Chapitre 5 - Reconnaissance imprimée
The Cure - Alone
Lyra
Il me faut quelques instants pour reprendre le contrôle. Mon cœur tambourine encore, répercutant l’impact de cette rencontre étrange avec Daemon. Ce regard… cette intensité… comme un frisson ancré sous ma peau, persistant, lancinant.
Mais au lieu de me paralyser, ce frisson m’anime. Il pulse en moi, comme une présence insaisissable. Un courant invisible, une attraction sourde qui m’entraîne. Mon corps l’accepte, mon esprit lutte pour le nommer. Je ne peux qu’avancer.
Le parfum s’estompe, se dilue dans l’air encore frais du matin, ne laissant qu’une impression frustrante, comme une pensée à moitié effacée, insaisissable.
Je traverse le parking, l’air devient plus respirable. Plus ordinaire. Mais cette sensation ne me quitte pas. Un déséquilibre subtil, une anomalie invisible. Quelque chose m’échappe, et cette ignorance me dérange.
Dès que je passe les portes vitrées, l’atmosphère change. L’air extérieur, chargé du quotidien urbain de la ville, cède la place à quelque chose de plus brut, plus énergisant. Plus vivant. Une présence diffuse s’accroche à moi, comme une tension retenue prête à s’exprimer. Une chaleur imperceptible flotte dans l’espace. Douce mais insidieuse, s’infiltrant sous ma peau au même rythme que l’étrange tension qui règne ici. Ce n’est pas qu’un bâtiment. C’est un organisme. Et il respire.
Le hall est baigné de lumière, mais l’éclat des surfaces vitrées ne parvient pas à masquer l’énergie brute qui imprègne l’espace.
L’odeur de café chaud flotte dans l’air, mêlée à une touche d’armoise, à la fois herbacée et légèrement âcre. Mais ce qui capte vraiment mon attention, c’est cette note boisée, profonde et persistante, celle qui me suit depuis mon arrivée dans cette ville.
Ici, elle est plus forte. Plus enracinée. Comme si ce lieu en était l’origine.
Mon regard se pose sur le mur derrière la réception. Le logo de Lykos Industries est projeté, animé, presque trop réel.
Un loup argenté hurlant à la lune. Son corps se dessine et s’efface au rythme du mouvement, ses contours ondulant légèrement sous l’effet de la lumière. Les arbres sombres qui l’entourent tremblent dans l’ombre, comme s’ils oscillaient sous un vent invisible.
Un frisson me traverse. L’illusion est saisissante. L’animation donne au loup une présence étrange, presque vivante. Pendant une seconde, j’ai l’impression qu’il me fixe.
Une tension familière s’accroche à ma peau, une sensation que je ne parviens pas à nommer. Je secoue la tête. Ce n’est qu’un logo. Rien de plus.
Je force mes yeux à quitter l’image et balaie enfin l’espace du regard. Le hall est vaste, épuré, mais imprégné d’histoire. Loin du modernisme froid des grandes entreprises. Ici, tout semble pensé pour préserver l’essence du passé. De grandes surfaces vitrées laissent filtrer la lumière naturelle, contrastant avec les piliers en pierre brute qui émergent comme des vestiges d’un temps révolu. Entre tradition et modernité, tout ici semble avoir été restauré, non pas pour effacer l’ancien, mais pour mieux le sublimer.
Mon regard est attiré par le mur sur ma gauche, où une série de portraits en noir et blanc s’alignent, imposants. Des visages aux traits marqués, aux regards intenses, gravés dans le temps. Je m’arrête, fascinée. Leur présence est écrasante. Un fil invisible semble les relier, comme si chacun portait le même héritage, la même certitude inébranlable d’appartenir à quelque chose de plus grand.
Mon regard glisse de l’un à l’autre… jusqu’à s’arrêter net.
Daemon Lykos.
Il est là, plus jeune que tous les autres. Cela me frappe. Tous ses prédécesseurs dégagent une puissance assise, établie, forgée par le temps.
Lui… Il est différent. Il n’incarne pas seulement un héritage. Il porte dans sa posture la promesse d’un changement, d’un renouveau.
Près de l’accueil, un petit salon attire mon attention. Des fauteuils en velours vert sauge sont disposés autour d’une table basse en bois massif, contrastant avec le minimalisme du reste du hall. Sur un petit présentoir, des brochures parfaitement alignées détaillent sans doute les différents pôles de l’entreprise.
Un groupe y est rassemblé autour d'une jeune femme au visage doux. Ils discutent à voix basse, leurs murmures formant une cadence étrange, presque trop harmonieuse.
Lorsque je passe devant eux, leurs regards se tournent vers moi. Comme un seul homme.
Mon souffle se suspend. Est-ce eux, le "on" dont parlait Daemon ? Ou faisait-il référence à quelque chose de plus vaste, de plus diffus ? Quoi qu’il en soit, une certitude s’impose : je suis attendue. Et pas comme une simple stagiaire. Ce qui est déroutant.
Une partie de moi rejette cette impression. Cette sensation qu’il me manque des pièces, que des attentes pèsent sur moi sans que je les comprenne. Comment être à la hauteur de quelque chose dont on ignore tout ?
L’autre partie… L’autre partie est attirée. Happée. Par ce lieu. Par cette résonance qui semble l’animer. Et puis, il y a Daemon… Il est encore là, dans mes pensées, sous ma peau. Je n’arrive pas à le chasser de mon esprit. Je le cherche du regard avant même de m’en rendre compte. Un frisson me traverse, je ne comprends pas ce qui vient de se passer entre nous.
