Chapitre 65 : Un autre avenir à envisager

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Ally

Je rentrai chez nous en milieu d'après-midi. Je pensais que Stair serait au local, avec les autres, mais il était là. Il s'était occupé de l'appartement, je le vis d'emblée. Ménage, courses... Une lessive était même étendue à sécher dans la salle de bains, comme je le constaterais un peu plus tard.

Il était assis sur le lit, la basse entre les mains, et jouait. Il avait laissé la porte de la chambre ouverte, je ne pus le manquer en entrant. Alors que je me déchaussais et rangeais mon manteau dans le petit placard de l'entrée, il cessa de jouer et s'approcha de moi. Il m'enlaça, m'embrassa sur la nuque et me demanda :

- Ca a été ta matinée ?

- Oui, ça a été. Moins dur qu'hier, ajoutai-je avec un petit sourire destiné surtout à m'encourager moi-même.

J'avais décidé d'engager la discussion au sujet de notre avenir, en marge du groupe. De nos choix futurs.

- Tu veux prendre un thé ? me proposa-t-il.

J'acceptai volontiers. Il ne faisait pas chaud dehors et même si j'avais pris les transports en commun, le bus ne me déposait pas au pied de l'immeuble, loin de là. J'avais une petite marche à faire et je l'avais mise à profit pour réfléchir encore à la façon dont j'allais lui faire part de mes doutes et de mes interrogations.

Je pris place à la table de la cuisine, regrettant un instant qu'on ne puisse pas avoir un coin salon. Un petit sofa aurait été bienvenu. Après tout, c'était moi qui avais dit que ce n'était pas forcément utile de chercher un autre appartement, à l'issue de la tournée...

Le temps que l'eau soit bien chaude, Stair demeura appuyé contre l'évier, un œil sur la bouilloire, l'autre tourné vers moi. Il avait croisé ses bras et me fixait avec attention. J'étais certaine qu'il sentait que je n'allais pas bien. Sans savoir ce qui me mettait dans cet état et qu'il faisait déjà ce qu'il pouvait pour m'offrir un peu de détente. L'appartement propre, le frigo garni, le thé... Des tas de femmes vivant avec un artiste trouveraient que j'avais une chance folle d'avoir un petit ami aussi attentionné, même s'il avait la tête dans la musique et que ses doigts donnaient toujours l'impression de jouer des notes.

J'avais sorti deux tasses et la théière, avant de m'asseoir. Il fit le service, prit place face à moi.

- Stair, je...

- Ally, tu m'dis c'qui va pas...

On avait parlé en même temps. On se regarda un moment, un peu surpris. Bon, ok. Pas de doute à avoir, il avait bien senti que j'avais un souci. Je soupirai, tournai la cuillère dans ma tasse, puis je dis :

- Ca me préoccupe ce projet de Glasgow, dis-je franchement. Je... Je n'imaginais pas que vous envisageriez d'aller si loin de Manchester. Je pensais que vous vous seriez concentrés sur les alentours, voire Liverpool.

- C'est une bonne opportunité. Mais ça ne veut pas dire qu'on va signer. Gordon est en train d'étudier les possibilités, de voir aussi auprès des banques pour un éventuel emprunt pour les travaux... Que ce soit là-bas ou ailleurs, de toute façon, ça fait partie des démarches nécessaires pour un projet de cette envergure. C'est le projet du groupe, Ally. On a vraiment besoin d'un nouveau lieu et on en a les moyens, maintenant. Aucun d'entre nous n'a envie de retourner en studio à Londres.

- Je sais et j'en ai bien conscience. Je ne discute pas du tout la nécessité pour le groupe d'avoir un lieu plus approprié, voire un studio d'enregistrement si vous en avez la possibilité. Ce qui m'effraie, c'est... Enfin, c'est que ce soit loin de Manchester.

- Tu voudrais rester ici ? me demanda-t-il en prenant ma main et en la caressant doucement.

- Je n'avais pas du tout envisagé qu'on aille vivre ailleurs, en fait, reconnus-je. Et là, ça fait... Enfin, ça fait un peu comme un choc, tu comprends ?

- Yep.

- Je n'avais pas du tout en tête de changer de ville, d'aller même dans une autre région. De m'éloigner de nos familles aussi, de nos amis.

- J'comprends, fit-il avec sérieux. C'est vrai que même si on parle de cette nouvelle salle de répétition depuis un moment, avec éventuellement un studio en plus, on n'avait pas émis l'idée de s'éloigner. C'est l'opportunité qu'on vient de dénicher qui pourrait nous y amener. Ally... J'comprends qu'tu voudrais rester ici. Tu as eu ta vie ici depuis toujours... Moi, j'm'en éloigne facilement, avec le groupe. Les tournées, ça amène à vivre vraiment ailleurs. Et à avoir aussi un autre rythme au quotidien.

