Chapitre 69 : Vieux pays de nos pères

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Stair

- On n'avance pas vite, là... Tu crois qu'on sera dans les temps, Andrew ?

Gordon venait de poser la question à notre chauffeur. Nous étions arrivés la veille et nous nous rendions sur le site d'un festival, en pleine campagne. Et pourtant, la route était chargée et même si nous roulions à une vitesse tout à fait correcte, c'était beaucoup moins rapide que prévu.

- Oui, on a de la marge... répondit Andrew. On y sera pour midi, je pense.

Je m'abîmai dans la contemplation du paysage. C'était vallonné, assez sauvage. Des landes, des collines. Ca ressemblait un peu à l'Ecosse ou à l'Irlande, par endroit. Et me revins alors à l'esprit la conversation qui nous avait menés jusqu'ici. C'était au début du printemps, peu après notre déménagement à Ally et moi. Le groupe se trouvait à la salle de répétition, à Manchester, et Gordon nous y avait rejoints.

- C'est où, ton bled, là ?

- Centre Bretagne. Un super festival. Qui a vu défiler James Brown, Bruce Springsteen, Deep Purple, Motörhead...

- Attends, Motörhead a joué là-bas ?

- Oui.

- Bon, ok, c'est du sérieux.

Gordon nous avait à peine annoncé la nouvelle que Treddy avait mis son grain de sel dans l'affaire et nous avait présenté ce festival qui portait un nom très amusant : les Vieilles Charrues. Notre manager avait été contacté par les organisateurs qui proposaient de nous y faire jouer l'été prochain. Ils étaient en train de finaliser leur programmation. Nous n'avions jamais entendu parler d'eux, nous étions en plein chantier et en pleine préparation du troisième disque et n'avions pas du tout envisagé de donner de concerts cette année, ou alors, en fin d'année pour le lancement de l'album.

- Franchement, les gars, avait repris Treddy, c'est tentant. Ce n'est pas encore le Hellfest, ok, mais ils sont très pros, le public est génial.

- C'est quand ?

- Mi-juillet, avait précisé Gordon. C'est tout à fait jouable.

- Mouais, avait dit Snoog. En effet. On f'rait une pause, comme ça... Ma foi, pourquoi pas ?

- Chuis d'accord, avais-je dit, alors que Lynn avait hoché la tête à l'unisson. Seul problème, c'est qu'il nous manquera un guitariste rythmique. A moins que Frank fasse un extra...

- On peut reprendre les anciennes compos, avait alors suggéré Treddy.

- Je vais contacter Frank, avait dit Gordon, via la maison de disques. Ca peut l'intéresser, après tout. Et s'il refuse, ça laisse le temps de faire venir quelqu'un d'autre.

- Ok.

**

Les choses s'étaient organisées très vite. Snoog avait aussi lancé l'idée que ça pourrait être l'occasion de jouer une première fois sur scène nos nouveaux morceaux, de les tester en public, avant la sortie de l'album.

Il avait aussi beaucoup discuté avec Treddy, lui posant de nombreuses questions sur la Bretagne, les mentalités, les différences et les similitudes avec les Ecossais et les Irlandais. Il écrivit même une nouvelle chanson, inspirée par un événement tragique qui avait marqué la population. Et qu'il comptait bien offrir au public à l'occasion de ce concert.

Nous avions pu commencer à répéter dans notre nouvelle salle à partir de la deuxième quinzaine du mois de juin. On croisait encore des ouvriers qui poursuivaient les travaux dans les bureaux et à l'étage, dans le futur appartement de Jenna et de Lynn. Cela arrivait souvent à ce dernier de jeter un œil au chantier et de vérifier que tout se faisait bien. On envisageait de démarrer l'enregistrement de l'album dans le courant de l'été, quand tout serait terminé. On pouvait donc, comme l'avait imaginé Gordon, tout à fait participer à ce festival. Jenna et Ally nous accompagneraient, bien sûr. Elles étaient curieuses non seulement de découvrir ce festival, mais aussi de nous revoir sur scène.