J’admets l’attirance. Mais je refuse de me laisser happer par quelque chose que je ne cerne pas encore. Il en est hors de question.
Alors que je m’avance vers l’accueil, la jeune femme se détache du groupe et vient à ma rencontre. Grande, élancée, avec des cheveux bruns qui tombent en cascade sur ses épaules. Ses yeux noisette brillent d’une chaleur sincère, et son sourire, sans effort, respire une bienveillance naturelle.
“Lyra, c’est bien ça ?” Sa voix est douce mais assurée. Elle dégage une présence magnétique, rassurante, mais… d’une justesse troublante. “Bonjour, je suis Selene, cheffe des recherches pharmaceutiques et ta responsable de stage ici, chez Lykos Industries. Bienvenue parmi nous !”
J’hoche la tête, tentant de sourire malgré la tension qui me serre encore la poitrine. “Oui, c’est bien moi. Bonjour.”
“Viens, je vais te présenter à l’équipe.” Je la suis vers le groupe. Son parfum m’effleure. Une odeur douce et herbacée, presque sauvage, évoquant la sève et la terre humide après la pluie.
Elle me guide vers le groupe. Le premier à s’avancer est un grand blond aux yeux rieurs. Il me tend la main avec un sourire amical. “Bienvenue dans notre équipe, Lyra.” Je serre sa main, mais un frisson parcourt ma colonne vertébrale.
L’accueil est chaleureux. Trop. Un frémissement d’inconnu plane dans l’air, subtil mais impossible à ignorer.
Puis un homme s’avance. Sa carrure imposante crée une dissonance dans l’ambiance. Sa présence absorbe une partie de la lumière, comme si son énergie propre modifiait imperceptiblement l’atmosphère. Ses traits ressemblent à ceux de Selene : même chevelure brune impeccablement coiffée, mêmes yeux noisette. Mais là où elle rayonne de chaleur, lui dégage une gravité froide, presque militaire.
Il tend la main, sans sourire. “Elias.”
Sa voix est grave, posée, chaque mot soigneusement pesé. Son regard s’ancre dans le mien. Tranchant, scrutateur, comme s’il cherchait à évaluer quelque chose que je ne savais même pas posséder. Ce n’est pas de l’hostilité, mais une intensité presque clinique qui me pousse à soutenir son regard un instant de plus que je ne le voudrais. Un frisson glisse sur ma nuque. Selene intervient avec un sourire éclatant, “Elias est notre expert en stratégie et en logistique. Monsieur Pragmatique, comme on l’appelle.”
Il incline légèrement la tête, un éclair d’ironie dans son regard. “Il en faut bien un.”
“C’est vrai,” renchérit Selene avec un clin d’œil. “Mais il a ses bons côtés.”
“Certains.” J’ai cru apercevoir l’ombre d’un sourire flotter sur ses lèvres, puis s’effacer aussitôt. “Bienvenue, Lyra.”
Je réponds d’un sourire un peu incertain. Ses mots sont polis, mais son regard dit autre chose. Fiabilité. Sévérité. Vigilance.
Le reste des présentations se poursuit, et bien que tout le monde soit amical, je ne peux ignorer cette impression persistante. Quelque chose m’échappe. Ils semblent… trop accueillants. Trop attentifs. Et toujours cette impression qu’ils attendent quelque chose de moi. Mais quoi ?
La matinée commence, et les deux premières heures passent dans un tourbillon de tâches administratives. Selene m’explique le fonctionnement global de Lykos Industries, me détaillant ses différents secteurs d’activités et leur rôle au sein du groupe.
“Lykos est bien plus qu’un simple laboratoire pharmaceutique,” commence-t-elle. “Nous avons plusieurs divisions, chacune spécialisée dans un domaine bien précis.”
Elle m’énumère les pôles d’un ton maîtrisé, méthodique.
La Division Biotechnologies et Génétique occupe les cinq premiers étages, axée sur la thérapie génique, la régénération cellulaire et la biopharmacie. Un projet en cours étudie les propriétés de la Darmatus Danay, une plante aux capacités régénératrices.
Plus haut, la Division Sciences et Technologies Avancées fusionne biotechnologie et ingénierie. On y travaille sur l’IA appliquée à la génétique, des dispositifs médicaux de pointe, et même sur la neuroplasticité.
“Et bien sûr, la Division Sécurité veille à protéger nos découvertes…” ajoute Selene.
Elias, jusque-là silencieux, intervient d’un ton posé. “Les découvertes et bien plus encore.” Son regard glisse vers moi, perçant, calculateur. Il semble évaluer ma réaction, jauger ma compréhension.
Je soutiens son regard une seconde de trop. Une seconde où tout semble suspendu.
Selene reprend aussitôt, comme si elle voulait balayer l’interruption d’Elias. “L'étage 19 est réservé à l’administration et le dernier à la direction.”
Mon regard se trouble malgré moi. Le 20ème étage. Celui où tout converge. Celui de Daemon.
Une tension sourde naît dans ma poitrine. Mon esprit dérive, retourne en arrière. À lui. À son regard perçant, à cette force brute qu’il dégageait. À cette impression insupportable qu’il me connaît alors que je ne sais rien de lui.
Pourquoi cette sensation ne me quitte-t-elle pas ?
Pourquoi cette équipe, malgré toute sa bienveillance, me donne-t-elle l’impression qu’ils me cachent quelque chose ?
Je serre les poings sous le bureau, décidée à ne pas laisser mes doutes m’envahir. Ce n’est qu’un stage, rien de plus. Et pourtant…
Une petite voix murmure dans mon esprit : “rien ici n’est ce qu’il semble être.”
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