écoute Greta… si tu veux vraiment vivre l’expérience Berghain. J’ai ce qu’il nous faut.
Altyna sort le petit sachet. Greta se recule, tendue.
— C’est quoi ? De la cocaïne ?
Elle secoue la tête.
— Je n’ai jamais…
Altyna pose son doigt sur la bouche de Greta.
— Ce n’est pas de la coke. Juste du MDMA. Rien de méchant. Ça te fait vibrer, ça ouvre ton corps. C’est comme… un frisson qui ne s’arrête jamais. Ne t’inquiète pas, je vais te montrer. Donne-moi ta main, je commence, tu le feras si tu le veux, tu n’es pas obligée.
Elle l'a tend, nous laissons tomber un petit tas qui scintille sous la lumière. Nos visages se touchent presque, je sens son souffle chaud. Nous baissons la tête et effleurons sa paume de nos lèvres avant d’y poser la langue. Le goût amer et granuleux des cristaux colle à nos papilles. Nous nous attardons à recueillir chaque fragment, un à un. Sa peau est tiède. Nous léchons une dernière fois pour capturer les dernières miettes. Je la sens frémir.
Greta regarde sa main, brillante de salive. Je tends la mienne, ouverte, le sachet prêt à verser. J’attends. Un instant, je crois qu’elle va reculer, mais elle incline la tête. Sa langue effleure ma peau, chaude, humide et un gémissement m’échappe, incontrôlable. Elle prend son temps. Ses lèvres me frôlent une dernière fois avant qu’elle ne se redresse.
Était-ce un baiser, ou juste une illusion ?
Elle me regarde interrogative.
— Ça ne me fait rien…
Je rigole et l’invite à se lever.
— Attends, il faut au moins 20 minutes avant que ça monte, viens on va boire un verre.
Au début, ce n’est qu’un frémissement, une ondulation invisible dans l’air, un déplacement subtil du monde autour de moi. Puis, lentement, la matière elle-même se dilate, respire. Mon âme pénètre complètement le corps d’Altyna. Je ressens chaque fibre de muscle, chaque parcelle de peau. Je danse, non, je suis la danse. Une particule divine, un fragment d’étoile en fusion, projetée dans une réalité trop étroite pour me contenir. Mes bras tournent autour de moi, je rebondis et plonge dans la musique et l’obscurité.
Zeus, au secours ! Je ne suis plus une déesse, juste de la chair brûlante, une brindille dans la tempête. Je pourrais me briser, ici, maintenant. C’est insupportable. Et pourtant je n’ai jamais été aussi vivante, aussi tangible.
Une chaleur, soudaine, enserre ma jambe. Je lève les yeux. Greta rit, la tête basculée en arrière, gorge offerte aux lumières stroboscopiques. Nos corps se collent, se moulent l’un à l’autre. Le temps s’efface. Il ne reste que nous, liés dans une étreinte intime. Nous nous connaissons à peine, pourtant, je n’ai jamais été si proche de quelqu’un. Pas moi, Altyna… ou moi peut-être. Greta me regarde, ses cheveux plaqués au visage.
— J’ai soif.
Nous allons chercher de l’eau et retournons nous détendre dans un coin sombre de la salle, à l’abri de la musique. Elle me sourit.
— J'adore ! Mais je commence à fatiguer.
Elle ferme les yeux et pose sa tête sur mon épaule. Je glisse mon bras sur sa hanche, mes doigts effleurent la courbe dénudée de sa taille.
— Tu veux qu’on reprenne un peu de md ?
Elle me regarde, ouvrant ses grands yeux, toujours blottie contre moi.
— On peut ?
— Greta ?
— Oui ?
— Est-ce que je peux t’embrasser ? J’en meurs d’envie.
Elle se redresse et me fixe. Elle avale sa salive. Je ne dis rien alors que je retire le petit sachet. J’approche mon visage jusqu’à ce que nos nez se rejoignent. Elle reste immobile. Mes lèvres sur les siennes, juste une touche légère.
— Donne-moi ta langue Greta, comme ça.
Je lui montre en sortant la mienne. Elle m’imite et j'y dépose des cristaux.
je m'approche et ma langue effleure la sienne, joue avec. Le goût de la méthamphétamine se mélange à la douceur de nos bouches. Le baiser s’approfondit, s’enroule, devient une fièvre qui nous consume.
Dans un élan incontrôlable, je l’attire sur moi. Son corps glisse contre le mien, ses cuisses ouvertes sur ma taille, sa chaleur brûlante s’écrase contre mon ventre. Elle pousse un soupir, un souffle rauque et fébrile.
Greta ondule contre moi, son bassin cherchant le contact dans un rythme instinctif. Chaque mouvement m'enflamme un peu plus, sa fièvre se mêle à la mienne.
Je suis submergée d’énergie et d’adrénaline. Je la soulève sans effort et l’emporte dans mes bras, à travers la salle obscure. Le mur surgit derrière elle, je la plaque contre la froideur du béton. Sa chaleur contre ma peau, son souffle s’étrangle en un petit cri.
Elle vacille, s’accroche à mes épaules, les yeux mi-clos. Sa jupe est remontée, dévoilant sa nudité dans la semi obscurité. Son ventre se contracte sous mes doigts. J’ai faim d’elle.
Je m'agenouille devant elle, ses jambes s’ouvrent en un X audacieux. Elles enserrent l’espace comme les branches d’un autel vivant. J’accueille sa chaleur dans ma bouche. La texture, la douceur qui caresse ma langue se mélangent au goût métallique et salé de son intimité. Les lumières dansent sur le visage de Greta, des flashs bleus et rouges qui découpent ses traits crispés. Elle rejette la cou en arrière, heurte le mur, et fixe le plafond invisible, perdu dans l’obscurité pulsante.
Ses mains se posent sur ma tête, puis saisissent mes cheveux, violemment. La douleur me fait couler des larmes, c’est terriblement excitant. Je glisse une main dans mon short pour assouvir le désir qui me dévore. Ses mouvements s’accélèrent et ses muscles se crispent, elle appuie mon visage contre elle. Un cri surgit, rauque et primal, un hurlement qui se noie dans le chaos sonore du club. Ses yeux s’écarquillent et son corps entier se tend, prêt à se briser.
Une vague jaillit d’elle. Tiède, lumineuse. Un déferlement d’extase. Je ne bouge pas. Le présent glisse sur ma peau, inonde ma gorge et trace des rivières brûlantes sur mon ventre, mes bras, mes cuisses. Je regarde Greta, ses prunelles brillent d’une stupeur sauvage. Elle contemple mon visage ruisselant. Elle ressemble à une prêtresse en pleine offrande, le corps béni par la béatitude. Une nymphe d’Aphrodite, dévouée au plaisir sacré.
Elle se laisse tomber sur mes genoux et me serre fort. Je l’entends rire et pleurer à la fois, secouée de spasme. Je prends sa tête entre mes mains et l’embrasse. Je lui chuchote à l’oreille.
— Tu m’as fait le plus beau des cadeaux, merci.
Aphrodite, je me suis trompée. Moi, Reine des Dieux, j’ai ignoré le seul pouvoir capable de lier deux âmes à jamais.
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