Chapitre 73 : Faire revivre une guitare
Stair
- T'as dit quoi ?
Nous étions tous les quatre avec Julian, dans la salle de repos. On marquait une petite pause après avoir terminé l'enregistrement de la chanson Mor Du. Nous avions déjà enregistré Children of Freedom, Black Water et Amanda's Song. Le travail avançait bien. Et là, Treddy venait de faire une proposition qui nous laissait tous sans voix, sauf Lynn qui venait d'exprimer notre ébahissement : Treddy avait proposé de jouer la mélodie de certaines chansons avec la guitare de Ruggy, dont la prochaine que nous avions décidé d'enregistrer, Fire Man.
Notre ami répéta :
- Je vous propose, si vous êtes d'accord, de jouer la mélodie de Fire Man avec la guitare de Ruggy. Je pense qu'elle conviendrait mieux, en termes de son, qu'une des miennes.
Nous demeurâmes silencieux, l'idée faisait son chemin dans nos têtes. Si nous emportions toujours avec nous la guitare de Ruggy, qu'elle faisait partie des éléments du décor de nos concerts, qu'elle se trouvait aussi ici, dans notre nouveau local, aucun d'entre nous ne s'était permis d'en tirer la moindre note. La dernière personne à avoir joué avec était Ruggy, lors du concert du 100 Club, à l'issue de la première tournée. Avant qu'il ne se foute en l'air sur la route.
J'étais médusé et Lynn de même, je le vis d'emblée. On avait tous les deux l'air de se demander si on avait bien entendu. Quant à Snoog... En un éclair, je le revis au petit matin de ce jour poisseux, quand je l'avais retrouvé dans le hall de l'hôtel après qu'il m'avait prévenu de l'accident de Ruggy. C'était lui que la police avait appelé, en trouvant son numéro dans le répertoire du téléphone de notre ami. Et qu'il était le dernier à l'avoir contacté, pour une broutille, la veille. Oui, Snoog avait ce même air. Et je me demandais bien comment il allait prendre la proposition de Treddy.
De mon côté, une fois l'effet de surprise un peu passé, je réfléchis à la proposition elle-même. Au-delà du côté émotif. La réflexion de Treddy concernant le fait que le son de la guitare de Ruggy conviendrait bien, à son sens, à la chanson Fire Man, m'interpellait. Je fermai un instant les yeux, me concentrant pour tenter d'imaginer ce que cela donnerait et je finis par dire, après un nouvel échange de regards silencieux avec Lynn :
- Pourquoi pas...
Si le moment n'avait pas été si sensible, entre émotion et tension, j'aurais dit que Snoog se dégonflait comme un ballon de baudruche. Ma remarque le sortit de l'espèce de léthargie dans laquelle l'avait plongé la proposition de Treddy. Quant à Lynn, il eut un mince sourire et dit :
- Ouaip, on pourrait essayer...
Snoog hocha finalement la tête en signe d'assentiment, mais sans dire le moindre mot. Treddy fit alors quelques pas vers l'étagère où nous posions la guitare de Ruggy, bien à l'abri dans son étui. Il l'ouvrit, en sortit la guitare. Il nous tournait légèrement le dos, joua quelques notes pour l'accorder, peaufina le réglage, puis se retourna vers nous et nous regarda tour à tour en disant :
- Quand vous voulez, les gars.
Et on regagna tous aussitôt le studio. Julian se remit aux manettes, nous fit signe quand il fut prêt. Treddy joua alors toute la mélodie de Fire Man, s'arrêtant juste après le premier couplet pour améliorer le réglage. Nous l'écoutions dans un silence religieux.
**
Nous commençâmes aussitôt les premières prises. Lynn d'abord, avec un son très incisif que je trouvai très réussi. Je me plaçai ensuite aisément. Puis Treddy prit sa guitare pour jouer la ligne rythmique, avant de reprendre celle de Ruggy pour ajouter la mélodie. Cette première version de la partie musicale de Fire Man était déjà très prometteuse.
- Tu veux chanter, Snoog ? demanda Julian.
- Repasse l'ensemble, s'te plaît, fit-il en réponse.
Nous réécoutâmes l'enregistrement, puis Snoog dit :
- Les gars... C'est une super idée. Mais si ça vous pose pas d'problème... J'préférerais que toute la musique soit bien au point avant de chanter. J'le sens que j'pourrais la faire en une seule prise, mais il faut qu'on soit parfaitement content de la partie musicale.