Le contrat d'Ally n'avait pas été reconduit pour l'été, ce qui l'étonnait un peu car les besoins en personnel demeuraient importants en cette saison, mais deux personnes qui avaient été en arrêt de longue durée étaient revenues et le chef de service du personnel lui avait assuré qu'il y aurait certainement du travail à la rentrée, qu'il gardait ses coordonnées. Cela nous arrangeait tous les deux car nous allions pouvoir passer l'été ensemble. J'avais même trouvé un meublé à louer pas trop loin de notre local et nous nous y étions installés. Pendant que le groupe répétait, Ally passait le temps avec Jenna. Treddy leur avait conseillé des balades dans les alentours ou même dans la ville. Dans mon esprit, c'était une bonne opportunité : cela permettait à Ally de mieux découvrir Glasgow et peut-être, pour un avenir plus ou moins proche, de s'y projeter.

**

Ce fut ainsi que nous nous retrouvâmes à prendre le bateau pour Roscoff, puis à nous rendre en mini-bus jusqu'à cette petite ville un peu perdue, Carhaix. Perdue tout le reste de l'année, peut-être, mais certainement pas en cette mi-juillet : déjà, plusieurs kilomètres avant, on voyait des files de voitures et ça bouchonnait sérieusement à l'approche de la ville.

L'accueil fut en effet très pro, même si, comme nous l'avait dit Treddy, le festival tournait grâce à une armée de bénévoles. Il durait trois jours et nous étions une des têtes d'affiche du deuxième soir. Nous passions en dernier, signe d'une reconnaissance très marquée selon Treddy.

Ce dernier avait eu l'occasion de se rendre à Carhaix par deux fois, lors des concerts de Bruce Springsteen et de Motörhead. Et il avait beaucoup aimé l'ambiance qui était, selon lui, à mi-chemin entre celle du festival de l'île de Skye et celle du festival de Glasgow. De quoi attiser fortement notre curiosité et notre envie de nous y produire. La scène était très belle, large, installée dans le bas d'un très grand champ. Le public se trouvait ainsi en grande partie comme dans une arène. Des écrans géants étaient installés sur les côtés, il y avait une équipe professionnelle pour filmer les concerts. De même, en coulisses, les bénévoles étaient rodés et tout roulait.

**

- Je te dis qu'il faut que tu fasses ainsi ton entrée. Tu dis "Demat, la Bretagne !", c'est pas compliqué, non ? Ca veut dire, bonjour la Bretagne. Et je peux t'assurer que tu mets le public dans ta poche. Comme à Dublin.

- Ok... Si tu l'dis, Treddy. Bon, et donc Kenavo pour dire au revoir, c'est ça.

- Voilà...

Nous étions dans le carré réservé aux groupes. Dans moins d'une heure, ce serait notre tour. Treddy s'efforçait de faire répéter quelques mots en breton - la langue du coin - à Snoog, pour ses interventions sur scène. Jenna lui avait aussi fait apprendre par cœur quelques phrases en français.

- Ils tiennent à leur langue, les Bretons ? demanda encore Snoog.

- Oui. Et à leur culture. Comme les Irlandais, les Ecossais...

- Ils vont faire un référendum, eux aussi ?

- Non. Ils sont intégrés à la France et à l'Europe ; ceux qui veulent une partition ne sont vraiment qu'une poignée. Par contre, il y a des revendications pour le rattachement du département de la Loire-Atlantique à la Bretagne, afin de reconstituer la Bretagne dite historique, qui a été coupée en deux sous Pétain, pendant la seconde guerre mondiale. C'est purement administratif et un peu compliqué d'entrer dans les détails...

- Ok, ça j'laisse tomber. Y'a d'autres trucs qu'on peut dire qui feraient plaisir ?

- Tu peux toujours dire que tu trouves que la Bretagne est une belle région, qu'on y reviendra avec plaisir...

- Ouais...

- Et que tu aimes l'esprit combattif et rebelle des Bretons.

- Ah, ça, ça m'plaît bien.

Snoog écoutait Treddy avec beaucoup d'attention. Je me demandais où il allait caser tout cela durant le show... Déjà qu'ils nous avaient fait répéter un truc improbable... mais avec succès garanti à l'arrivée, d'après Treddy. Nous verrions bien. Tant qu'on ne se ridiculisait pas, ma foi, pourquoi pas ?