- Oui, pas un rythme plan-plan... fis-je remarquer. Parfois, je me demande si nos deux rythmes professionnels sont compatibles...

- Oh là, fit-il d'un coup en fronçant les sourcils. Pas d'ça, baby. Ne doute pas de ça, ok ? Est-ce que le fait d'avoir du boulot depuis quelques semaines, c'est si différent des études ? Tu étais toute la journée à l'école, le soir, tu bûchais encore, même le week-end... Là, une fois que t'as fini ta vacation, c'est fini. On s'voit plus, non ?

- C'est vrai, reconnus-je. C'est effectivement différent des études.

- J'crois qu'il faut qu'tu prennes le temps d'imaginer ce que ça pourrait être de vivre dans une autre ville. Pas forcément Glasgow, d'ailleurs. On aurait pu trouver sur la côte est, à Cardiff ou même à Londres, même si les prix sont... hors de prix, en fait. Là, on n'a rien signé encore. Ca laisse le temps...

Je ne répondis rien. Je réfléchissais à ce qu'il avait dit. Il respecta mon silence, tout en me fixant durant un bon moment, avant de boire quelques gorgées de thé.

Stair

Depuis quelques jours, j'étais en alerte et plus encore, depuis que j'étais revenu de Glasgow. Il s'était passé quelque chose durant mon absence, Ally n'était pas dans son état normal. Fermée, un peu triste... Pourtant, nos familles et nos amis allaient bien, elle me disait aussi que ça se passait bien au travail. Son contrat avait été prolongé et pour une période de six mois, ce qui lui permettrait de travailler jusqu'à l'été. Je m'en réjouissais pour elle car cette première expérience lui convenait bien, elle s'était bien intégrée à l'équipe et elle pouvait même suivre quelques patients sur la durée.

Notre discussion clarifia bien vite les choses pour moi. Je comprenais ses inquiétudes. Je ne voyais pas cependant comment y mettre fin, d'autant que les choses avançaient bien. Le prix de l'entrepôt était relativement bas, Gordon nous avait présenté plusieurs possibilités de répartition des bénéfices, entre nos quatre parts et une pour le groupe. Snoog et Lynn étaient retournés à Glasgow avec lui pour rencontrer plusieurs architectes et leur demander des devis pour la restauration et les divers aménagements. Bref, les choses avançaient.

Un jour que je me retrouvais à la salle de répétition, Lynn m'y rejoignit. Il avait commencé à écrire quelques mélodies et même si nous n'avions encore aucun texte en préparation, on travaillait ces premiers éléments tous les deux. On joua un moment, puis on se prit une bière.

- C'est pas mal, ta dernière compo, fis-je. Faut qu'on trouve des paroles, maintenant.

- Dès qu'on aura signé pour le local, Snoog se r'mettra dedans. Il m'a dit qu'il avait des idées, qu'il écrit dans l'train quand il monte à Glasgow. Il aurait lu un bouquin sur un poète assassiné.

- Hum, j'vois. Il s'sent concerné...

- Yep.

Lynn reprit une gorgée de bière avant de reprendre :

- Comment va Ally ? Ca s'passe bien à l'hôpital ?

- Oui. Son contrat a été prolongé de six mois.

- Ouaip, Jenna m'l'avait dit. Ca lui plaît bien ?

- Yep. Elle s'sent bien dans l'équipe et le boulot est intéressant.

Ce fut mon tour de porter ma bouteille à mes lèvres pour prendre une gorgée, puis je dis :

- Seulement, y'a un souci.

- Ah ?

Je vis le sourcil de Lynn se lever aussitôt. Je savais que j'avais totalement capté son attention.

- Ca la préoccupe qu'on envisage d'aller à Glasgow.

- Elle aurait voulu rester à Manchester ?

- Du moins, qu'on ne s'en éloigne pas trop. Pour garder l'contact avec la famille, les amis... Elle imaginait travailler tout l'temps qu'on préparerait un album, puis partir avec nous pour les tournées. Mais en vivant ici.

- Hum... J'vois. Jenna, elle, elle s'en fiche. Elle a bien kiffé l'Ecosse, ça ne lui déplairait pas qu'on s'y installe. Bon, faut dire que le projet d'appart', c'est motivant aussi.

- C'est pas faux. Mais j'vois pas lancer ce genre de projet pour motiver Ally. J'sens... qu'elle a besoin d'être rassurée.

- Tu devrais monter un week-end avec elle là-haut. Pour lui montrer l'endroit. Sans nous, ajouta-t-il. Pour qu'on l'influence pas. Vous vous baladez dans la ville... En cette période, c'est différent de l'été, elle s'en fera une autre idée.

Je ne dis rien, réfléchissant à la proposition de Lynn : ma foi, ce n'était pas bête.

