Chapitre 6 - Le murmure du doute

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The Cure - Alone

Lyra

Je m’efforce de suivre le rythme. Entre les présentations rapides et l’effort constant pour m’adapter à ce nouvel environnement, le temps semble s’accélérer. Selene est partout à la fois, me guidant avec une aisance qui tranche avec mon propre désordre intérieur. Lorsque l’heure du déjeuner arrive, je suis presque soulagée de pouvoir poser mes pensées quelques instants.

“Viens, on va déjeuner,” propose Selene avec un sourire chaleureux. “Ce sera l’occasion de te présenter à mes frères et ma sœur.”

Je hoche la tête, prenant une inspiration pour me recentrer.

Selene me conduit dans une salle à manger baignée de lumière. Les murs vitrés laissent entrer les rayons dorés du soleil, illuminant les plantes qui foisonnent dans chaque recoin. L’air ici est chargé d’un parfum doux et frais, une combinaison de verdure et de terre humide.

“C’est magnifique,” murmuré-je, presque sans réfléchir.

Selene sourit. “Merci. Cet espace est conçu pour nous rappeler nos racines, au sens propre comme au figuré.”

Je m’arrête un instant pour contempler une forêt peinte en trompe-l’œil sur l’un des murs pleins. L’effet est saisissant, presque hypnotique, comme si un pas en avant pouvait me plonger dans cette nature sauvage.

“Je vois qu’on nous attend.”

On arrive près d’un buffet sur lequel des plats disposés avec soin dégagent des arômes appétissants. L’odeur des épices flotte dans l’air. Cannelle, cumin, coriandre, menthe… un mélange vibrant qui titille mes sens, éveillant mon appétit. Des assiettes colorées regorgent de saveurs. Des crudités croquantes, des mini-cakes de différentes compositions, des viandes grillées dont la cuisson est ajustée selon les préférences de chacun. J’observe, intriguée. C’est plus qu’une cafétéria d’entreprise. Un véritable restaurant au cœur de Lykos Industries.

“Tu connais déjà Elias, mon jumeau,” dit-elle en désignant son frère qui nous attendait pour se servir.

Elias s’approche avec un sourire poli. Sa carrure imposante contraste avec son attitude posée et pragmatique. “Ravi de te revoir, Lyra. J’espère que ta matinée se passe bien.”

“Oui, merci,” dis-je avec un sourire timide.

“Et comme toujours, Elias veille à ce que tout soit parfait,” ajoute Selene avec une touche d’amusement dans la voix.

Je choisis un mini-cake aux légumes et à la volaille. Lorsque j’enfonce ma fourchette dedans, l’odeur envoûtante des épices me happe. Une explosion de saveurs fond sur ma langue. Le parfum du cumin se mêle à la douceur de la volaille, relevé par une pointe de coriandre. Un équilibre parfait.

Alors qu’Elias prend place à ma diagonale, un jeune homme entre dans la pièce d’un pas énergique. Son sourire éclatant illumine instantanément l’espace, et son regard espiègle se pose sur moi.

“Voici Andro, notre petit frère,” annonce Selene avec un sourire indulgent. “Ne te laisse pas berner par ses airs de farceur distrait, il est l’un des plus rigoureux d’entre nous.”

“Alors, la nouvelle recrue ? Pas trop impressionnée par notre monde ?” plaisante-t-il, son ton moqueur adouci par une chaleur sincère.

Je ris doucement, soulagée par son ton décontracté. “Je dirais que c’est plutôt inhabituel et fascinant.”

À cet instant, une jeune femme svelte, aux cheveux châtains ondulés, entre dans la pièce avec une énergie débordante. Sa démarche vive et son sourire éclatant illuminent l’espace. Ses yeux noisette, presque identiques à ceux de Selene, brillent d’une curiosité malicieuse.

“Et voici Astraïa, notre cadette,” ajoute Selene, un sourire complice aux lèvres. “Elle est chargée de la communication de l’entreprise, que ce soit en interne comme en externe. Elle est là pour nous donner une image plus humaine auprès des autres.”

Astraïa me tend la main, son sourire contagieux rendant son énergie encore plus palpable. “Salut Lyra ! Bienvenue, tu es la première à ne pas faire partie des Lykos à cette table. C’est une occasion spéciale.”