- T'es pas obligé d'en faire des tonnes, conclut cependant Treddy. Je t'assure que dire bonjour et au revoir en breton, ça va faire exploser les ventes du prochain album en Bretagne et dans le monde entier.

- Tu crois pas que t'exagères un peu, Treddy ?

- Non, je t'assure. Des Bretons, t'en trouves partout dans le monde. C'est une des diasporas les plus importantes. Ce sont des marins, de grands voyageurs. Ils sont allés partout... Tu verras des gwen ha du partout...

- Des quoi ?

- Le drapeau breton. Il porte le nom de gwen ha du : blanc et noir. Comme ses couleurs. Et d'ailleurs... je porte ces couleurs.

Treddy nous avait en effet bien amusés : il avait décidé ce soir-là de jouer en kilt, pour rappeler ses origines écossaises, mais il était noir et blanc, pour un hommage aux couleurs de la Bretagne. Et il avait repris le t-shirt bleu et blanc du Yes du référendum écossais. Tout cela me paraissait un peu compliqué, c'étaient des histoires de Celtes, après tout... Mais si ça pouvait faire plaisir au public, ma foi... Pourquoi pas ?

**

- Demat Carhaaaaaaaaaaaaaaiiiiiiiiiiiiiiiiiiiix !

Comme à son habitude, Snoog venait de faire son entrée sur scène. Et déjà le public était à fond. Il fallait reconnaître que les groupes qui nous avaient précédés, au fil de l'après-midi, avaient mis une bonne ambiance également. Cela faisait plusieurs mois que nous n'avions pas donné de concert et nous étions finalement tous très heureux de cette opportunité. Frank avait pu se libérer et nous accompagnait pour ce show. Il était même venu à Glasgow pour répéter les nouveaux morceaux avec nous.

Pour une fois, cependant, je crus bien que Treddy battit Snoog à l'applaudimètre : entre le t-shirt, le kilt et un minuscule drapeau breton - le fameux gwen ha du dont il nous avait parlé - qu'il avait accroché au manche de sa guitare, il avait affiché toute la panoplie propre à faire basculer le public. Et ça l'amusait franchement. Je soupçonnais aussi qu'il avait besoin de cela, de se retrouver sur scène et face à un public dont il se sentait proche, car la procédure judiciaire avec son ex était loin d'être terminée et les mauvais coups s'étaient accumulés. Il avait besoin d'évacuer cela, d'oublier toutes ces embrouilles le temps d'un concert. Et il se donna à fond.

On entama le show avec Lies !, puis avec Dark City et No Future. Puis Snoog présenta une de nos nouvelles chansons, Children of Freedom. Le public adhéra d'emblée, ce qui était de bon augure pour la suite, de même lorsque nous jouâmes Amanda's Song. Nous enchaînâmes avec No man's land et Mort Ghlinne Comhann. Là encore, les spectateurs connaissaient les paroles par cœur. Pour un public essentiellement francophone, c'était à relever. Nous avions aussi décidé de ne jouer qu'une seule des chansons en hommage à Ruggy, Regrets, et elle précéda la toute dernière chanson que Snoog avait écrite après avoir appris que nous viendrions jouer en Bretagne.

- Merci, merci beaucoup... C'était une chanson composée en hommage à notre ancien guitariste, Ruggy. Et maintenant... Maintenant, une chanson que nous allons interpréter ce soir pour la première fois en concert et que nous avons écrite spécialement pour vous, les Bretons !

Il y eut de grands cris et de nombreux applaudissements, sifflements. Snoog dut attendre un peu que ça se calme avant de pouvoir poursuivre :

- Nous avons entendu parler d'un certain événement... Un événement qui a rendu la mer... noire. Mor du !

Empoisonnée la mer

Empoisonnée la terre

Et même le vent...

Forte tempête, mer déchaînée

Gouvernail en panne, rocher acéré

Sur la plage de Portsall est venu s'échouer

Ce grand navire aux flancs éventrés

Empoisonnée la mer

Empoisonnée la terre

Et même le vent...

