Chapitre 3.7 - Atalante

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L’esprit d’Altyna est enfin au repos, plongé dans le sommeil. J’ai réussi à me réfugier dans son inconscient, une zone qui échappe à la torpeur. C’est un endroit où l’on peut faire de très mauvaises rencontres, mais encore une fois, Altyna n’est pas comme les autres. Cette mortelle est propre, même son subconscient n’est pas envahi de monstres cachés, de traumatismes refoulés.

Je repense à la veille, je crois que je me suis perdue durant ces quelques heures. Perdue dans des illusions et des sortilèges qui m’ont aveuglée.

D’abord ce désir, si étranger à ma nature, puis cette satisfaction pure. Le reste de la nuit n’est qu’une longue suite d’images floues. L’alcool, la drogue et l’excitation de la relation naissante. Je me suis abandonnée dans ce bouillonnement d’émotions. Mes souvenirs se résument à des flashs et des sensations. Le visage hilare de Tania, des baisers, des caresses et des cris. Dans ce tourbillon, l’esprit d’Altyna a pris l’ascendant. Je me suis fait ballotter dans son corps, enflammant ses sentiments sur mon passage, dans une confusion complaisante.

J’ai commencé à reprendre conscience alors que le soleil de l’après-midi a frappé la tête d’Altyna. La porte de ce temple de perdition s’est ouverte et la réalité a surgi, ce contraste a brisé mes illusions sur la nuit passée. J’aurais voulu me mettre en colère, mais j’étais trop épuisée.

Éblouie, les yeux plissés, Altyna s’est retournée vers Greta. Son apparence m’a impressionnée, grosses mèches de cheveux plaquées sur le crâne et le visage, maquillage ravagé, teint blême et cernes creusés. Altyna le remarque, mais elle ne s’en offusque pas, non, elle la trouve encore plus belle ainsi. Je ne comprends rien à cette femme décidément.

Nous sommes restées silencieuses dans le taxi. À l’appartement, nous avons découvert Bernie assoupi sur le canapé. Altyna a guidé Greta vers la salle de bain et la douche. Le maquillage, la sueur et les traces de la fête ont coulé en rivières noires à nos pieds. Encore humides, nous nous sommes glissées dans le lit. La main d’Altyna l’a effleuré en caresses lentes. Sur un sein, ses lèvres contre son épaule, interrompues par le souffle régulier de Greta, endormie.

Elle sommeille à présent. Je repense à la semaine et à la nuit passée. Je suis indignée. Furieuse contre ma propre faiblesse, furieuse contre Zeus. Le piège était habile, contaminer mon esprit avec ses désirs vulgaires et ses plaisirs futiles. Moi ! Sa Reine ! Sa sœur et son épouse ! Abaissée à m’enivrer, à boire à la source même de l’amour. Non pas de l’amour, l’amour c’est le mariage, l’amour c’est la fidélité. Je laisse l’accouplement à Aphrodite, cette catin immortelle. Ma vengeance sera terrible. Je vais réduire l’Olympe en cendres, je vais faire payer à Zeus chacune des humiliations qu’il m’impose.

Au fond, je n’en veux pas à Altyna. Elle n’est qu’une victime collatérale dans cette mascarade, une marionnette inconsciente. Mais moi, je ne plierai plus. Je ne laisserai plus cette confusion m’envahir. Je resterai ferme, distante, immuable comme la Reine que je suis. Et je vais aider Altyna, l’obliger à trouver le chemin de l’amour véritable et du mariage.

Altyna ouvre les yeux, réveillée par Greta en panique.

— Il est 19 h ! Je dois rentrer Altyna. Mon Dieu, je ne suis pas prête pour demain…

La tête d’Altyna sonne comme une cloche géante, une barre écrase ses tempes, sa langue est sèche et gonflée.

— Mais, c’est dimanche…

— Non, tu ne comprends pas ! Je ne savais pas que ça allait prendre autant de temps. Je pensais qu’on sortait juste boire un verre… Non, non, non…

Elle se frappe le front.

— L’interprète… je devais l’appeler à midi. C’est la catastrophe.

Altyna se redresse et s’appuie sur ses coudes.

— Le dimanche !?

— Oui, le week-end, ça n’existe pas au ministère !

Greta se lève et reste nue au milieu de la pièce, la main devant son pubis, la mine désespérée.

— Mes habits sont encore dans la chambre à Tania !

— Attends.

Altyna se lève et sort du placard un short et un t-shirt. Greta les enfile et se dirige vers la porte. Altyna l’intercepte juste avant.

— On se revoit ? Je peux t’appeler ?

Greta tourne le regard, et secoue la tête dans un acquiescement flou. Elle sort de la pièce, attrape ses chaussures sur le sol et disparaît.

Altyna reste plantée sur le pas de porte, les pensées brouillées par la surprise et la gueule de bois. Le salon est vide, elle passe le comptoir, ouvre le frigo, saisit un yoghourt et finit la brique de jus d’orange sans prendre la peine de se servir. Elle roule le pot frais sur son front en retournant dans sa chambre. Après deux cuillères, elle pose le pot, prise de nausée. Elle se recouche.

Lundi, 5 heures du matin, elle enfile un jogging et sort dans la rue, marche en direction du Berlin Bunker. Je constate que si Altyna est libre, elle ne manque pas de discipline. Dans la salle de sport déserte, elle pousse son corps à ses limites, pour extirper tous les excès du week-end.