- Ca m'va, fit Lynn. Tu penses à quelles améliorations ?
Snoog réfléchit un peu, puis dit :
- J'pense qu'on peut ajouter un solo. De Stair, avant que Treddy ne fasse le sien. Qu'ils se répondent tous les deux. Et qu'on place les solos avant l'avant-dernier couplet et non pas le dernier comme on avait imaginé. Vous en pensez quoi ?
- Ca pourrait le faire, oui, dit Treddy. Stair ?
J'étais le plus concerné par ce changement. A l'origine, je n'avais pas imaginé un solo de basse sur cette chanson, d'autant que j'en faisais déjà un sur Amanda's Song et sur Children of Freedom.
- Ca s'tente.
Ally
J'arrivai essoufflée à la gare, après avoir couru en descendant du bus : j'avais terminé un peu plus tard que prévu, pour dépanner la collègue qui prenait le relais avec moi. Son petit garçon de trois ans était malade, elle l'élevait seule et attendait que sa mère arrive pour le garder. Ma vacation s'était achevée avec plus d'une heure trente de retard. J'avais heureusement mon sac avec moi et j'avais aussitôt filé à la gare. J'avais prévenu Stair que j'arriverais par le train suivant. J'y étais montée de justesse. A peine assise, les portes s'étaient refermées et le train était parti.
Nous n'avions échangé que deux messages, Stair et moi, et je n'avais pas idée de ce qui s'était passé pour eux, au studio, aujourd'hui. Pas idée non plus de l'état dans lequel j'allais le trouver. Et dans lequel je pourrais aisément imaginer que se trouvaient les autres, Snoog et Lynn en particulier.
Le voyage se déroula sans souci, il faisait nuit et je ne voyais pas grand-chose du paysage. J'avais apporté un livre et je m'occupai ainsi. Et en mangeant le petit sandwich et la compote que j'avais pris avec moi. J'arrivai à Glasgow à plus de 23h30.
Stair m'attendait sur le quai comme d'habitude. Je courus me jeter dans ses bras, à peine descendue du train. Il me serra très fort contre lui avant de m'embrasser profondément. Je me dis que cela augurait bien pour notre début de nuit... Mais quand il me relâcha, je vis une larme briller à ses yeux et je m'inquiétai aussitôt :
- Qu'est-ce qui s'passe, Stair ? fis-je en portant la main vers son visage.
- J't'explique à l'appart'. Pas ici, baby.
- D'accord. Rien de grave au moins ? demandai-je encore d'une voix inquiète.
- Non...
Nous gagnâmes rapidement la voiture : à cette heure tardive, Stair avait trouvé à se garer pas trop loin et nous fûmes vite à l'appartement. Je le sentais fébrile aussi acceptai-je un thé dès qu'il me le proposa. Il ne faisait pas chaud non plus, ça ferait du bien. Le meublé qu'il avait loué au printemps comprenait un salon avec un petit coin cuisine, une belle chambre et une salle de bain. Cela nous suffisait amplement. Nous nous installâmes dans le canapé, je me blottis aussitôt contre lui alors que le thé infusait. Il passa son bras par-dessus mon épaule, me rapprocha un peu plus encore et m'embrassa. Puis il dit :
- On a fait un truc... incroyable aujourd'hui.
- Vous avez enregistré une nouvelle chanson ? demandai-je, me souvenant bien que, la veille, au téléphone, il m'avait dit qu'ils en auraient certainement terminé avec la chanson Mor Du aujourd'hui.
- Yep... On a commencé Fire Man. Mais...
Il porta la main à sa tempe, repoussa une mèche de ses cheveux. J'attendais, encore un peu inquiète et très attentive.
- Treddy a proposé de jouer la mélodie avec la guitare de Ruggy.
Je sentis aussitôt ma gorge se nouer très fort et un long frisson descendre dans mon dos.
- On a accepté. Baby... C'est juste... Sublime.
Je ne l'avais pas quitté des yeux et je vis nettement une larme rouler sur sa joue. Je m'assis aussitôt sur ses genoux, face à lui. Mon regard plongea dans le sien, je pris sa tête entre mes mains.
Il ajouta, d'une voix tremblante :
- J'ai cru que Ruggy était encore avec nous.
Puis il me serra très fort contre lui, nichant sa tête dans mon cou. Les larmes coulèrent toutes seules, je les sentais sur ma peau. Mais pour rien au monde je ne me serais écartée de lui et je lui rendis son étreinte avec force.
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