De ses entrailles, coupée en deux,

Sortait en bataille un flot furieux

Et l'épave en mourant crachait son sang

Noir sur les plages comme un gisant

Empoisonnée la mer

Empoisonnée la terre

Et même le vent...

Lutte dérisoire avec des pelles

Contre la marée noire et à mains nues

Avoir le courage farouche des rebelles

Pour laver la mer de ce gwad du

Empoisonnée la mer

Empoisonnée la terre

Et même le vent...

Coup de tonnerre à Chicago

Echarpe en bandoulière, comme des héros

Défiant, défilant, le géant Amoco

Pour la mer, la terre, et les oiseaux...

Pour la mer, la terre, et les oiseaux...

* Mor du (de Snoog, pour évoquer le naufrage de l'Amoco Cadiz)

** gwad du : sang noir - mor du : mer noire (en breton)

**

Les réactions du public furent très fortes, très émouvantes. A l'image de celles des Ecossais quand nous jouions Mort Ghlinne Comhann. Même si le naufrage remontait à la fin des années 70, personne ici n'avait oublié. Et alors que le public nous acclamait encore, je me dis que Snoog avait, une nouvelle fois, touché juste.

Nous marquâmes une courte pause après cette chanson, le temps de nous désaltérer, d'échanger quelques mots entre nous avant d'entamer le rappel qui serait constitué de trois morceaux : Redemption pour terminer, comme toujours, précédée de Reviens !. Et d'un autre hommage à la Bretagne, cet air improbable que Treddy nous avait suggéré. L'idée avait été reprise au bond par Snoog, forcément. D'autant que Treddy avait ajouté qu'on ferait autant plaisir qu'avec The wind of change en Allemagne ou One en Irlande...

Pour le chanter, Gordon avait pris contact avec plusieurs artistes bretons et la première à avoir répondu qu'elle était disponible était une chanteuse de Douarnenez, Nolwenn Korbell. Elle se trouvait en coulisses depuis le début du concert, avec les filles, et avait assisté à tout le show.

Nous reprîmes rapidement place. Mon regard se perdit sur le vaste champ où la foule était rassemblée. Il faisait nuit, mais les projecteurs éclairaient bien loin. Snoog arpentait la scène. Rien qu'à son attitude, je pouvais dire qu'il était content de lui. Et qu'il attendait les réactions à venir des spectateurs.

- Merci, merci à tous... Nous allons vous offrir encore deux chansons, celles que Lynn et Stair jouent pour leurs anges gardiens, des anges qui sont un peu ceux des Dark... Mais avant... Nous allons accueillir une invitée qui nous a fait l'honneur d'accepter de relever un défi avec nous... Nolwenn Korbell !

Les applaudissements fusèrent à nouveau alors qu'elle traversait la scène pour venir se placer à côté de Snoog. Ils échangèrent un sourire, puis Nolwenn s'adressa à la foule :

- Trugare, merci... C'est en effet un défi que je vais relever ce soir, car je n'ai jamais chanté avec un groupe de hard rock, même si certaines de mes chansons sont inspirées par le rock et le mélange qu'il peut permettre avec la musique traditionnelle. Mais c'est surtout un défi car nous n'avons pas du tout eu le temps de répéter ensemble avant ce soir !

Snoog échangea alors un rapide regard avec Treddy et celui-ci démarra la mélodie. La foule laissa éclater sa joie, le sourire de Snoog se fit plus large alors que Frank, Lynn et moi rejoignions Treddy. Puis Nolwenn entama l'hymne breton, le Bro gozh ma zadou, et les applaudissements redoublèrent.

C'était une version adaptée, forcément, plus rapide que celle d'origine. Comme Nolwenn l'avait annoncé, nous n'avions pas du tout répété avec elle, tout juste convenu de certains détails, avant de monter sur scène. Snoog ne chantait que les premières paroles du refrain, ce qui était déjà pas mal. Ce ne fut pas, ce soir, la meilleure version de cet hymne qui fut jouée, mais on avait touché le public. Et Nolwenn était ravie de participer à la fête.

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