Elle fait le vide dans son esprit, se focalise sur ses muscles, sa respiration. Bref, elle se concentre sur tout sauf Greta. Elle peut se mentir, mais je vois bien que c’est une diversion.

Mais soit, j’admire sa volonté d’acier. À chaque exercice, elle dépasse l’échec et la douleur, pour puiser dans ses dernières réserves.

Cela m’affecte d’une certaine manière, je me rends compte que ma présence est plus forte. Notre fusion durant la nuit a-t-elle changé notre relation ? Alors qu’elle se relève dans un effort quasi désespéré, une barre ridiculement lourde sur les épaules, j’ajoute ma volonté à la sienne, projette mon esprit dans ses muscles. Ses jambes se redressent. Cela marche ! Mon pouvoir a grandi. Je suis impatiente d’expérimenter ces nouvelles capacités.

Altyna file ensuite au salon pour un rendez-vous à 8 h. Un tatouage sur le bras. Elle encaisse et regarde son client partir à 10 h 30. Sport, boulot : faits. Rien d’autre pour la distraire de cette pensée tenace. Greta.

Greta, Greta, Greta, Greta.

Elle passe en revue les différentes possibilités qui s’offrent à elle. Elle pourrait se masturber, pour évacuer la tension, ou alors lui écrire, pour boire un verre, ce soir par exemple. Mais ne devrait-elle pas lui rendre ses habits ? Pourquoi ne pas aller au ministère cet après-midi ?

Je rigole, et elle rigole aussi. Cette femme est d’une candeur enfantine. Son plan — se détendre, puis ramener les vêtements, puis proposer à Greta de sortir — est d’une simplicité désarmante. Attendrissant, presque naïf. Mais elle est décidée. Et moi, je la laisse faire. Je suis curieuse de savoir si elle rentrera dans ce palais sans invitation.

Elle passe à l’appartement, récupère les habits et la culotte que Tania a déposés dans sa chambre. Elle s’apprête à les fourrer dans un sac, puis s’arrête. Elle porte le tissu à son nez et inspire. L’odeur de Greta, ses cheveux, sa sueur. Ses cuisses se contractent. Elle soupire et finit de ranger les affaires.

Une brise légère caresse la ville tandis qu’Altyna remonte vers le nord, en direction de Frankfurter Tor, gigantesque carrefour cerné de bâtiments staliniens. Plutôt que de descendre dans le métro, elle traverse la place et bifurque vers un magasin de vêtements de seconde main. Elle entre, salue la vendeuse d’un geste de la main, commence à fouiller les portants sans conviction.

Puis ses doigts s’arrêtent sur un tailleur noir, sobre. Elle l’essaie, il lui va parfaitement. Elle déniche des escarpins à brides fines. Elle achète le tout, retourne dans les cabines. Elle retire son jogging, hésite, puis enlève aussi le reste. Elle enfile la jupe et la veste. Fermée, ça passe. Il n’y a que trois boutons à ouvrir pour tout dévoiler. Elle sort une paire de lunettes de soleil de son sac. La transformation est complète.

Elle demande à la caisse si elle peut laisser ses affaires et revenir les chercher plus tard, prétextant un entretien d’embauche. L’homme derrière le comptoir lui sourit, prend le paquet et lui souhaite bonne chance.

En sortant du magasin, la place s’ouvre en grand devant elle. Altyna contemple la ville, droite sur ses talons, les épaules en arrière. Je reconnais cette posture. Tous les guerriers grecs l’adoptent avant de partir à l’assaut, persuadés de leur invincibilité. Elle aussi, ma fière combattante — non, ma chasseresse. Une nouvelle Atalante en tailleur, prête à traquer sa proie jusque dans la tanière des lions.

Dans le métro, je sens le magnétisme d’Altyna capter les regards. Elle impose. Attirante, féline, mais sauvage. Sa bienveillance, d’ordinaire si claire dans ses yeux, disparaît derrière les verres fumés. Ne reste que la guerrière, droite, farouche, venue des steppes.

Cette femme mérite un mari honorable.

Le ministère fédéral des Affaires étrangères occupe un vaste bâtiment à l’architecture nazie, ancienne Reichsbank reconvertie. L’entrée est une paroi vitrée monumentale, qui donne sur une cour intérieure lumineuse. Malgré l’absence de colonnes, je reconnais là une forme de majesté. Sobre, mais digne. Cette Greta travaille ici. Peut-être est-elle plus puissante que je ne l’imaginais.

Altyna passe la porte coulissante et se dirige vers la petite réception sur la droite. Le fonctionnaire la regarde s’approcher, et pas seulement dans les yeux.

— Je peux vous renseigner, Madame ?

— Bonjour. J’ai rendez-vous avec Madame Margarethe Müller. Je suis Altyna Vogel.

Il tape quelques lettres, décroche le téléphone.

— … Bonjour, Madame Müller, votre rendez-vous est là… Madame Vogel… Très bien, une seconde.

Il plaque le combiné contre sa poitrine.

— Vous dites avoir rendez-vous ?

— Oui, elle attend… Elle attend des documents très importants, urgents même.

Elle tapote le sac.

— Dites-lui bien que Madame Altyna est là.

Il reprend :

— Vous êtes là ? … Madame Altyna dit qu’elle a des documents urgents pour vous… Très bien. Je la fais patienter.

Il raccroche.

— Madame Müller vient vous chercher. Vous pouvez attendre ici. Préparez vos papiers, et commencez à remplir ce formulaire.

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