Ses mots, bien que prononcés avec légèreté, m’ébranlent légèrement. L’idée d’être la seule étrangère dans ce cercle intime, familial, me donne une étrange impression d’intrusion.

“Il manque Daemon,” glisse Selene avec un sourire mêlant mystère et malice. “Mais il ne déjeune que rarement avec nous. Puis je crois que vous vous êtes déjà rencontrés, non ?”

Un silence s’installe dans mon esprit, comme si son nom avait suspendu le temps. Je sens une chaleur familière se répandre dans ma poitrine, douce mais troublante. Pourquoi suffit-il de prononcer son nom pour que mon esprit vacille ainsi ? Je chasse cette pensée, incapable de l’affronter ici, et détourne rapidement les yeux, fixant la table pour cacher mon trouble.

Le déjeuner est rythmé par les éclats de rire et leur complicité évidente. Leur dynamique est fascinante, je n’avais jamais vu ça auparavant. Un simple regard semble suffire pour qu’ils se comprennent. Elias et Selene échangent des mots à peine audibles, tandis qu’Astraia interrompt souvent Andro avec des plaisanteries taquines. C’est harmonieux, fluide, comme une chorégraphie parfaitement maîtrisée. Mais c’est aussi… déroutant. Cette proximité, si spontanée, me donne l’impression d’être une intruse. Leur complicité, évidente et naturelle, semble exister depuis toujours, imperméable au reste du monde.

Selene interrompt le cours de mes pensées en se tournant vers moi avec un sourire curieux.
“Dis-moi, Lyra, j’ai vu dans ton dossier que ta mère est herboriste ? C’est ce qui t’a poussée à postuler à notre offre de stage ?”

Je relève les yeux vers elle, légèrement déstabilisée par la question. Un bref silence. Mon regard glisse vers mon assiette, où trône un mini-cake aux légumes et à la volaille, nappé d’une sauce aux herbes. Je pique distraitement dedans avec ma fourchette. Je ne peux pas répondre que je suis ici en partie en suivant un rêve. “Euh… Oui, entre autres. Je voulais découvrir un point de vue différent de l’approche traditionnelle de ma mère.”

“On peut donc dire qu’elle t’a transmis un peu de sa passion ? J’imagine qu’être herboriste, c’est fascinant.”

Je hoche la tête, réfléchissant un instant. Une vague froide me traverse. Me rappelant que depuis quelque temps, un mur invisible s’est dressé entre elle et moi. “Elle aime ce qu’elle fait, oui et depuis petite, je trouve ça captivant. Un petit laboratoire magique.”

Selene sourit, comme pour m’encourager à continuer. “Et tu l’aidais ? Petite ? Ou même encore aujourd’hui ?”

Un rire creux m’échappe. “Pas vraiment, elle est très méticuleuse et préfère travailler seule la plupart du temps, surtout pour ses préparations sur-mesure.” Je fais glisser un morceau de cake dans ma bouche, laissant l’odeur épicée m’envahir, comme une tentative d’évasion. Mais le regard de Selene me pousse à continuer, comme si parler en sa présence allait de soi et que mes mots trouvaient naturellement leur place. “Je pouvais la regarder de temps à autre, mais elle ne laissait personne toucher à ses livres de recettes et ses ingrédients. Mais ça m’intrigue, tout ce qu’on peut faire à partir des plantes. Je suppose que c’est en partie pour ça que je suis ici, l’envie de percer ses secrets naturels.”

Elle acquiesce à nouveau, avec cette patience tranquille qui invite à parler sans crainte. Son intérêt ne faiblit pas, mais il n’a rien de pressant. “Et elle te prépare des choses ? Pour toi spécifiquement ?”

Un pincement au creux du ventre. Je baisse instinctivement les yeux vers ma serviette et commence à la plier entre mes doigts. Ses questions semblent légères, mais elles touchent un point sensible. “Oui, elle me fait des compléments pour booster mon immunité. Je les prends depuis que je suis enfant.”

“Oh ! Intéressant. Pour quelque chose de spécifique ? Ou c’est plus général ?”