Ally

Quand Stair m'avait proposé d'aller passer deux jours à Glasgow, pour me montrer le potentiel futur local, j'avais accepté sans hésiter. Il voulait que je me rende compte par moi-même, et pas seulement avec les photos. Nous avions donc fait le voyage en train, non durant un week-end, car je travaillais, mais en milieu de semaine, lorsque j'avais pu bénéficier de mes jours de repos. C'était aussi bien de toute façon, car l'agent immobilier était disponible pour nous faire visiter. Nous le retrouvâmes devant l'entrepôt.

Il fallait avoir quand même un peu d'imagination pour envisager l'installation d'un studio, d'une salle de répétition et de bureaux dans ce très vaste espace, totalement vide. La hauteur de plafond était importante, mais cela ne gênait pas les garçons : au contraire, en créant un faux-plafond, cela permettrait de faire passer tous les fluides nécessaires et notamment une solide installation électrique. Lynn avait tracé une ébauche succincte d'un possible aménagement. Stair avait emporté ce document avec lui et me montra grosso modo où se trouveraient les différentes pièces.

Nous pûmes aussi jeter un coup d'œil à l'étage et là, je compris que Lynn avait un argument solide pour emporter la décision : il envisageait rien de moins que de transformer ces anciens bureaux en loft pour Jenna et lui. Et je devais bien convenir que la vue sur les quais et la rivière était somptueuse et qu'une fois les cloisons entre les anciens bureaux supprimées, ça donnerait un très bel espace, lumineux et certainement chaleureux.

**

- Alors, baby, t'en penses quoi ?

Nous étions attablés dans un pub, proche du B&B que Stair avait réservé pour la nuit, et en attendant notre commande, nous dégustions une bonne bière rousse.

- J'ai un peu de mal à imaginer l'emplacement des pièces, le volume, tout ça... Ce n'est pas évident de se projeter, mais je comprends que l'endroit puisse tout à fait convenir pour le groupe. Indépendamment même du projet d'appartement pour Lynn et Jenna, à l'étage. C'est vraiment très grand.

- Oui, il y a un beau volume. Et ça nous permettrait de faire bien plus qu'on ne le pensait à l'origine.

- C'est à dire ?

- Et bien, quand Snoog a lancé l'idée, on partait sur un studio qui ferait office de salle de répétition. Ce n'est pas incompatible et souvent, c'est ce qu'ont les musiciens pros. Mais là, on peut carrément imaginer deux pièces séparées : un studio d'enregistrement pas forcément très grand, mais qui soit surtout bien pensé sur le plan acoustique. Et une salle de répét', indépendante. Ca peut permettre d'avoir deux groupes en même temps : nous et un autre qui aurait besoin d'un lieu de répétition ou pour enregistrer. Ca peut aider des petits groupes du coin, même pour une courte période.

- Hum, je vois. Et donc la place aussi pour des bureaux.

- Oui. Si, à terme, on cherche à devenir plus indépendants vis-à-vis de la maison d'disques, il faudra que Gordon puisse bosser à proximité. Et il aura certainement besoin d'assistance. On peut même envisager un bureau pour Lucky, pour le site internet.

Je hochai la tête.

- C'est vrai qu'il y a tous ces à-côtés. Je n'y pensais pas forcément... Enfin, je n'ai pas forcément tous ces détails en tête.

- Baby... Même si on signe, on n'est pas bousculé. T'imagines bien que le chantier va durer quelques mois, même si on s'lance prochainement, le studio ne sera pas prêt avant l'été. Ca nous laisse le temps de réfléchir tranquillement, tous les deux, à ce qu'on fait.

- A terme, on viendrait en Ecosse, de toute façon, non ?

- C'est sûr qu'il faudra que j'y sois une partie de l'année. Pour les enregistrements.

- Et pour les répétitions aussi, Stair. Me raconte pas des craques pour ça... Vous êtes toujours fourrés ensemble, tous les quatre ! Hormis quand Treddy vient ici, vous répétez tout le temps. Bon, moins en ce moment, j'en conviens, car vous n'êtes pas en mode "écriture de chansons pour le prochain album". Ni en train de préparer une tournée. Mais vous avez besoin de vous voir beaucoup.

- C'est vrai.

Son front se barra d'un pli soucieux.

- Ally... J'veux pouvoir concilier les deux. C'était mon crédo quand on s'est remis ensemble et ça le reste. Je ne veux pas que tu doutes de moi, pour ça.

Je lui souris avec tendresse et lui pris la main, nouant mes doigts aux siens.

- Je n'en doute pas. J'ai juste du mal à imaginer... l'avenir en fait.

- Je crois que t'as besoin d'un peu d'temps pour ça, fit-il, compréhensif.

- Oui, je crois aussi. En tout cas, je suis contente d'avoir vu le local. Ca me permet de mieux imaginer les choses. Même si ça ne concerne pas notre futur lieu de vie, ça pourrait être le lieu de travail du groupe, et c'était important que je le voie.

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