J’humidifie mes lèvres, mon pouce froissant légèrement le papier fin de la serviette.

“Renforcer mon système face à un pollen rare,” dis-je, un peu hésitante. “Honnêtement, c’est devenu une habitude. Je n’ai jamais eu de crises et aujourd'hui je les prends sans vraiment y penser.”

La question de Selene soulève un point que je n’ai jamais voulu affronter. Qu’est-ce que j’avale tous les jours ?

Je n’ai jamais eu de crises. Jamais.

“Si tu n’as jamais eu de crise c’est qu’ils doivent être bien efficaces !” Elle pose son verre, son sourire toujours aussi chaleureux. “Tu sais, j’aimerais beaucoup voir ce qu’elle a imaginé. Juste par curiosité scientifique. Tu serais d’accord pour qu’on les analyse ?”

Je reste silencieuse un instant, comme si quelque chose venait de s’ouvrir à l’intérieur de mon être. Une part de moi hésite, redoutant ce que ces analyses pourraient révéler. Mais une autre, plus forte, sait que c’est important. Que c’est un pas vers une vérité que je sens proche, presque palpable.

“D’accord,” dis-je enfin. “Pourquoi pas.”

Je sens qu’il s’agit de bien plus que ça.

L’après-midi se poursuit dans une ambiance plus détendue que la matinée, mais mon esprit reste enchevêtré dans un désordre silencieux.

Cette sensation étrange depuis mon arrivée dans le bâtiment ne me quitte pas. Comme un détail important qui m’échappe. Une pensée que je n’arrive pas à saisir.

Et les questions de Selene… Elles résonnent encore dans mon esprit.

Qu’est-ce que j’avale réellement tous les jours ? Mon estomac se serre imperceptiblement. Un doute insidieux s’est insinué en moi. J’essaie de le chasser bien qu’il semble persister discrètement.

Je respire lentement et suis Selene à travers les couloirs. L’atmosphère change. L’air est plus froid, plus aseptisé. L’odeur subtilement métallique des équipements high-tech se mêle aux senteurs plus douces de plantes extraites et préservées sous atmosphère contrôlée.

“Bienvenue dans le cœur scientifique de Lykos Industries,” annonce Selene enthousiaste, en ouvrant une porte vitrée qui donne sur un vaste laboratoire.

L’espace est immense, organisé avec une précision presque chirurgicale. Comme tout ici.

Je suis ébahie par l’agencement méthodique du lieu. De chaque côté, deux grandes salles distinctes s’étendent derrière des parois transparentes.

À gauche, un espace dédié à la biotechnologie et à la recherche cellulaire. Des écrans projettent en temps réel des séquences de croissance tissulaire, et des bras robotiques manipulent des échantillons sous des enceintes stériles. De longs comptoirs métalliques soutiennent des microscopes de pointe, où s’affichent des images de cellules en pleine régénération.

À droite, une section dédiée à la phytothérapie avancée. De grandes cuves en verre contiennent des extraits végétaux en suspension, soumis à différentes expériences. Un mur interactif affiche les analyses moléculaires de plantes rares, et des tables de travail jonchées de flacons étiquetés dégagent une subtile odeur herbacée.

Je retrouve les membres que j’ai rencontrés ce matin.

“Ton travail se situera principalement entre ces deux départements,” m’explique Selene. “Notre objectif est de combiner les avancées biotechnologiques aux propriétés naturelles des plantes pour développer de nouvelles thérapies régénératives.”

Mon regard balaie la pièce, absorbant chaque détail. L’agencement est fluide, conçu pour que chaque donnée récoltée puisse être directement comparée et intégrée aux protocoles en cours. C’est un mélange parfait entre technologie de pointe et exploitation minutieuse des ressources naturelles.

Une vitre teintée sur le fond de la salle me fait froncer les sourcils. Derrière, une salle plus restreinte, isolée du reste du laboratoire. Quelque chose me dit que ce qui s’y passe n’est pas accessible à tous.

Je détourne le regard.

L’espace entier pulse d’une énergie qui me dépasse…

Je ne sais pas encore sur quel projet je serai rattachée, mais je sais que je trouverai cela passionnant.

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